Possédons-nous un « Vrai Moi » ?

L’institut international pour la cognition et la culture (ICCI), qui regroupe un grand nombre de spécialistes des sciences cognitives (parmi les participants dont nous avons déjà parlé dans nos colonnes, on citera par exemple Dan Sperber, Pascal Boyer ou encore Harvey Whitehouse, que nous avons présenté récemment à propos de Seshat), s’est grandement intéressé, ces derniers jours à un travail de trois chercheurs de l’université de Yale, Nina Strohminger, Joshua Knobe, George Newman, auteurs d’un papier(.pdf) sur le problème du « Vrai Moi » (True Self). Autour de ce concept, l’ICCI a lancé un « webinaire », le « True Self journal club » où des membres divers de l’institut émettent leurs observations sur le sujet. Nina Strohminger devrait d’ailleurs bientôt participer à la discussion en cours.

Une entité morale

Mais que signifie cette notion de Vrai Moi ? Selon les trois auteurs, les humains auraient tendance à considérer que certains comportements, certaines actions, certaines caractéristiques seraient plus en accord avec notre « personnalité profonde », notre Vrai Moi, tandis que d’autres seraient la marque d’un « Moi superficiel ».
Comment caractérise-t-on ce Vrai Moi ? Les auteurs donnent comme exemple le personnage d’Ebenezer Scrooge dans le Chant de Noël de Dickens. Cet avare compulsif et égoïste découvre finalement la charité et la joie de partager. Dans cette histoire, Scrooge montre deux facettes opposées de sa personnalité ; pourtant, nombre de lecteurs ont tendance à penser que c’est le second Scrooge, le Scrooge généreux, qui est en fait le vrai : Scrooge découvre au cours de l’histoire sa personnalité profonde. Ainsi, la plupart des « dilemmes » auxquels on peut être confronté appartiennent à une interrogation sur notre Vrai Moi.

Les chercheurs donnent l’exemple d’un conservateur chrétien homosexuel : celui-ci doit-il considérer son orientation comme faisant partie de son Vrai Moi ou au contraire s’agit-il d’un péché superficiel dont il devra se débarrasser d’une manière ou d’une autre ?

Quelles sont les caractéristiques de ce Vrai Moi ? Tout d’abord précisent les auteurs, il s’agit avant tout d’un être moral. En effet, ce sont ces caractéristiques qui sont le plus volontiers considérées comme constitutives de la personnalité, bien plus que les aspects physiques ou cognitifs. Tout le monde est à peu près d’accord pour dire que la personnalité ne change pas si par exemple on se fait amputer d’un membre. Mais nous précisent les auteurs, des maladies comme la démence fronto-temporale, qui perturbe les capacités morales, nous apparaissent comme changeant bien plus la personnalité « profonde » du patient qu’un déficit cognitif portant exclusivement sur la mémoire, comme dans les cas les plus communs de la maladie d’Alzheimer.

L’aspect moral n’est pas le seul à être considéré comme faisant partie du Vrai Moi, précisent tout de même les auteurs. Les émotions, les désirs, certains états mentaux intimes en feraient également partie.

Naturellement bon ?

Deuxième point important : ce Vrai Moi serait fondamentalement bon. On est face, on pourrait dire, à une espèce de Rousseauisme appliqué à l’individu et non à la société. Du coup « les changements positifs de personnalité sont assimilés à des découvertes. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas perçus du tout comme une forme de changement, mais comme une révélation de ce qui était depuis toujours caché à l’intérieur ». Du reste, même en dehors de l’aspect moral, qui est fondamental comme on l’a vu, les traits positifs de personnalité, quels qu’ils soient, sont considérés comme plus essentiels, plus significatifs de notre vraie personnalité, que nos traits négatifs. Citant des études non publiées à l’heure actuelle, les auteurs pointent aussi, et c’est étonnant, que même les misanthropes et les pessimistes ont tendance à croire au caractère fondamentalement bienveillant de la personnalité profonde.

Dans le même ordre d’idées, nous apprenons que notre vision du Vrai Moi est « indépendante de la perspective » : cela veut dire que cette conception n’est pas sujette aux biais cognitifs que nous possédons lorsqu’en général nous jugeons les autres ou nous mêmes. Dans la plupart des cas, nous avons tendance à donner plus de considération aux aspects négatifs d’autrui. « Il faut moins de preuves pour désigner quelqu’un comme un pécheur plutôt que comme un saint, et de petits péchés peuvent reléguer une personne dans la catégorie des pécheurs…. Les gens sont, en effet, trop souvent susceptibles d’attribuer les comportements désagréables des gens à des causes internes, même lorsque ces comportements peuvent être clairement liés à des causes aléatoires, situationnelles ». Au contraire, nous avons tendance à surestimer nos qualités et nos capacités. Pourtant, lorsqu’on demande dans le cadre d’une étude de psychologie expérimentale comment les gens considèrent le Vrai Moi de leur prochain, les avis s’adoucissent aussitôt : le Vrai Moi d’autrui est bon, comme l’est le nôtre… S’il peut y avoir des exceptions comme lorsqu’on parle d’un psychopathe avéré (ou lorsqu’on est soi même profondément dépressif et incapable d’apprécier le côté positif de notre Vrai Moi), reste que la norme consiste plutôt à favoriser les aspects positifs.

