Société, vulnérabilité et exclusion : une démocratisation de la tentation oligarchique

Il est une complaisance qui prend aujourd’hui la forme d’un alarmisme facile. Attention, nous prévient-on de toutes parts, nous assistons, dans la plupart des pays démocratiques, au retour des oligarchies !

Si tel était le problème, ce serait déjà suffisamment grave. Mais nous n’en sommes plus là. Nous assistons au Royaume-Uni, aux Etats-Unis, en France, et dans bien d’autres pays encore, à une démocratisation du sentiment oligarchique, une aspiration de plus en plus étendue, partagée, à être du bon côté du manche, du côté de ceux qui ont le pouvoir de dominer, de maîtriser, de ceux qui ont, le plus, le mieux, les moyens de protéger leur mode de vie, en externalisant au maximum la vulnérabilité, la pauvreté, l’exclusion, ou pour le dire encore en d’autres termes : se protéger, quitte pour cela à fragiliser encore les autres. Et ce désir n’est pas l’apanage de l’élite ; il séduit bien au-delà de ses murs protecteurs. Ne pas le voir, c’est passer à côté du problème. C’est aussi le précipiter.

Donc, oui, il y a bien oligarchie ou plutocratie, au sens où nous pouvons observer, dans ces pays, une redoutable concentration des richesses et du pouvoir politique. De nombreuses études l’établissent sans conteste : les riches gouvernent, au sens où, depuis plusieurs décennies, les politiques publiques dans ces pays prennent principalement en compte les préférences des plus privilégiés et ignorent celles qui pourraient les contrarier [1]. Mais il ne faut surtout pas en rester là. Il est urgent de se demander en outre ce qui peut conduire de larges segments des classes moyennes ou défavorisées à soutenir (ou à ne pas s’opposer à) des politiques et des mouvements politiques qui servent des intérêts qui ne sont pas les leurs.

Il faut, en d’autres termes, nous demander comment nous en sommes arrivés là. A cette question, on répond en général en brandissant le spectre de la manipulation et du conditionnement idéologique : le peuple est aveuglé, dominé, il ne perçoit plus quels sont ses intérêts véritables. Cela étant dit, il ne reste plus alors qu’à enchaîner quelques variations de bon goût sur le thème de la « servitude volontaire ».

Qu’il y ait des intérêts sociaux concurrents et que l’un d’entre eux, disposant de plus de moyens, puisse tenir la corde, ne signifie pas qu’il faille en rester à ce constat. Oui, il y a des privilégiés, mais il est inconcevable que le modèle social et les schémas éthiques qui l’alimentent puissent tenir durablement par le seul effet des stratégies et dispositifs mis au point par une unique classe sociale.

Si des politiques qui laissent en l’état des inégalités, voire les creusent, sont possibles, c’est aussi parce qu’elles bénéficient du soutien de ceux dont elles ne servent pas les intérêts. Pas besoin de l’idée de « servitude volontaire » pour expliquer cela. Derrière cette évolution se joue bien plutôt une crise, sans précédent depuis le milieu des années 1970, de l’idée de solidarité collective, impersonnelle et publique. L’heure est aux solidarités électives (fondées sur l’identité particulière de celui auquel l’aide est destinée) et à l’exclusion de l’autre, celui ou celle dont on ne se sent pas proches, auquel on ne s’identifie pas. On en vient même désormais à parler de « pauvrophobie » pour désigner ce qui apparaît comme une forme soutenue, assumée, d’hostilité à l’égard des plus démunis. C’est sur ce terreau fertile que s’épanouit aujourd’hui la tentation oligarchique, dont l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis n’est qu’un signe parmi d’autres, non moins éloquents [2].

Le sens d’une droitisation

Dans une étude importante, publiée en 2010, deux chercheurs américains, étudiant la situation dans leur pays entre 1952 et 2006, ont établi que le creusement des inégalités est, de fait, une dynamique qui s’alimente aussi elle-même [3].

Leurs travaux s’appuient sur une méthode d’analyse grâce à laquelle ils avaient déjà montré que l’augmentation des inégalités entraînait presque mécaniquement une demande de baisse des dépenses de l’État [4].

