Dieu est mort, Esculape l’a remplacé

Il fut un temps où S.O.S. voulait dire « sauvez nos âmes ». Désormais, cet appel est compris comme : « sauvez nos corps » ! Le salut est réorienté de l’âme vers le corps, de la transcendance vers l’immanence, de l’au-delà vers l’ici-et-maintenant. Le gouvernement des hommes est passé de la religion à la médecine parce que l’homme s’est délesté d’une partie de son être, renvoyée à l’illusion, l’âme. Chez Descartes, ce qui prouvait mon existence, c’était l’âme. Le philosophe raisonnait ainsi : je ne puis être sûr d’avoir un corps, par contre je suis sûr d’être une âme. Nos contemporains renversent Descartes : ce qui prouve mon existence, c’est le corps, je suis sûr d’être un corps sans l’être d’avoir une âme. Chez Descartes, l’égo c’était  l’âme, chez l’homme d’aujourd’hui, c’est le corps. Le moi lui-même, ce fantôme de feue l’âme, a été rabattu sur le corps – d’où le déclin de la psychanalyse. L’effacement de l’âme entraîne la médicalisation de plus en plus forcenée de la vie psychique en ouvrant la porte à la psychiatrisation de tous nos comportements, de toutes nos pensées, de tous nos désirs, bref de notre liberté.

Mais parle-t-on du même corps ? Le corps contemporain est de plus en plus réparable, régénérable, arrangé de pièces détachées, articulé à des prothèses. La médecine – comme d’autres instances: le sport, la publicité – travaille à la fabrication d’un corps nouveau. Ce corps est un chantier permanent. Il n’est plus le corps donné une fois pour toutes par la nature de nos aïeux. Il est notre œuvre et celle de la  médecine. Son horizon : la jeunesse permanente et l’immortalité. Quant à l’âme, elle n’est plus qu’un muscle – souvent appelé « le mental » – intégré à ce corps. L’immortalité était pensée et rêvée jusqu’ici dans l’au-delà, il fallait passer par la mort pour l’obtenir. L’horizon de la médecine est une immortalité ici-bas, sans le passage par la mort.

Promettant en filigrane l’immortalité, la médecine a pris la place de la religion. Nous sommes passés de la société religieuse, obsédée par l’âme, à la société médicale, obsédée par le corps. Regarder un quart d’heure de publicité à la télévision en convainc. Voici Esculape devenu l’alpha et l’omega de la vie collective comme Dieu et Jésus le furent pendant les siècles antérieurs. Plus précisément : Dieu est mort, Esculape a pris sa place. En devenant une néo-religion, en poursuivant la fabrication d’un corps et d’un esprit nouveau, donc d’un homme nouveau, en dictant les normes dans lesquelles les hommes doivent être taillés, la médecine s’éloigne de son origine humaniste, celle qu’exprime si bien le serment d’Hippocrate.

Cf Robert Redeker, Le Point, 24 octobre 2013.

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