Vices et vertus du papotage

« Réputation, réputation, réputation / Oh, j’ai perdu ma réputation ! » déplore Cassio dans Othello, le drame de la représentation par autrui par excellence. Iago, le traitre, s’empresse de le rassurer: on ne peut rien ni pour ni contre sa réputation, elle est entièrement aux mains des autres. Loin de Venise, en 1993, le fait divers sanglant impliquant Jean-Claude Romand qui secoua le Pays de Gex, tragédie du mensonge comme il y en aura toujours, souligne encore à quel point la réputation compte aux yeux de certains bien plus que leur propre vie. Jean-Claude Romand, après avoir pendant des années prétendu qu’il était médecin et expert pour l’OMS, tue toute sa famille et tente de se suicider, affolé à l’idée qu’on puisse découvrir la vérité. Avouer un mensonge serait donc plus douloureux que d’exterminer sa propre famille – et nous parlons ici de temps où les réseaux sociaux et la rumeur sur le net ne faisaient pas loi.

Nous considérons surtout des cas extrêmes, nous rétorquera-t-on avec justesse. Il est rare qu’un individu s’invente une vie et s’enferme dans ses fables à ce degré de délire mais les réactions du Cassio shaekspearien et de Jean-Claude Romand sont symptomatiques d’un trait universel de l’être humain. Les biologistes affirment en effet qu’une situation où notre honneur est mis en péril (bagarres, insultes, querelles de préséance sur une place de parking…) nous causent autant de douleur physique que morale: une gifle fait plus de mal à notre amour-propre qu’à notre joue.

Nous avons effectivement deux « ego », l’un intérieur qui ne regarde que nous, l’autre public, fruit et cause de notre image. Prétendre que l’on peut et doit laisser de côté ce dernier pour ne se préoccuper que de nous-mêmes et d’une hypothétique « harmonie intérieure » est une chimère. En sus de la dimension biologique de la honte à laquelle on ne saurait réchapper, Philippe Rochat après avoir étudié le phénomène de la représentation par autrui chez les enfants affirme que le schéma ayant poussé Jean-Claude Romand à verser le sang des siens plutôt que de tâcher sa réputation est déjà en germe au jardin d’enfant.

Ces mécanismes ont peu à voir avec la société du spectacle post-moderne, moins encore avec la course aux « like » sur les réseaux sociaux, qui en sont les manifestations contemporaines, pas moins délirantes que ne le fut le « bulbe de la tulipe ». Au XVème siècle, une frénésie passagère autour des bulbes a poussé des familles à la ruine pour se procurer des racines qui, quelques mois plus tard, ne valaient plus rien…

D’ailleurs, alors même qu’avec la meilleure volonté du monde nous tentons de faire abstraction des rumeurs et des on-dit, nous nourrissons ce système et en profitons par des commérages (un contre-pouvoir traditionnellement attribué aux femmes) capables de faire autant de dégâts dans l’espace public que dans la sphère du pouvoir comme l’a rappelé le couple François Hollande-Julie Gayet.

Plus encore, nous nous fions entièrement aux réputations, images, bouche-à-oreille et jugements collectifs au quotidien, que ce soit pour le choix d’un médecin, d’un hôtel, d’une destination de vacances, d’une université, pour le recrutement d’un employé et même dans l’adhésion à un discours idéologique ou politique.

Seulement, le déferlement d’informations venues de toutes sources implique une forme de responsabilité dans nos choix et le tri de ces données, chose dont nous sommes souvent incapables.

La mise en question de la fiabilité de l’information construite et mise en circulation par l’ensemble de la collectivité pose un problème de taille en démocratie, car celle-ci se met alors en danger par sa nature propre. De là à sous-entendre qu’il faudrait réserver ce régime aux élites éclairées par les Lumières de la raison, il n’y a qu’un pas que Gloria Origgi, dans son enrichissant ouvrage, ne franchit pas.

Marie Céhère, Causeur, 4.10.2015

Gloria Origgi, La réputation, Qui dit quoi de qui, PUF

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