L’étude de 2010 nous livre plusieurs enseignements complémentaires : après avoir confirmé que les gens sont tout à fait informés de l’évolution des inégalités – autrement dit, une augmentation de la perception des inégalités correspond à une augmentation réelle des inégalités ; ce qui est vrai aussi pour les plus pauvres [5] -, elle montre que, jusqu’à un certain point, lorsque la perception des inégalités se renforce, les riches comme les pauvres peuvent devenir plus conservateurs sur le plan politique (ce qui se traduit notamment par un soutien électoral plus fort apporté à des partis qui souhaitent une diminution du rôle social de l’État) [6] : « Les riches et les pauvres réagissent de la même manière à l’évolution des inégalités » ; ils « deviennent plus conservateurs à mesure que les inégalités augmentent » [7] : « L’inégalité économique se renforce elle-même, non en raison d’une absence de réaction des pauvres, mais en raison de la manière dont l’inégalité économique informe les préférences exprimées par les riches autant que par les pauvres [8]. »

Ces travaux, aux résultats en partie contre-intuitifs, suscitent immanquablement la perplexité, en particulier chez les progressistes qui aimeraient bien pouvoir compter sur une sorte de rapport mécanique entre la perception d’une injustice sociale et la mobilisation politique de ceux qui en souffrent en premier lieu, pour y mettre un terme.

Renforcement du conservatisme social en France

Si on ne peut pas rabattre exactement de tels résultats ni de telles discussions sur la situation française, force est de remarquer que s’y produit aussi un net renforcement du conservatisme social. Celui-ci y prend notamment la forme d’une tendance à privilégier de plus en plus les formes électives, privées, de la solidarité, au détriment de ses formes publiques ; une tendance pour les individus à renégocier leur rapport à l’Etat-providence, en défendant davantage le principe de réciprocité, en exigeant davantage sur le plan de la conditionnalité des aides et en reculant sur le terrain de l’universalité [9]. Dans un pays où, historiquement, depuis 1945, l’Etat social a pu jouir d’un soutien populaire massif, on observe désormais une réserve plus marquée à l’égard des politiques sociales, que ne me semble pas pouvoir expliquer l’idée d’une variation simplement conjoncturelle.

Quelques données rapides sur ce point :

Depuis 2009, le rôle protecteur et stabilisateur de l’Etat providence s’est nettement affaibli. En France, comme dans tous les pays européens, cet impact est devenu quasi inexistant en 2012 [10].

Alors même que les Français continuent de penser cependant que la protection sociale joue un rôle important, on observe que « le soutien de l’opinion à l’État-providence vacille » (Credoc [11]) ;

Entre 2000 et 2013, on enregistre une augmentation du nombre de français jugeant qu’il est excessif de consacrer un tiers du budget de la France à la protection sociale (on passe de 14 à 21%) et ils sont moins nombreux à penser que c’est insuffisant (on passe de 32% à 15%) ;

Pour la première fois depuis 35 ans, les Français estiment majoritairement que les aides apportées aux familles sont suffisantes : ils étaient 31% à le penser en 2008, ils sont désormais 63% [12] ;

Dans le même ordre d’idées, la proportion de ceux qui souhaitent une augmentation du RSA (490 euros en 2013) a diminué de 15 points entre 2009 et 2013, alors que celle-ci avait augmenté entre 2006 à 2009 (+ 12 points). Assez symptomatique de ce durcissement des perceptions de l’assistance et de ceux qui en bénéficient : 78 % des Français pensent qu’il faut privilégier les aides en nature plutôt que les aides monétaires [13] ;

Plus significatif encore : alors qu’en 2011, la majorité des Français pensait que « le système de protection sociale permet d’atténuer les conséquences de la crise économique en France », ils sont plus nombreux, depuis 2012, à s’inquiéter davantage de la dette que du financement de la protection sociale ; l’écart se creuse en 2013 (6 points) et selon toute probabilité, il s’est encore approfondi depuis [14] ;

Le nombre de Français favorables à des allocations chômage ou familiales universelles – des allocations qui ne soient pas, autrement dit, seulement réservées aux plus pauvres ou aux seuls cotisants, mais bénéficient à tous, sans distinction de catégorie sociale et de statut professionnel – ne cesse de diminuer depuis 2008 ;

Enfin, on observe une tendance de plus en plus marquée à expliquer par des facteurs individuels la pauvreté et l’exclusion ; en résulte un durcissement des attitudes à l’égard de certaines catégories de la population [15] ; ce qu’enregistre d’ailleurs sans surprise l’évolution des comportements électoraux. Il n’est pas anodin que, dans ce contexte général, l’universalité de la protection sociale soit davantage contestée.

