La « démocratie post-totalitaire »

Jean-Pierre Le Goff qualifie de « post-totalitaire » la désagrégation de la démocratie par l’inversion en miroir des logiques totalitaires. Dans La démocratie post-totalitaire[1] il montre que c’est par sa réussite que la démocratie semble se détruire elle-même. « Rien n’échoue comme le succès » rappelle aussi Marcel Gauchet dans « La démocratie contre elle-même ».

L’autre thèse centrale de Le Goff est de réfuter l’idée d’une évolution inéluctable, à laquelle nous devrions nous adapter, et dénoncer donc l’économisme ambiant. Il rejette aussi bien les interprétations psychologiques que celles centrées sur les transformations économiques comme « Le nouvel esprit du capitalisme », au profit d’une explication purement politique et culturelle : c’est le vide politique créé par le soupçon général porté sur tous les pouvoirs qui expliquerait cette domination sans partage de l’économie.

C’est en partie vrai, mais cette nécessaire critique de l’économisme le mène à minimiser le poids de l’économie et de l’histoire de même que la critique du modernisme, abusant du terme de révolution pour abolir le passé, lui fait sous-estimer les transformations en cours qui sont révolutionnaires, au moins en ce qu’elles appellent de nouvelles institutions, une nouvelle organisation de la société et de l’économie. La révolution doit en effet retrouver son sens premier qui n’est pas de promettre un bonheur définitif mais au contraire le retour régulier d’une régénération des institutions.

La question totalitaire

Dans son précédent livre La Barbarie douce, Jean-Pierre Le Goff avait dénoncé les dérives totalitaires de la modernisation aveugle des entreprises et de l’école. Pour comprendre l’origine de ce « nouveau totalitarisme », il refuse aujourd’hui de se contenter des explications traditionnelles par la mondialisation et la « dictature des marchés ». C’est bien de la domination totale de la logique économique sur le travail, l’école, la santé, la culture dont il faut rendre compte. C’est la facilité avec laquelle cette violence folle s’est imposée qu’il veut interroger.
Il faut d’abord, en effet, caractériser ce « nouveau totalitarisme » en l’opposant aux totalitarismes précédents. La pertinence même du terme de totalitarisme doit être interrogée, alors que le néo-libéralisme se présente volontiers comme « anti-totalitarisme » justement. La thèse du livre rejoint celle de Pierre Legendre[2][1] qui voit dans le retournement de l’anti-totalitarisme en nouveau « dogme anti-dogmatique » la cause d’une nouvelle domination totale de la « non-pensée » unique et de la négation de la démocratie. Ce sont ces « représentations qui déstructurent le vivre ensemble » que Jean-Pierre Le Goff appelle le phénomène post-totalitaire, constituant le point aveugle de nos démocraties.

Le livre commence donc par la confrontation des analyses d’Hannah Arendt et Claude Lefort sur les régimes totalitaires, faisant le relevé de tout ce qui nous rapproche ou nous sépare de ces régimes fondés sur l’idéologie et combinant parti unique, arbitraire et confusion de la société avec l’Etat. L’opposition la plus visible est bien sûr le rôle de la liberté qui est un obstacle pour les régimes totalitaires alors qu’elle devient dans nos démocraties néo-libérales l’instrument de la domination. De même, à la place d’un Grand Savoir infaillible, l’idéologie néo-libérale prétend à l’impossibilité de savoir (mais cela ne l’empêche pas d’avoir réponse à tout).

Beaucoup de traits nous rapprochent de ce qui fait la spécificité des sociétés totalitaires qui se veulent scientistes et en perpétuel mouvement, produisant un « état d’instabilité permanente » qui maintient la société dans une mobilisation totale où seul » compte « la constante marche en avant vers des objectifs sans cesse nouveaux ». Les « hommes nouveaux » doivent s’intégrer à ce « gigantesque mouvement de l’Histoire ou de la Nature » dans lequel les individus sont atomisés et pris en masse, livrés à la plus grande incertitude.

Les divisions de la société, les conflits, les inégalités sont niées au profit d’un discours purement fonctionnaliste, discours de l’organisation au nom duquel les décisions les plus cruelles sont prises en toute irresponsabilité. Au contraire de la démocratie, la division interne de la société, refoulée au nom de son unité mythique, est reportées alors sur un Autre maléfique (bouc émissaire, ennemi extérieur). Mais tout comme les démocraties, les totalitarismes prétendent à une totale « transparence à soi de la société », constamment mise en scène, affichant ses « projets de société », valorisant ses « chantiers pilotes ». Tous ces éléments « concourent à forger un univers imaginaire et à le protéger de l’impact des faits ».

