Nous sommes assaillis d’«innovations disruptives»

Les patrons n’ont que ce mot à la bouche qui exprime à la fois une opportunité prometteuse et un défi effrayant. «Il nous reste à préparer le lancement de notre offre de banque 100 % mobile et disruptive», disait ces derniers jours, sur le mode offensif, Stéphane Richard, le PDG d’Orange, l’opérateur de télécoms, pour justifier son rachat de Groupama Banque. Les banquiers traditionnels, tel le directeur général de la Société générale Frédéric Oudéa, ne sont pas en reste, même s’ils jouent en défense: «C’est certainement dans la banque de détail avec les clients particuliers que le numérique sera le plus disruptif.»

Être ou ne pas être disruptif: telle est aujourd’hui la question vitale pour une entreprise. Qu’elle veuille profiter «des ruptures technologiques» et faire la course en tête. Ou qu’elle cherche au contraire à ne pas être balayée par le vent du progrès qui les assaille comme un balai de sorcière.

Être ou ne pas être disruptif: telle est aujourd’hui la question vitale pour une entreprise.

On pense d’abord au Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon), la bande des quatre entreprises les plus emblématiques de la modernité numérique galopante. Mais aussi à Uber, qui réinvente le métier de «taxi» avec pour mot d’ordre «Uber alles»: enfoncer ses vieux concurrents. Pour le meilleur et pour le pire. Qu’ils soient des champions des technologies numériques ou qu’ils exercent des métiers traditionnels comme Uber, il ne s’agit pas seulement d’offrir des produits plus performants et moins chers que les anciens. Les «innovations disruptives» déstabilisent de fond en comble nos modes de vie. «Je hais le mouvement qui déplace les lignes», disait le poète.

«Disruptif», et plus encore au féminin «disruptive», le terme sonne phonétiquement comme une grenade qui explose. Les Français sont parfois assez niais pour croire qu’il vient d’outre-Atlantique. Comme si cela ne leur avait pas suffi que l’ex-président américain George Bush, au sommet de sa gloire, prétende que «les Français ont si peu l’esprit d’entreprise qu’ils n’ont même pas de mot pour dire “entrepreneur” (sic)»!

Rien de plus français que la «disruption». Le bon vieux Littré la signale dans son dictionnaire il y a un siècle et demi, synonyme de «cassure, fracture». Le mot a été ensuite utilisé par les physiciens pour décrire «une décharge électrique, qui se produit avec soudaineté et s’accompagne d’une étincelle». Et au milieu des années 1990, les économistes et les théoriciens du management s’en sont emparés.

L’Américain Clayton Christensen a été le premier (1995) à parler de «disruptive technology», de «rupture technologique», le cas le plus ancien étant le moteur à explosion qui remplace le cheval, et plus près de nous les mini-ordinateurs se substituant aux ordinateurs centraux, avant d’être supplantés par les ordinateurs personnels. Les exemples abondent à une vitesse accélérée depuis le début de ce siècle: l’iPhone d’Apple a été lancé en janvier 2007 et la tablette iPad ne date que de janvier 2010, deux produits dont on a l’impression qu’ils existent depuis une éternité tellement ils se sont très vite imposés.

Désormais, économistes et praticiens préfèrent parler d’«innovations disruptives». On met ainsi l’accent sur l’usage révolutionnaire qui en fait, plus que sur la technologie originaire. Et ces utilisations sont «disruptives»: elles provoquent des changements inimaginables dans les comportements sociaux. Exemple, le crowdfunding (le financement par la foule en français, le financement communautaire) ou encore «l’économie de partage». Quant à l’«ubérisation», terme créé en décembre 2014 par Maurice Lévy, le patron de Publicis désigne ainsi le «business model» d’Uber d’un service instantané grâce à une mutualisation des ressources (des voitures individuelles pour Uber). Or ce modèle est susceptible de s’étendre à d’innombrables activités, il subvertit totalement les distinctions traditionnelles et sonne le glas du salariat.

«Comparée avec les précédentes révolutions industrielles qui ont eu un développement linéaire, la 4e évolue à un rythme exponentiel.»

(Klaus Schwab)

La première révolution industrielle avait remplacé le cheval par la machine à vapeur au tournant des XVIIIe et XIXe siècles. Un siècle plus tard, ce fut au tour de la fée électricité d’initier ses miracles. Troisième grande transformation, l’informatique qui a pris son essor à partir des années 1960 pour culminer avec les nouvelles technologies de l’information et l’envol de l’Internet à la fin du siècle dernier. Ce n’est que récemment – avec «l’industrie 4.0», le concept d’usine connectée lancé à la foire de Hanovre de 2011 – que l’on évoque la «4e révolution industrielle».

Cette appellation est suffisamment neuve pour que le professeur Schwab, le fondateur et animateur du Forum économique mondial de Davos, ait décidé d’en faire le thème du symposium 2016 qui se tient cette semaine. L’intelligence artificielle, la robotique, les objets connectés, les nanotechnologies sont autant d’innovations sans conteste «révolutionnaires». Mais le véritable «saut quantique» va au-delà de ces manifestations futuristes. «Comparée avec les précédentes révolutions industrielles qui ont eu un développement linéaire, la 4e évolue à un rythme exponentiel», insiste Klaus Schwab. À l’origine, on retrouve la fameuse loi de Moore, qui continue de se vérifier et selon laquelle la puissance des ordinateurs double tous les dix-huit mois, un rythme exponentiel ébouriffant.

De là découle tout le reste: l’universalité de la révolution numérique (aucune activité qui ne soit épargnée, de la médecine aux militaires), l’extrême rapidité de sa diffusion et les fractures multiples qu’elle entraîne. Il n’y a que les hommes et leurs sociétés qui peinent à suivre: 1,3 milliard d’entre eux (17 %) ne connaissent toujours pas l’électricité et 4 milliards, plus de la moitié, sont à ce jour exclus de l’Internet, rappelle le professeur Schwab.

 

Jean-Pierre Robin, Le Figaro, 18/01/2016 à 09h48

http://premium.lefigaro.fr/conjoncture/2016/01/18/20002-20160118ARTFIG00078-nous-sommes-assaillis-d-innovations-disruptives-est-ce-grave-docteur.php

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