Mutation dans l’économie de la solidarité

Comment comprendre cette mutation dans l’économie de la solidarité ?

On observera, de ce point de vue, une convergence inattendue entre la France et les Etats-Unis (inattendue dans la mesure où la perception de la solidarité et du rôle de la puissance publique à cet égard est si différente de part et d’autre) qui, à mon sens, s’explique par une forte défiance, croissante en France, à l’égard des gouvernants et une croyance plus faible que jamais en la capacité de ces derniers à trouver et mettre en œuvre des solutions raisonnables aux problèmes sociaux.

Cela traduit, chez les Français, un sentiment, qui est aussi un regret : que la situation soit telle désormais que l’individu doive surtout compter sur lui-même et sur les ressources sociales qu’il est en mesure de mobiliser, s’il veut pouvoir se procurer, non pas simplement un certain niveau ou mode de vie, mais le type d’assurance, d’aisance, auquel il aspire pour ses proches et pour lui-même.

Cette défiance à l’égard des institutions publiques a pour effet de renforcer les valeurs de la compétition et d’affaiblir celles de la coopération (et les gouvernants ont contribué directement à cette évolution) : les individus cherchent à sécuriser leurs positions mais sont conduits à traiter cette sécurité comme un bien privé, non comme un bien commun. Il en résulte une extension et une intensification de cette concurrence, de cette « guerre sourde entre tous les citoyens », comme l’appelait Tocqueville, qui ne cesse de dresser les individus les uns contre les autres : « Les uns s’efforcent, par mille artifices, de pénétrer en réalité ou en apparence parmi ceux qui sont au-dessus d’eux, écrit encore l’auteur de De la démocratie en Amérique ; les autres combattent sans cesse pour repousser ces usurpateurs de leurs droits, ou plutôt le même homme fait les deux choses, et, tandis qu’il cherche à s’introduire dans la sphère supérieure, il lutte sans relâche contre l’effort qui vient d’en bas ».

C’est ce qui contribue à développer l’oligarchie en France ; non pas au sens où nos démocraties deviennent des oligarchies, mais où la tentation oligarchique elle-même se démocratise : chacun, autrement dit, aspire au type de sécurité et d’aisance dont jouissent les oligarques du nouveau régime.

Dans la mesure où il apparaît que la sécurité ne saurait être donnée à tout le monde, nous en sommes réduits à la revendiquer comme une sorte d’ultime privilège, inaugurant ainsi ce qui s’apparente à son troisième âge.

Troisième âge du privilège

Nous avions le privilège d’Ancien régime, qui marquait l’institution d’un ordre social et politique fait de rangs, de droits et d’exemptions spécifiques servant les intérêts de classe de la noblesse. Dénoncé et abattu par la « vigoureuse génération » de 1789, il en est resté un, profond, redoutable par les effets qu’il produit : la propriété. Tocqueville voyait d’ailleurs celle-ci jouer, aux yeux de ceux qui en étaient privés, le même rôle que la naissance dans la production de l’injustice. C’était pour lui le dernier privilège. Nous n’en sommes cependant plus exactement là. Ou, du moins, il faut spécifier la place qu’occupe désormais la propriété dans une configuration sociale et normative plus englobante. Ce dernier privilège semble avoir pris pour nous une autre signification. Il semble désormais désigner d’abord une capacité : celle de se soustraire à l’arbitraire, à l’incertitude, au risque négatif [16].

Se met ainsi en place un mécanisme aux effets pervers. Dans le contexte social, politique et économique actuel, nous désirons mieux maîtriser nos conditions de vie. Pour y parvenir, il faut que nous nous soustrayions autant que faire se peut à la domination. Cela implique de neutraliser autant que possible les forces qui peuvent exercer sur nos vies des interférences arbitraires. Or c’est là que le bât blesse. Dans un contexte fortement individualisé, marqué par le sentiment d’une certaine impuissance sociale et économique des gouvernements, sans configuration collective, politique, du temps et du progrès, s’impose la conviction que, pour ne pas subir l’arbitraire, il faut l’externaliser, pour ne pas être dominé, il faut détenir les leviers de la domination.