Par contre les totalitarismes se distinguent radicalement des simples régimes autoritaires, surtout par leur confusion entre la société et l’Etat, effaçant la distinction entre gouvernants et gouvernés, ainsi que par un pouvoir qui est largement informel, subissant des remaniements constants, tout en dévalorisant hiérarchies traditionnelles et médiations sociales. Ce qui correspond aux évolutions actuelles, pas seulement dans les entreprises. « La seule règle sûre, dans un Etat totalitaire est que plus les organes du gouvernement sont visibles, moins le pouvoir dont ils sont investis est grand ». Bien qu’aujourd’hui, il n’y a plus de « pouvoir suprême », de monopole du pouvoir, la perte du pouvoir démocratique au profit d’un « gouvernement invisible » (entreprises, médias, commissions européenne) est indéniable.

L’idéologie de la modernisation

Avant de voir en quoi les idéologies démocratiques, totalitaires et post-totalitaire s’opposent, il faut s’attarder sur ce qu’elles ont de commun : l’idéologie de la modernisation qui voudrait combiner « une société en perpétuel mouvement » avec « un univers de certitude » inébranlable, ce qui n’est pas seulement une caractéristique des idéologies totalitaires, comme le croit Hannah Arendt, mais spécifie la modernité elle-même, avec la révolution technologique, la révolution de l’information, la révolution cognitive, etc. C’est une révolution « permanente, mondiale et culturelle » qui doit produire un « homme nouveau adapté à la situation nouvelle », mieux qui devienne un « acteur de son propre changement ». Des spécialistes sont là pour « conseiller, évaluer, motiver, impliquer, communiquer, en toute transparence » dans une « logique adaptative de la survie et de l’urgence » qui exige mobilité, réactivité, flexibilité.

L’idéologie révolutionnaire est donc ce qu’il y a de commun aux démocraties, aux totalitarismes et au néo-libéralisme post-totalitaire. C’est une dimension de la démocratie elle-même en tant qu’elle implique une séparation de la religion et de tout fondement transcendant, un rejet de toute légitimité extérieure, dans une une indétermination radicale livrée aux conflits et divisions de la société : « les causes du social sont ramenées au social ». C’est la même idéologie de l’immanence qu’on trouve dans le sens de l’Histoire pour la lutte des classes communiste, ou dans le destin de la race aryenne pour les nazis. Dès lors, l’Histoire se réduit à une évolution déjà inscrite dans le passé et qui se fait sans nous. Cette « nécessité inscrite dans le réel » ne se présente pas comme une opinion particulière qui dépendrait de nous et pourrait relever d’un débat démocratique, vidé ainsi de toute substance. Toute critique est ramenée à un simple discours idéologique ; l’opposition entre droite et gauche tend à se réduire simplement à la meilleure façon de s’adapter.

L’idéologie post-totalitaire

L’idéologie post-totalitaire se distingue radicalement du Grand Savoir Totalitaire ou du mythe du progrès par un refus de tout système, de toute prétention à une vérité commune (un grand récit!), immédiatement identifiés au totalitarisme. C’est l’affirmation au contraire d’un monde incompréhensible, trop complexe, impossible à prévoir, nous vouant à un avenir incertain et courant toujours derrière des changements incessants qui nous dépassent. C’est précisément ce qui constitue son caractère post-totalitaire. Ainsi malgré un scientisme omniprésent et le développement continu de tous les savoirs, règne en politique un « Grand Non-Savoir », sorte d’anomie officielle qui est refoulement de la totalité, à la fois au nom de la pluralité, de la laïcité, et de « l’idéologie de la complexité ». L’absence de références communes, d’un sujet collectif capable d’agir, ne laisse plus d’autre lien social que le marché ou l’industrie.

Dès lors tous les savoirs sont instrumentalisés et c’est la multiplication des experts au service de l’efficacité pratique. La communication prend la place des idées, le média prime sur le contenu : règne des sophistes, des communicateurs, de la rhétorique publicitaire. Au nom du fait qu’on ne peut pas tout savoir, ils voudraient nous persuader que nous ne savons rien, qu’il n’y a que des techniques, que tout se vaut et s’arrogent le droit de faire n’importe quoi !