L’aspect qui m’a personnellement le plus étonné est le dernier : le Vrai Moi, nous disent les chercheurs, est perçu de la même manière dans une multitude de cultures. C’est d’autant plus curieux que la perception de soi n’est pas la même partout, notamment au sein de cultures où la collectivité est plus importante, comme en Asie. Pourtant, ici encore, les qualités morales sont considérées comme plus profondément constitutives de la personnalité; c’est le cas par exemple en Inde ou chez les bouddhistes tibétains, ce qui est d’autant plus étrange, rappellent les auteurs, que le bouddhisme tibétain nie explicitement toute existence au moi ! Naturellement, comme les différentes cultures humaines ont des conceptions différentes du bien et du mal, les qualités morales assignées au Vrai Moi varient selon les latitudes, même si ce dernier est toujours considéré comme globalement « bon »…

Une croyance utile… Mais recouvre-t-elle une réalité ?

Que nous apporte la croyance au Vrai Moi ?

Il semble bien que cette conception nous permette de hiérarchiser nos désirs en fonction de leur degré de signification : par exemple, nous disent les auteurs, une personne pourrait à la fois souhaiter créer un chef d’oeuvre artistique et gagner beaucoup d’argent. Mais si elle considère que son accomplissement artistique est plus « authentique » que son désir de fortune, la satisfaction de ce désir donnera bien plus de sens à sa vie qu’un important gain financier.

Le caractère fondamentalement moral du Vrai Moi a une forte incidence sur les usages thérapeutiques. Nous n’éprouvons aucune difficulté à imaginer des moyens d’accélérer les capacités cognitives… Notre usage du café ou du thé nous le montre bien. En revanche, on sera beaucoup plus réticent à prendre un traitement qui nous changera au plan moral. Les auteurs nous rappellent en effet que « les personnes atteintes de dépression clinique ou de désordres de l’anxiété sont souvent réticentes à suivre un traitement, et ce même si ce dernier consiste simplement à parler à un thérapeute. (…) Cette réticence peut en partie être causée par le fait que ces personnes considèrent leur état émotionnel comme une expression de leur Vrai Moi. »

Évidemment cela jette un trouble sur la nouvelle théorie de l’amélioration morale qui est étudiée très sérieusement par divers penseurs philosophes et éthicistes ces temps-ci, par exemple Julian Savulescu à l’université d’Oxford. Il est fort possible que, quelle que soit leur connaissance de leur imperfection morale, les gens refusent purement et simplement de prendre des produits ou de subir des interventions susceptibles de les changer de ce côté-là.

Le papier des chercheurs de Yale concerne essentiellement la perception d’un phénomène psychologique qui est la croyance à l’existence dudit Vrai Moi, mais jusqu’ici on n’a pas encore essayé de répondre à la question fondamentale : ce dernier existe-t-il vraiment ou s’agit-il plutôt d’une nouvelle espèce de « biais cognitif » ? Sur ce point, précisent les auteurs dès leur introduction, les avis sont partagés. Certains psychologues sont convaincus que ce dernier est une réalité. Les auteurs en citent un grand nombre, parmi lesquels le plus connu d’entre eux, Abraham Maslow, l’auteur de la pyramide du même nom, qui a beaucoup travaillé comme on le sait sur les besoins psychologiques supérieurs ou « transcendants » concernant l’accomplissement de soi et non plus la simple survie ou le succès en société. D’autres sont plus sceptiques, parmi lesquels Foucault, qui n’hésitait pas se moquer du « culte californien du moi ».

Les trois chercheurs de Yale ne pouvaient manquer de conclure à leur tour sur la réalité objective de ce Vrai Moi. De leurs recherches, ils ont tiré un certain nombre d’observations : tout d’abord même si le concept de Vrai Moi est assez universel, son contenu supposé reste largement variable et subjectif. On peut reprendre l’exemple de l’homosexualité, qu’un conservateur jugera comme étant une production du « moi superficiel », tandis qu’un autre personne de sensibilité plus progressiste y verra une expression du Vrai Moi.

Ensuite, quelle que soit la certitude qu’ont les gens de posséder un tel Vrai Moi, il est impossible de prouver son existence d’une manière ou d’une autre. A cause de cela, le Vrai Moi, expliquent-ils, est postulé plutôt que démontré. Celui-ci serait ainsi une « fiction utile », mais « néanmoins une fiction ».

Rémi Sussan, Internet Actu, 12.03. 2017.

http://internetactu.blog.lemonde.fr/2017/03/12/possedons-nous-un-vrai-moi/

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