La faillite politique de l’idéal d’égalité provient de là. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit de gagner des positions de contrôle qui permettent d’amortir le choc de l’arbitraire et de la contingence, quitte à le faire peser sur autrui. Les autres, dans une telle perspective, deviennent ainsi de simples variables d’ajustement, un matériau, que l’on espère point trop sonore, qui amortit les coups, en absorbe l’onde de choc mais ne l’extériorise pas, et a fortiori ne l’externalise pas. Ainsi se généralise le goût de l’oligarchie, ainsi se démocratise ou se diffuse la tentation oligarchique.

Celle-ci passe bien par l’appropriation d’un régime d’inégalités, par rapport auquel il s’agit de bien se « placer », pour externaliser les facteurs de fragilisation sociale, selon un mouvement dont les principales victimes, mais non pas les seules, sont des populations repérées selon des critères identitaires. Le durcissement de la société à l’égard des minorités peut ainsi se comprendre comme une conséquence de la logique inégalitaire, tant du point de vue de la protection sociale que dans les rapports au marché du travail [17]. Il participe de cet effort constant de protection et d’externalisation.

La crise de légitimité des pouvoirs publics conduit ainsi les peuples à faire défection et à limiter le recours aux politiques qui renforcent la solidarité publique pour s’investir davantage sur les liens de solidarité élective. La défiance est grande, trop grande pour que les formes traditionnelles de solidarité publique et impersonnelle que suppose le système redistributif fonctionnent vraiment.

Le développement de modes de solidarité autres, privés (que ce soit dans le domaine des retraites, de la santé, ou de l’éducation, etc.), peut se comprendre comme le renforcement du système concurrentiel et, à ce titre, comme une formule de facilitation des défections à venir ou une réponse aux défections déjà engagées.

Aujourd’hui la lutte s’est en partie individualisée et le type de biens visés par celle-ci a changé, mais quant au principe organisant un partage inégal entre petit nombre et grand nombre, il reste inchangé. Et la tolérance à l’égard de la tendance oligarchique de la société ne peut se comprendre que parce que chacun aspire à cette condition plus protectrice que les privilégiés possèdent. À ce titre, l’ampleur de l’écart n’est pas un problème.

On se rappelle ce qu’en disait Tocqueville : ce n’est pas « l’excès de ses privilèges » qui fait périr une aristocratie :

Si chacun croit pouvoir un jour entrer dans un corps d’élite, l’étendue des droits de ce corps sera ce qui le rendra cher à ceux même qui n’en font pas encore partie. De cette manière, les vices mêmes de l’institution feront sa force ; et ne dites pas que les chances sont faibles : il n’importe guère si le but est élevé. Ce qui entraîne le cœur humain, c’est bien moins la certitude d’un petit succès que la possibilité d’une haute fortune. Augmentez la grandeur de l’objet à atteindre, et vous pourrez sans crainte diminuer les chances de l’obtenir. Dans un pays où il n’est pas impossible que le pauvre arrive à gouverner l’État, il est plus facile d’écarter toujours les pauvres du gouvernement, que dans ceux où l’espérance du pouvoir ne lui est pas offerte ; l’idée de cette grandeur imaginaire, où il peut être appelé un jour, se place sans cesse entre lui et le spectacle de ses misères réelles. C’est un jeu de hasard où l’énormité du gain possible attache son âme en dépit des probabilités de la perte. Il aime l’aristocratie comme la loterie [18].

Dans les circonstances présentes, ce dernier privilège dénoue ce qui pourrait sembler une contradiction : il y a une critique sociale forte des injustices et des inégalités, mais cette critique ne porte pas tant sur la condition des plus riches que sur le fait que cette classe soit parvenue à se barricader derrière ses avantages, à sécuriser sa position culminante. On leur reproche surtout d’avoir réussi à obtenir ce que chacun semble vouloir pour soi et pour ses proches. Ce qui doit nous conduire à penser que si le privilège en question se maintient, c’est parce qu’une grande partie d’entre nous espère encore pouvoir se mettre, par ses propres moyens, en position d’en bénéficier soi-même. Et c’est surtout parce qu’on ne parvient plus à imaginer qu’il puisse y avoir, en la matière, de progrès collectifs.