Dans ce monde incertain et mouvant, pluraliste et en révolution permanente, nous sommes réduits à la simple gestion du court terme, à l’irresponsabilité d’un avenir l’imprévisible, pouvoir gestionnaire réduit à l’inéluctable. Ulrich Beck avait déjà dénoncé les gouvernements devenus simples agences de communication passant leur temps à nous vendre un progrès qu’ils ne maîtrisent pas, des évolutions qu’il n’ont pas choisi (« Les événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs »). Nous devenons matière à modeler pour un pouvoir qui devient gestion des « ressources humaines ». La discipline a disparu au profit de « conseillers d’orientation », de psychologues mais surtout d’une exigence d’autonomie, d’autoévaluation et d’autocontrôle. Il n’y a plus de pouvoir visible, ni de référence externe. Le pouvoir doit être entièrement intériorisé, malgré son incohérence grandissante, l’absence de Loi ne nous laissant pas de repos. Cette « barbarie douce » fait de nombreuses victimes, produit beaucoup de souffrances et d’indignités. « Le mélange et l’oscillation entre un discours angélique et le recours aux méthodes autoritaires sont caractéristiques du management et de la pédagogie moderne ».
Le gouvernement par l’autonomie

La spécificité de l’idéologie post-totalitaire se trouve ainsi dans l’asservissement par l’autonomie. Ce qui peut paraître trop paradoxal n’est pourtant pas si nouveau. Ce n’est pas le premier discours de libération qui se retourne en oppression, c’est plutôt une constante. Staline ne parlait que de libération des peuples, Hitler de libérer les Allemands sans parler de la Grande Révolution Culturelle chinoise. On peut se dire que la liberté n’était alors qu’un slogan et que les foules ont été trompées ! On ne pourrait comparer cette grossière manipulation (ayant entraîné des centaines de millions de gens) à notre autonomie bien réelle dans les démocraties post-totalitaires. A y regarder de plus près on s’aperçoit pourtant que cette dimension n’est pas absente des sociétés totalitaires et d’abord par l’atomisation des individus séparés de tout lien, de tout pouvoir intermédiaire pouvant faire contre-poids à leur dépendance totale de l’Etat. C’est le principe du « diviser pour régner » poussé à son extrême. Nos démocraties capitalistes paraissent moins sanglantes mais des populations entières sont condamnés à une mort sociale avec un total arbitraire. L’individu isolé s’enivre d’abord de sa nouvelle liberté avant de constater qu’il se trouve livré ainsi sans résistance possible aux injonctions du pouvoir (économique) qui pénètre jusqu’aux tréfonds de son intimité.

Contrairement à ce que prétend l’idéologie libérale, flattant notre narcissisme, l’individu est loin d’être un « animal rationnel » maître de lui comme du monde et suffisant en soi. Au contraire tout montre que l’individu est une construction sociale et historique, ses connaissances et ses représentations venant de l’extérieur sont strictement limitées à l’idéologie du moment historique et du lieu. Personne ne peut dépasser son temps. La Science elle-même doit reconnaître ses « révolutions scientifiques » qui la font changer de paradigme (Kuhn). Notre liberté de choix se trouve justement dans notre manque de savoir, notre inquiétude, la part de non-sens sans lequel le sens ne serait rien.

C’est seulement à partir de la reconnaissance de cette ignorance au coeur de l’individu que nous pouvons nous « connaître nous-mêmes » et progresser un peu. Si l’individu est sujet des discours, des institutions, il est entièrement dépendant des autres à qui il s’adresse et dont il attend reconnaissance. Dès lors toute autonomie ne peut être que formelle. L’autonomie ne désigne en fait qu’un mode de gouvernement appelé gouvernance. Ce n’est pas dénier que nous avons besoin d’autonomie, mais ne pas reconnaître notre dépendance des institutions et la réalité du pouvoir produit bien des illusions.
La fabrique de l’humain

L’idéologie post-totalitaire, qui pénètre l’école tout autant que le management, et que Jean-Pierre Le Goff avait dénoncée dans son livre précédent, se caractérise en effet par une « exigence d’autonomie » contradictoire. C’est ce que Bateson appelle un double bind, une double contrainte impossible à satisfaire comme « soyez naturel » mais qui tend à individualiser les contradictions sociales. Ecartelé entre laisser-faire et répression, ces discours sont de plus en plus incohérents. Leur échec même suscite une multiplication des professions qui prétendent y suppléer (management, communication, formation) et tentent le pari de produire de l’autonomie. Freud disait déjà que gouverner, éduquer, psychanalyser sont des professions impossibles, mais ces nouveaux sophistes, prétendent appliquer à l’humain une science expérimentale, le plus souvent basée sur une conception mécanique de la communication, sur le mode stimulus-réponse, jointe à une représentation machinique de l’être humain « découpé en comportements élémentaires ».

