Voyages : le marché de «l’aventure»

Sillonner l’Afrique à moto, parcourir des centaines de kilomètres à pied dans un désert d’Asie, traverser des pays entiers à vélo : l’aventure fascine et attire. Et génère un business original qui commence à s’affirmer.

Il est difficile de faire commerce de l’aventure: elle n’existe pas sous forme «mainstream», et meurt à la première tentative d’industrialisation. Mais ne soyons pas maussades, il existe des quantités – espérons les infinies – de manières d’explorer l’inconnu. Et certains en font un métier: proposer de grands voyages inhabituels et exigeants, sans dénaturer le service qu’ils vendent. C’est le cas d’Éric Massiet du Biest. Pour le fondateur de l’agence T3, tout commence dans les années 1980 par un éblouissement: les reflets des paysages bretons sur l’aile d’une Traction, dans le film Diva, de Jean-Jacques Beineix. Après deux premiers tours du monde, il créé sa société en 1996. Elle réalise aujourd’hui un chiffre d’affaires d’environ un million d’euros, avec 3 emplois à plein-temps et plusieurs pilotes intérimaires, lors des raids. Au programme: la traversée du Pamir cet été (Kirghizstan, Tadjikistan), l’Iran en septembre, puis l’Amérique du Sud en novembre.

Dans leurs périples, certains vont à cheval, derrière des chiens de traîneau, à vélo, à pied. La société T3 a d’abord proposé des expéditions en Traction (un dernier voyage en Australie est prévu en 2019). Journaliste au Figaro, Philippe Doucet garde un excellent souvenir de sa traversée des États-Unis en 2002 avec l’agence, à bord de la mythique Citroën: «un parfum d’aventure authentique en toute sécurité» avec une voiture qui suscite une curiosité amusée à chaque arrêt. Aujourd’hui, les raids se font en Mini Clubman, et surtout à moto. À chaque fois, une quinzaine de partants, au guidon de la pratique et robuste BMW GS. Une formule qui s’inscrit dans une longue histoire française, depuis le premier exploit autour du monde de Robert Sexé et Henri Andrieux en 1926. La moto, son rythme bienveillant, un panorama et l’air libre, qui a charmé toutes sortes de voyageurs depuis Georges Bernanos en balade, quand elle «ronfle sous [lui] comme un petit avion», jusqu’à Sylvain Tesson aujourd’hui, sous tous les climats et même sur toutes les surfaces.

Les valeurs officielles de l’agence T3 et les maitres mots des expéditions: curiosité, solidarité, respect, courage, humilité. Cette dernière qualité semble particulièrement caractériser le fondateur, qui s’excuse presque en soulignant qu’il ne propose pas le graal, mais se voit en «accompagnateur», afin que les gens construisent sereinement leur parcours. Différents opérateurs français organisent des raids en Europe, au Maroc… D’autres se sont installés plus loin, et se spécialisent sur une région, avec un succès grandissant. Mais les équipées transcontinentales de T3 n’ont que peu de concurrence: des sociétés britanniques et allemandes ont des offres similaires, mais les convois y sont plus encadrés. La caractéristique de l’agence, c’est de laisser les participants libres de construire leur trajet quotidien, avec des conseils de sécurité et des rendez-vous chaque soir. Surtout pas d’esprit de compétition: aller lentement pour aller loin. Comme si ses cinq millions de kilomètres parcourus à travers le monde lui avaient retiré toute prétention et toute vanité, Éric insiste: «mes voyages ne sont sans doute pas meilleurs que la plupart des agences. Ils sont juste différents, c’est tout».

Une sérieuse ambition de dépaysement

Les clients ne se ressemblent pas: «il n’y a pas de profil-type» assure le fondateur. Certes, les voyages coûtent chers: les motos sont acheminées par cargo, l’assistance médicale et mécanique est irréprochable. Mais au départ des expéditions se côtoient des cadres, des artisans, des commerçants: «ce qui peut changer, c’est le temps que mettent les gens à réunir la somme pour partir». Un seul point commun, peut-être: «ce sont souvent de gros bosseurs», qui lorsqu’ils décident de prendre des vacances, ont une sérieuse ambition de dépaysement. Mais les ennuis, les surprises et multiples complications des coins inconnus? Ils sont plutôt bienvenus, ce sont même eux qui construiront l’aventure. Ce qui peut la gâcher, en revanche, vient souvent du voyageur: la prise de confiance excessive en roulant, ou un mauvais réflexe dans des sociétés que tout oppose au monde occidental: «tout ce qui ne dépend pas de nous n’est pas un problème» et pour bien voyager, «il faut rester entre appréhension et confiance».

Pourquoi partir, et quoi espérer? Après avoir traqué le frisson esthétique sous toutes les latitudes, et après 1800 clients accompagnés dans plus de 80 pays, Éric n’oublie pas la beauté mais s’enorgueillit désormais plus des gens rencontrés, des contacts noués et des scènes humaines vécues: moments comiques, touchants, révoltants parfois. Et il souligne que la découverte la plus visible est celle que ses clients font d’eux mêmes. «L’aventure et ses bienfaits démarrent dès qu’on accepte de sortir de sa zone de confort». Remobiliser ses facultés plutôt que relâcher vainement l’esprit, remplacer le stress de vies trop ouatées non par le repos, mais par une saine fatigue. Et bien sûr voir le monde, dans ses infinies contradictions, pour s’en faire une idée plus vraie. T3 n’a pas plus d’ambition politique que d’idéologie, mais nombreux sont les voyageurs qui changent d’habitudes, voire de parcours ou de carrière, en rentrant d’un raid. «Ils ne recherchent même pas un voyage; ils recherchent une expérience personnelle» observe encore Éric.

Consciente de cet intérêt nouveau pour l’autonomie au sens strict, et de l’envie des clients de construire eux-mêmes leur parcours, la société a récemment créé un «Travel Park» en Touraine, 200 hectares de forêt pour former les volontaires à tous les aspects du voyage: pilotage moto mais aussi navigation, santé, conduite à tenir en cas de danger. Rompus aux délicatesses des contrées inhabituelles, les participants peuvent alors entreprendre leur propre voyage, construire leur propre aventure: le chemin que personne d’autre n’emprunte.

 

Luc Lenoir, Le Figaro, 01/06/2017

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