Une nouvelle complication démocratique

Notre situation politique apparaît ainsi des plus paradoxales.

Pour en saisir les enjeux, nous pouvons revenir à l’œuvre de Machiavel. Le Florentin a mis en évidence, comme fait premier et irréductible, une division sociale fondamentale qui oppose les Grands et le Peuple et tient au désir des premiers de commander, d’opprimer et au désir des seconds de n’être ni commandés, ni opprimés [19]. Bien loin de condamner cependant un tel conflit et de souhaiter qu’il y soit mis un terme, Machiavel choisit d’en souligner la dimension positive. On le voit au chapitre IV du livre premier de ses Discours sur la décade de Tite-live, lorsqu’il déclare que « les bonnes lois » sont en général « le produit de ces agitations que la plupart condamnent si inconsidérément. Quiconque examinera avec soin l’issue de ces mouvements ne trouvera pas qu’ils aient été cause d’aucune violence qui ait tourné au préjudice du bien public ; il se convaincra même qu’ils ont fait naître des règlements à l’avantage de la liberté » [20]. Dans une telle perspective, le consensus serait le signe que la liberté vacille ou a déjà sombré.

Mais Machiavel ne se contente pas souligner les vertus de la conflictualité sociale et des protestations ; il va plus loin encore et attire notre attention sur les dangers du conservatisme, qui n’est pas tant celui de ceux qui veulent grimper dans l’échelle de la richesse, que celui de ceux qui, déjà nantis, veulent encore en acquérir pour consolider leurs avantages ; car, de fait, écrit-il, « l’homme ne croit s’assurer ce qu’il tient déjà qu’en acquérant de nouveau ; et d’ailleurs ces nouvelles acquisitions sont autant de moyens de force et de puissance pour abuser [21] ».

L’impossibilité qu’il y a à fixer les choses dans une sorte d’équilibre illusoire permet de ne pas se méprendre sur la profondeur de la division originaire du social qui continue d’alimenter le conflit dont la république ne saurait faire l’économie. Le peuple, porté par le désir de liberté qui le définit et le souci de ne pas subir l’arbitraire et la domination, est voué à vouloir toujours l’incarner, contre le désir de domination qui anime les Grands.

Qu’en est-il cependant de ce désir de liberté que Machiavel attribue si généreusement au peuple ? L’histoire ne nous donne-t-elle pas aussi l’exemple de peuples qui se soumettent parfois à un point que l’on ne peut expliquer qu’en présupposant un certain désir de servitude ?

On sait combien cette « complication », pour reprendre la formule de Claude Lefort [22], a marqué les esprits. Elle permettait de rendre en partie compte des expériences totalitaires bien sûr, mais aussi, moins dramatiquement, d’expliquer l’inertie politique, l’absence de résistance forte à la domination. Bien souvent, les critiques contemporains du néolibéralisme puisent d’ailleurs encore dans cet arsenal de concepts. Est-il vrai que le Peuple puisse se retourner contre lui-même, en cédant à la « fantasmagorie de l’Un [23] » ? L’histoire témoigne que cela a pu se produire. Ce qui suffit à nourrir la crainte que cela puisse arriver encore.

La logique affectant l’économie générale de la solidarité et ses effets politiques donnent cependant à penser que nous pourrions avoir affaire à une complication d’une tout autre nature : Machiavel soulignait l’aspiration du peuple à ne pas être dominé, mais la domination ne peut-elle pas être également envisagée comme un moyen de se prémunir du risque d’être soi-même exposé à la domination ? À travers cette possibilité, ce n’est pas simplement un désir d’être Grand parmi les Grands qui, dans nos sociétés, s’affirmerait, mais celui – parce que la médiation de l’État, des droits et de la loi ne joue plus de manière adéquate à nos yeux dans le champ social – de résister à la domination, par la domination.