Derrière les mots d’ordre d’autonomie, de responsabilité, de tolérance, d’ouverture et de dialogue, de « savoir-être » enfin, c’est toujours l’optimisation des performances qui est visée, l’individu considéré comme une matière à organiser, à manipuler, à exploiter et dont il faut abattre toutes les résistances. En réduisant ainsi l’individu à ses compétences, son « employabilité », on se livre tout simplement à la négation de la culture et du sens.

Un autre effet du « discours de l’organisation », mêlant psychologie et sciences humaines, sera de produire « la représentation d’un savoir sur le sujet… et, par là même, de dissimuler, en engendrant l’illusion d’une norme impersonnelle, la figure des détenteurs du pouvoir ». L’objectivité d’un savoir constitué sur l’individu annule par avance toutes les divisions sociales, et les oppositions effectives qui sont dès lors intériorisées. C’est une véritable machine à refouler les inégalités, les différences de condition, de position, en justifiant l’ordre établi par la culpabilisation des perdants, supposés responsables de leur échec, tout comme les riches auraient bien mérité leur réussite, et même d’être bien né ! Chacun est sommé de « prendre ses responsabilités », se prendre en main, de s’autoproduire conforme à la contrainte, avec la terreur de l’échec, de l’exclusion, du chômage, vécus comme une chute insupportable, entraînant la perte de l’estime de soi (puisqu’on ne peut s’en prendre qu’à soi). L’école reproduit cette négation de la différence entre les enfants aussi bien qu’entre le Maître et l’enfant considéré comme un adulte. « Les rapports pédagogiques tendent à être psychologisés », accentuant là encore la culpabilisation des plus pauvres pour une situation qui était vécue auparavant comme sociale.

Si le parallèle peut être fait entre la « barbarie douce » du management de certaines entreprises et un totalitarisme mou comme Tocqueville imaginait l’avenir de la démocratie, il ne faut pas confondre ici l’idéologie, dans sa fonction de refoulement et de justification, avec les savoirs positifs qui sont mis en jeu. Il ne s’agit que de lever le refoulement et d’inquiéter des savoirs trop sûrs d’eux-mêmes au profit de l’examen empirique des réalités effectives. Au fond c’est encore « l’autorité » des savoirs qui est en question. Le pouvoir et le savoir ne sont pas mauvais en soi, tout dépend de leur usage. C’est la leçon de Foucault à propos des prisons. Ne pas se réfugier derrière le système mais dire qui a fait quoi ! Il ne faut pas aller jusqu’à une dépersonnalisation des acteurs, sous couvert d’individualisation, car chacun reste responsable au moins de la façon dont il manipule les gens.

Le post-totalitarisme libéral

Au coeur du livre il y a le récit historique des glissements idéologiques, en partie inspiré par Marcel Gauchet, et qui commence avec Mai 68. Ce que l’époque a retenu de ces événements, c’est l’identification du pouvoir et de la domination auxquels sera opposé une pratique politique authentique, faisant appel au vécu et attentive aux relations personnelles. Puis vint la « nouvelle philosophie », qui ne comportait ni philosophie, ni nouveauté, mais exprimait surtout la réaction au livre L’Archipel du goulag, publié en 1974 et véritable tournant du post-totalitarisme. La politique n’allait plus seulement être identifiée à la domination mais bien au totalitarisme lui-même. Dès lors, les droits de l’Homme comme droits du gouverné et des victimes ont fini par servir de seule politique, transformant les citoyens en « victimes porteurs de droits » contre tous les Etats et tous les pouvoirs. C’est l’époque enfin où l’éthique est opposée au politique déconsidéré (aide humanitaire).

Ce mouvement ne pouvait mener qu’à une dépolitisation aboutissant au repli sur soi et sur le court terme, tourné exclusivement vers le bonheur individuel. Culture d’un narcissisme, et règne de la séduction témoignant d’une crise du processus d’identification, d’une fin des appartenances comme dit Gauchet, exprimant le fait que « pour la première fois » le social n’est plus prédominant ! On peut y voir l’achèvement de la sortie de la religion (et du patriarcat) qui nous prive pourtant d’un langage commun au profit d’un « patchwork de collage » inconsistant et d’une régression infantile.

