Les dessous psychologiques des théories du complot

LE COMPLOT… La ficelle est vieille et usée mais elle n’a jamais aussi bien marché. Donald Trump, président de la première puissance mondiale, a ainsi accusé son prédécesseur de l’avoir mis sur écoute et les médias de multiplier les fausses informations, par exemple sur la foule présente à sa cérémonie d’investiture. Dans un récent meeting, Marine Le Pen s’en est prise au pouvoir en place, soupçonné d’organiser contre ses opposants « des persécutions, des coups tordus, ou des cabales d’Etat ». Et personne n’a oublié le « cabinet noir » de François Fillon, qui diligenterait contre lui juges et journalistes. (J’ouvre ici une importante parenthèse pour répondre enfin à tous ceux qui, depuis des années, déversent leur bile sur les « merdias » supposément corrompus : je me demande vraiment comment le journaliste vendu que je suis se débrouille pour vivre dans un appartement de 60 mètres carrés acheté à crédit dans une banlieue populaire, alors que je devrais habiter un gigantesque appartement haussmannien mis à ma disposition pour des queues de cerise par la mairie de Paris et porter des costumes de luxe donnés par des amis généreux.)

Ce ne sont que les derniers avatars du complotisme, un système de croyance qui a fait ses preuves depuis longtemps et qui décrit le monde comme une connivence généralisée – et secrète – entre les acteurs du pouvoir, déterminés à cacher la vérité au peuple. Les théories du complot n’ont pas manqué au cours des dernières décennies, des attentats du 11-Septembre à la mort de Lady Diana, et le monde scientifique n’est pas épargné : quand Donald Trump ne le prend pas pour un canular inventé par les Chinois pour faire baisser la compétitivité de l’industrie américaine, le réchauffement climatique est une invention des chercheurs pour obtenir des financements ; on n’a jamais marché sur la Lune et toutes les images des missions Apollo ont été prises en studio ; les traînées laissées par les avions dans le ciel sont en réalité des épandages cachés de produits chimiques destinés à contrôler le climat ou à affaiblir les défenses immunitaires des populations ; le virus du sida a été créé dans un laboratoire américain avant d’être inoculé à des humains…

A l’occasion d’un billet de 2012 ironiquement intitulé « Ben Laden et Lady Di sont morts-vivants », j’ai décrit la logique interne, très robuste, qui sous-tend ces représentations du monde. J’écrivais ainsi que « toute preuve censée infirmer la théorie va être retournée et se transformer en preuve supplémentaire de ladite théorie, le fait même de vouloir démolir la théorie entrant dans la catégorie « vous voyez bien qu’on nous ment et qu’on veut nous cacher la vérité » « . L’étude dont je rendais compte à l’époque suggérait que les théories du complot, plus qu’un assemblage de thèses paranoïaques, constituaient une véritable idéologie.

Portrait-robot du complotiste

Dans un article publié fin mars par la revue Social Psychiatry and Psychiatric Epidemiology, deux chercheurs britanniques se sont intéressés non pas à la logique complotiste mais aux caractéristiques psychologico-sociales des personnes qui y adhèrent. Afin de dessiner en quelque sorte le portrait-robot de ceux qui gobent le mieux ces histoires. Pour ce faire, David Freeman (université d’Oxford) et Richard Bentall (université de Liverpool) ont exploité une enquête à grande échelle sur la santé mentale aux Etats-Unis, réalisée entre 2001 et 2003. Tout l’intérêt de cette enquête tient au fait qu’elle comportait une proposition ainsi libellée : « Je suis convaincu(e) qu’il existe un complot derrière de nombreuses choses dans le monde. »

Sur les 5 692 personnes qui ont répondu au questionnaire, plus d’un quart (26,7 %) se sont déclarées en accord avec cette affirmation. On retrouve davantage d’hommes que de femmes mais l’âge n’était en revanche pas un facteur déterminant. Se dessine le profil d’individus en général non mariés, au niveau d’études peu élevé, souvent exclus du marché du travail. Leur niveau de revenus est très nettement inférieur à celui des non-complotistes et il leur est plus fréquemment arrivé de souffrir de la faim sans avoir les moyens de l’assouvir. Ils ont connu des histoires familiales difficiles (séparation des parents biologiques, séjours prolongés hors du foyer) et leur réseau personnel (famille, amis) est en moyenne moins développé. Plus grande solitude, moins d’espoir en l’avenir, auto-dépréciation, plus grande détresse psychologique, colère et manque de contrôle, moindre confiance… Le mécanisme d’adhésion au discours complotiste fait intervenir des facteurs de prédisposition (défiance envers l’autorité, faible capacité à accepter l’incertain, etc.), des déclencheurs (essentiellement des événements à fort pouvoir émotionnel) et des biais de raisonnement (sources d’informations sélectionnées, biais de confirmation, rigidité cognitive, confiance en ses intuitions).

Les auteurs pointent des similitudes avec les symptômes paranoïaques sans toutefois affirmer que le complotisme est une forme de paranoïa. Ils soulignent également que leur étude a ses limites, notamment parce que l’enquête sur laquelle elle s’appuie « a été menée il y a plus de dix ans dans un seul pays et [qu’]il est de toute évidence plausible de penser que la prévalence et la nature d’une telle vision du monde ont pu changer dans l’intervalle. » Quand on voit la propension récentes de plusieurs responsables politiques à jouer sur la fibre complotiste, on peut se dire que les choses ont évolué, mais pas dans le sens de la raison. Daniel Freeman a, avec son frère Jason, publié sur le site du Guardian un article vulgarisant sa recherche. Le titre en est : « Sommes-nous en train d’entrer dans un âge d’or de la théorie du complot ? »

Pierre Barthélémy, Le Monde, 5 avril 2017. 

Les dessous psychologiques des théories du complot

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s