Nous consentirions, en ce sens, à la domination, mais selon une perspective qui ne correspond pas au schéma de la servitude volontaire. Nous consentons à la domination, certes, mais en tant que dominants ou en tant que nous aspirons à l’être [24].

On comprend alors qu’à la lumière de l’hypothèse d’une diffusion de la tentation oligarchique, nous puissions parler, dans le cas qui nous occupe, d’une manière de céder à l’oppression qui puisse se muer en consentement des dominants (effectifs, potentiels ou aspirants) à la domination. La clef de l’énigme de la démocratisation de la tentation oligarchique se situerait là. C’est elle qui scelle le destin des plus démunis, des moins favorisés que soi [25].

Cette complication constitue un obstacle majeur à l’émancipation. L’aspiration à l’égalité dans la liberté prend une forme qui n’est pas celle de la servitude volontaire, mais du fait de sa fragmentarisation donne un cours plus libre à la domination, que celle-ci soit assortie d’interférences effectives ou non. La démocratisation de la tentation oligarchique peut se comprendre ainsi. Elle s’intensifie d’autant plus qu’il ne s’agit pas seulement de modifier un état de fait, mais de poser des jalons pour s’assurer une maîtrise de l’avenir.

Claude Lefort avait, de manière très suggestive, fait remarquer que tous les conflits dans la société n’ont pas même valeur. Certains permettent à la démocratie d’avancer, d’autres la plongent dans des logiques régressives. Il écrivait :

Quand l’insécurité des individus s’accroît, en conséquence d’une crise économique, ou des ravages d’une guerre, quand le conflit entre les classes et les groupes s’exaspère et ne trouve plus sa résolution symbolique dans la sphère politique, quand le pouvoir paraît déchoir au plan réel, en vient à apparaître comme quelque chose de particulier au service des intérêts et des appétits de vulgaires ambitieux, bref se montre dans la société, et que du même coup celle-ci se fait voir comme morcelée, alors se développe le phantasme du peuple-un, la quête d’une identité substantielle, d’un corps social soudé à sa tête, d’un pouvoir incarnateur, d’un État délivré de la division [26].

Pour Claude Lefort, ces circonstances peuvent provoquer un « dérèglement de la logique démocratique » et entraîner le surgissement de la société totalitaire. Dans les circonstances que je me suis attaché à décrire, il me semble que nous avons affaire à une autre forme de dérèglement : celui auquel préside une sorte de démocratisation ou de généralisation du désir oligarchique.

L’insécurité sociale enflamme un désir de certitude qui nous arrache à la logique démocratique. Dans cette configuration, la diffusion sociale d’un conflit qui tend à se fragmentariser, n’étant plus autant inscrite dans l’horizon du droit, perd son sens proprement politique ; elle nous éloigne en tout cas de cet horizon auquel, selon Machiavel, nous devons toutes les « bonnes lois ».

Nous nous retrouvons ainsi acteurs et victimes de cette situation. Plus nous en sommes victimes, plus nous en sommes acteurs. Plus nous en sommes acteurs, plus nous en sommes victimes.

Notes

[1] Martin Gilens, Affluence and Influence : Economic Inequality and Political Power in America, Princeton, Princeton University Press, 2013.

[2] Les analyses qui suivent s’appuient sur une réflexion menée dans P. Savidan, Voulons-nous vraiment l’égalité ?, Paris, Albin Michel, 2015.

[3] Nathan J. Kelly et Peter K. Enns, « Inequality and the Dynamics of Public Opinion : The Self-Reinforcing Link Between Economic Inequality and Mass Preferences », American Journal of Political Science, vol. 54, n° 4, octobre 2010, p. 855-870.

[4] Roland Benabou, « Inequal Societies : Income Distribution and the Social Contract », American Economic Review, 90(1), mars 2000, p. 96-129.

[5] Nathan J. Kelly et Peter K. Enns, « Inequality and the Dynamics of Public Opinion : The Self-Reinforcing Link Between Economic Inequality and Mass Preferences », op. cit., p. 867 : « On ne peut certainement pas dire que ceux qui se situent au bas de l’échelle sociale deviennent plus conservateurs suite à une augmentation des inégalités parce qu’ils ne voient pas ce qui se passe vraiment. »

[6] Cette contribution à la discussion infirme donc la thèse inverse selon laquelle l’augmentation de la perception des inégalités entraîne un déplacement de l’opinion publique vers des positions de type progressiste s’agissant du rôle de l’État. Voir Alan H. Meltzer et Scott F. Richard, « A Rational Theory of the Size of Government », Journal of Political Economy, 89(4), p.914–927.