Il y a eu au début des années 80, concordance, autour du mythe de l’autonomie, entre la perte de légitimité du politique, la révolution micro-informatique, et la situation économique (stagflation témoignant des limites des politiques keynésiennes, dépression, chômage). Ce qui va aboutir à légitimer un néo-libéralisme anti-étatique centré sur le client-roi (passage à une économie de la demande à l’inverse de l’économie de production fordiste). Les entreprises, dont on attend désormais comme un miracle qu’elles créent des emplois sont soudain glorifiées. C’est alors qu’on assiste à un « transfert des compétences du gauchisme vers le management », au moment où la génération 68 accède au pouvoir. C’est par là que Boltanski est fondé à parler du rôle de ce qu’il appelle la « critique artiste » (surtout individualisante et anti-normative), dans la modernisation du capitalisme. Pour Le Goff ou Gauchet, il s’agit pourtant d’un phénomène idéologique qui dépasse le capitalisme et la modernisation technique. Ce qu’il faut expliquer, c’est justement l’émergence de cette soumission à l’économie. Ce serait donc la perte de légitimité de la politique comme de toute autorité qui aurait réduit la politique à la gestion et à la communication, adoptant les techniques de management des entreprises.

L’idéologie post-totalitaire se compose ainsi du mouvement anti-autoritaire de Mai 68, du néo-libéralisme économique et du discours de la modernisation. Dans les années 90 la « Révolution Internet » ranimera l’utopie soixante-huitarde ouvrant une « ère nouvelle », si ce n’est une « nouvelle économie » avec le rêve aujourd’hui terni des startup et de l’entrepreneur célébré comme un aventurier. L’individualisme narcissique vire au virtuel mais, en même temps qu’il détruit toute solidarité, il impose un « bonheur obligatoire » basé sur une séduction qui nous fait passer de la culpabilité à l’angoisse. Notre tâche aujourd’hui est donc bien de combattre la déshumanisation et la désagrégation de la société, qui résultent de l’idéologie post-totalitaire. Mais l’opposition anti-libérale semble encore bien insuffisante.
Les insuffisances de l’opposition anti-libérale

La principale critique adressée aux opposants au libéralisme est leur économisme alors que, pour Jean-Pierre Le Goff, le problème est justement dans cette domination de l’économie qui vient à la place du politique.

Il faut partir du constat que la nouvelle négation de la démocratie n’est pas vraiment un totalitarisme, mais que c’est au nom de la démocratie et de l’anti-totalitarisme qu’il n’y a plus de société ni de démocratie. Comme dit Legendre, « Non seulement la société doit tenir debout (Etat) mais elle doit avoir l’air de tenir debout ». La première chose à reconnaître, c’est la dissymétrie des positions, les inégalités et discriminations effectives dans des situations concrètes, ensuite que « l’engagement des citoyens n’est ni homogène, ni continu ». Enfin il faut engager une critique du mythe révolutionnaire de la table rase et du rejet de toute transcendance (avec la prétention de l’immanence). La démocratie ne peut être fondée sur le sans-fondement, ni décider d’abolir l’histoire. Pour que le nouveau ne soit « pas destruction mais commencement », « renouvellement du monde », il faut restaurer une continuité, un héritage et une stabilité durable.

Il semble, contre l’évidence de notre temps, que la seule façon de dépasser l’idéologie révolutionnaire est d’admettre que les révolutions reviennent régulièrement, renouvellement périodique nécessaire des institutions plutôt que promesses d’une rupture totale et définitive ou d’un bonheur sans fin. C’est ainsi ce qu’on peut appeler la dimension thérapeutique de la sociologie permettant de reconnaître dans les impasses de notre vie privée ce qui est le sort commun, et se révèle ainsi comme phénomène sociologique et historique dont l’intériorisation et l’isolement camouflaient le caractère collectif. On voit que c’est exactement le contraire de la culpabilisation libérale. Il est plus important encore de comprendre comment nos rêves de liberté et de démocratie se sont retournés contre nous.

Cf http://www.globenet.org/transversales/grit/legoff.htm

 Georges Vignaux

[1] La Découverte, 2002

[2] La société comme texte

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