«Le nouveau discours de la guerre»

CHRONIQUE – Le «polémologue» Jean-Vincent Holeindre ose revenir sur les théoriciens de l’histoire militaire occidentale. Sa thèse : sans la force, la ruse n’est presque rien. Mais sans la ruse, la force est peu de chose.

C’est le bâtiment 12 au fond de la cour à droite. On passe outre les anciennes casernes en travaux et les autres qui mériteraient un coup de neuf. Nous sommes au cœur de Paris, dans l’École militaire, haut lieu de la recherche stratégique des armées – entre autres – et il est difficile de ne pas se perdre dans ce dédale où les acronymes mystérieux sont vissés devant des entrées qui se ressemblent toutes. C’est là que se trouve le bureau du jeune directeur scientifique de l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (Irsem). Jean-Vincent Holeindre est un universitaire à l’air encore jeune. Il a étudié un temps auprès du philosophe politique Pierre Manent – lequel a dirigé sa thèse. Il voulait écrire sur la politique, mais il a glissé vers la chose militaire. Il n’y a pas, en France, de départements universitaires consacrés à la guerre ou à la stratégie – ce qu’on appelle la polémologie -, contrairement aux universités étrangères, qui se sont passionnées, notamment aux États-Unis, pour ce sujet essentiel à toute nation dotée d’une solide tradition militaire. Le thème est nécessairement captivant: le livre a d’ailleurs été récompensé à Science Po par le prix Émile Perreau-Saussine. Holeindre propose un grand récit de la stratégie, commencé avec l’Iliade et qui s’achève avec l’actualité du terrorisme islamiste. On notera au passage que depuis trois mille ans, l’épicentre du théâtre de la guerre reste étonnamment proche de la scène primitive qui opposa deux philosophies de la conquête: la force loyale avec Achille (Iliade), la ruse trouble avec Ulysse (Odyssée).

Jean-Vincent Holeindre s’appuie sur ce couple pour définir l’hésitation inaugurale qui a toujours habité le discours de la guerre en Occident: soit la lutte franche jusqu’à la mort, soit la ruse torve pour l’emporter. Nous nous étions convaincus que la ruse était le grand motif de l’homme occidental – Ulysse en étant la figure de proue. Et nous découvrons à lire ce livre que c’est un peu plus compliqué. Holeindre conteste d’abord la thèse de l’historien américain Victor Davis Hanson qui soutient que le modèle occidental de la guerre est achiléen. Selon Hanson, les Grecs, avec l’invention de la phalange, suivis par les Romains et les Européens (armées napoléoniennes, prussiennes…), préfèrent la bataille rangée, le face-à-face sanglant, tel qu’il est idéalisé au Ve siècle avant J.-C. dans les phalanges des hoplites de l’infanterie athénienne. La vraie guerre, c’est vaincre par la force, dompter l’adversaire, qui, dès lors, «rend les armes». C’est l’hoplite qui défend la cité grecque parce qu’il est porté par les valeurs de sa jeune démocratie, c’est le patriote d’après Valmy, qui défendra son pays jusqu’au dernier sang.

L’affirmation de Hanson nous semble d’emblée aller un peu vite en besogne. La prise de Troie grâce à la ruse d’Ulysse est bien plus célèbre que tous les combats d’Achille. Mais il est vrai qu’elle nous laisse un peu mal à l’aise: ces pauvres Troyens n’ont pas été vaincus à la loyale. L’auteur a donc raison de rectifier le tir: la ruse est présente dès le départ dans la réflexion stratégique.

«Le point fort des faibles»

Holeindre veut sortir la ruse d’une forme de purgatoire. Car elle rompt avec le code de l’honneur du bon soldat. Elle suppose le plus souvent que l’on fasse l’économie de l’engagement valeureux. Elle est peu recommandable. Mais l’effet de surprise – qui souvent donne la victoire – n’est possible qu’avec elle. Thucydide le montre en commentant la guerre du Péloponnèse, Polybe en faisant le récit des guerres puniques – à propos des hauts faits d’Hannibal, de Scipion l’Africain -, Machiavel, enfin, élève la ruse au niveau du grand art politique en tirant ses leçons des guerres d’Italie. Elle est partout, offrant parfois les victoires les plus mémorables de l’histoire militaire.