[7] Nathan J. Kelly et Peter K. Enns, « Inequality and the Dynamics of Public Opinion : The Self-Reinforcing Link Between Economic Inequality and Mass Preferences », op. cit., p. 868.

[8] Ibid., p. 856.

[9] N. Guisse, S. Hoibian & J. Müller, « Regards sur la protection sociale et les politiques de solidarité. Premiers résultats », n° S4301, septembre 2015, étude réalisée à partir de 2000 entretiens (http://www.credoc.fr/publications/a…).

[10] Au titre des causes probables, on doit sans doute prendre en compte l’essoufflement des composantes contra-cycliques des prestations de protection sociale et les mesures plus structurelles de consolidation budgétaire prises dans la plupart des pays. L’austérité, autrement dit.

[11] Régis Bigot, Emilie Daudey et Sandra Hoibian, « En 2014, le soutien de l’opinion à l’État-providence vacille », http://www.credoc.fr/pdf/Sou/Note_d…

[12] Régis Bigot, Emilie Daudey et Sandra Hoibian, « En 2014, le soutien de l’opinion à l’État-providence vacille », op. cit.

[13] Ibid.

[14] Baromètre opinion DREES 2013, février 2014, op. cit., p. 5.

[15] Nicolas Duvoux, Le Nouvel Âge de la solidarité : Pauvreté, précarité et politiques publique, Paris, Seuil/République des idées, 2012.

[16] En référence à ce que Robert Castel plaçait dans l’individualisme qu’il disait « positif ». Voir, sur ce point, Les Métamorphoses de la question sociale (1995), Paris, Galimard, 1999.

[17] Anthony F. Heath et Sin Yi Cheung (dir.) Unequal Chances. Ethnic Minorities in Western Labour Markets, Oxford, Oxford University Press, 2007.

[18] Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, op.cit., p. 60.

[19] Cl. Lefort, « Préface » dans Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, Paris, Champs-Flammarion, 1985, p. 10.

[20] Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live (1512-1517, publiés en 1531), op. cit., p. 44-45.

[21] Ibid., Livre I, chapitre V. p. 48.

[22] Voir son lumineux commentaire dans Étienne de la Boétie Discours sur la servitude volontaire (1548), Paris, Payot, 1978.

[23] Voir également de Cl. Lefort, Un homme en trop. Réflexion sur l’Archipel du Goulag, Paris, Seuil, 1976.

[24] Je rejoins ici la thèse de Nicole-Claude Mathieu qui a su montrer, à partir de la condition des femmes, que céder à une domination n’est pas y consentir et que si l’on peut sans doute parler de consentement à la domination c’est d’abord du point de vue de ceux qui l’exercent, et non pas du point de vue de celles qui la subissent. « Quand céder n’est pas consentir », L’arraisonnement des femmes : essais en anthropologie des sexes, Paris, EHESS, 1991, p. 169-243. Dans le cas des ouvriers, voir Michael Burawoy, « Le procès de production comme jeu » (1979), trad. J. A. Calderón, Tracés, 14 | 2008, mise en ligne : 30 mai 2010. En ligne : http://traces.revues.org/38. Voir également Lucie Goussard, « Le consentement limité au travail. Résistances et consentement des salariés de l’ingénierie automobile », Tracés, n° 14, mars 2008, p. 175-194. Dans cet article, l’auteur s’intéresse aux formes de résistance légères au travail qui peuvent contribuer au consentement subjectif du travailleur.

[25] Sur le rapport à ceux que Hélène L’Heuillet appelle en ce sens « les voisins d’en bas », voir son ouvrage Du voisinage. Réflexions sur la coexistence humaine, Paris, Albin Michel, 2016

[26] Cl. Lefort, « La question de la démocratie » (1983) dans ibid., Essais sur le politique. xixe-xxe siècles, Paris, Seuil, 1986, p. 31.

Patrick Savidan, http://www.raison-publique.fr/article834.html

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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