«Lorsqu’ils sont irrités, les Gaulois se rassemblent en masse pour se battre, directement et sans préparation, de telle sorte qu’ils sont facilement manipulés par qui se bat par stratagèmes»

César dans la Guerre des Gaules

Pourtant, au XIXe et au XXe siècle c’est la force qui semble l’emporter sur toute autre considération. Carl von Clausewitz donne le ton. Il théorise la prééminence de la force dans la grande guerre moderne. Il revient à l’essence de la guerre qui est bien le choc brutal, la cruauté et la violence, pas la dissimulation, la simulation et l’évitement.

Le livre fait soigneusement la distinction entre «la petite guerre» (équilibre des forces, partage d’une éthique militaire, limitation des objectifs de conquête), et «la grande guerre», dont le but est d’anéantir l’adversaire – ce qu’on appellera la guerre totale à partir de 1914. Dans l’une comme dans l’autre, la ruse est toujours présente. Elle sert l’un ou l’autre de ces objectifs: éviter le combat inutile et limiter les dégâts, ou au contraire maximiser l’anéantissement de l’adversaire.

Le livre s’efforce d’éviter les stéréotypes culturels, mais il est bien obligé de prendre acte des traditions. «En France, nous avons eu tendance pendant trop longtemps à ne pas incorporer la ruse au plus haut niveau des formations de commandement, la laissant à l’instinct de la troupe sur le terrain, car on considérait qu’elle n’était pas une procédure stable», reconnaît Holeindre. Comme si la ruse relevait d’un folklore, ou d’une zone grise, où les idées claires et cartésiennes n’ont pas de place. Comme si on restait hanté par le commentaire méprisant de César dans la Guerre des Gaules: «La race gauloise est folle de guerre, brave et prompte à se battre (…) Mais elle est franche et dénuée de malice. De ce fait, lorsqu’ils sont irrités, ils se rassemblent en masse pour se battre, directement et sans préparation, de telle sorte qu’ils sont facilement manipulés par qui se bat par stratagèmes.»

En revanche, d’autres pays ont saisi les ressources de la ruse: les Britanniques ou les Soviétiques. Les premiers le font dès les guerres du Proche-Orient en 1917, puis en 1943 avant le débarquement en Sicile et en 1944, en simulant la préparation du débarquement dans le Pas-de-Calais (opération «Fortitude»). Les seconds y excellent en théorisant le maskirovka– le camouflage et la désinformation, après avoir été dupés par l’opération «Barbarossa» lancée par Hitler en 1941.

Avec la bombe atomique, «l’arme absolue», la force est au pinacle. Mais cette force ne frappe pas, elle menace. «La guerre froide déplace encore davantage le centre de gravité de la stratégie: du tactique vers le politique, du physique vers le psychologique, de la bataille vers la dissuasion, du soldat vers l’espion.» Et la ruse est de nouveau sollicitée. Il y avait le soldat et le diplomate, il y a désormais aussi l’espion. Aujourd’hui, ils font face au djihadiste, ce combattant qui se place en dehors des lois de la guerre. «Il est la forme actualisée du barbare», note Holeindre. Le barbare, lui aussi, a nécessairement recours à la ruse, car elle est «le point fort des faibles». Et c’est pour cela qu’à nouveau, la ruse est requise pour leur faire face.

Charles Jaigu, Le Figaro, 21/06/2017

http://premium.lefigaro.fr/vox/histoire/2017/06/21/31005-20170621ARTFIG00279-charles-jaigu-le-nouveau-discours-de-la-guerre.php

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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