Les nouveaux canons du corps morcelé

Le fessier rebondi de Kim Kardashian, ses seins, sa bouche… Fétichisées, certaines parties de notre anatomie sont devenues des itaccessoires que l’on modifie au gré des tendances. Déconstruction du moi révélatrice d’un malaise XXL ou revendication militante ? Zoom sur un paradoxe en puzzle, le corps morcelé.

« Les fesses, ce sont les nouvelles Louboutin », clame-t-on dans le documentaire américain sur la nouvelle folie autour des fesses, Bottoms UpHaut les fesses »), sorti à l’été 2014. Cette même partie anatomique qui, version ultra-callipyge, a fait la fortune et la célébrité de Kim Kardashian. Son fessier, assuré pour près de 25 millions d’euros, est au centre de son livre compilant dix années d’autoportraits, Selfish (éd. Rizolli). Dans son sillage, une parfaite inconnue et fitness addict, Jen Selter, a conquis Instagramavec des selfies (« belfies ») de ses fesses ultra-rebondies et défiant toute logique morphologique classique, puisque la jeune femme est par ailleurs très mince. Grâce à cette mise en scène, elle est devenue une star qui décroche des contrats avec des marques. Depuis, des milliers d’autres femmes lui emboîtent le pas sur les réseaux sociaux, espérant rencontrer le même succès. Bien sûr, la démarche de magnifier, consciemment ou non, une partie de son corps pour être reconnue, valorisée, aimée, n’est pas nouvelle.

Les seins de Jayne Mansfield

Dans les années 1950 déjà, la « wannabe » de Hollywood, Jayne Mansfield, décrochait des rôles et affolait la Croisette uniquement grâce à sa poitrine démesurée. Les célébrités sont les premières à dissocier certaines parties de leur corps du reste de leur personne, en les assurant pour des sommes extravagantes, puisque c’est grâce à un sourire, une paire de hanches ou de seins qu’elles sont bankables. Dernièrement, Taylor Swift a assuré ses jambes pour 45 millions d’euros. Mais la nouveauté, c’est que de plus en plus, on nous amène à considérer certaines parties de notre corps comme un it accessoire, au même titre qu’une une paire de chaussures ou un it bag. Certaines n’hésitent plus à avoir recours à la chirurgie ou au sport à outrance pour suivre la tendance corporelle du moment.

Bienvenue dans l’ère du corps morcelé, fétichisé, à transformer, modifier, accentuer au fil des saisons de mode, ou des influenceuses médiatiques. On ne compte plus le nombre de produits et d’enseignes créés pour magnifier le sourcil depuis l’avènement de Cara Delevingne. En juin 2014, le Vogue UK déclarait en mettant en couverture Kate Upton que les seins lourds et « monroesques » étaient « de retour », et que c’était une bonne nouvelle pour les femmes dotées d’une forte poitrine.

Pour les autres moins dotées, le message subliminal consistait à passer sur le billard… « Le corps est notre plus bel objet de consommation », philosophait Jean Baudrillard dès 1970 dans la Société de consommation. Un constat qui résonne plus que jamais à notre époque. Dans ce nouveau rapport au corps se mêlent une logique consumériste dictée par les stratégies des marques pour vendre plus et le besoin de maîtriser chaque recoin de son apparence. Enfin, à l’heure du Net et de la globalisation culturelle, ce serait la conséquence directe d’une pluralité de canons de beauté proposés auxquels on cherche à s’identifier.

L’anthropologue David Le Breton a bien théorisé, dans l’Adieu au corps, ce besoin de notre société de vouloir bricoler notre physique, non seulement dans le but de maîtriser notre identité, basée sur le paraître, mais aussi pour être en accord avec son « soi » : « L’anatomie n’est plus un destin, mais un accessoire de la présence, une matière première à façonner, à redéfinir, à soumettre au design du moment. Le corps est devenu (…) une représentation provisoire, un gadget. » Il ajoute : le corps est un « kit » et une « somme de parties éventuellement détachables à la disposition d’un individu saisi dans un bricolage sur soi ».

Quelle sera la prochaine partie ?

En 2013, une journaliste du Guardian s’insurgeait dans un article de ce que l’on se fabriquerait à grands renforts de chirurgie plastique dans l’espoir vain de bâtir un corps idéal, en désirant obtenir les mêmes bras que Jennifer Aniston ou le ventre de Gwyneth Paltrow.
« Finalement, il ne s’agit pas tant de chirurgie esthétique, mais de prédire quelle sera la prochaine partie du corps féminin à être fétichisée afin que les femmes deviennent complexées par ces mêmes parties », commente-t-elle. La presse gossip et les réseaux sociaux alimentent un néolexique corporel qui peut inaugurer des tendances, à suivre ou à fuir.
Exemples ? Le « thigh gap», soit cet écart entre le haut des cuisses repéré chez les mannequins, presque inatteignable pour la plupart des femmes, et qui a été accusé d’engendrer des troubles alimentaires chez certaines. Le « side boob », l’endroit situé entre l’aisselle et la cage thoracique, était le must en 2012-2013, ou les « back dimples », ces petites fossettes situées dans le creux des reins, une histoire de gènes qui n’est pas donnée à tout le monde, ont fait l’objet d’une fascination sur la toile. Pour Michela Marzano, philosophe qui a dirigé le Dictionnaire du corps (PUF), cette nouvelle cartographie d’un corps à customiser est le signe d’un malaise grandissant face à son apparence, surtout chez les femmes : «Finalement, si on se concentre sur une partie, c’est comme si les autres avaient moins de valeur, on oublie que le corps est une unité, et que c’est aussi notre propre maison. Le corps n’est pas qu’un objet, mais, comme le disait Merleau-Ponty, il est “la doublure extérieure de l’âme”. C’est à la fois quelque chose que nous avons, mais que nous sommes aussi. On risque d’entrer dans un cercle vicieux où on n’est jamais satisfait : on va ainsi se concentrer sur une partie puis une autre dans une course-poursuite interminable. »

On est passé de Marilyn à Twiggy

Pourtant, dès la Renaissance, comme le rappelle le sociologue et historien Georges Vigarello dans sa monumentale Histoire de la beauté (Points), on fétichisait le corps, à commencer par le haut, du visage au buste. Depuis les années d’après-guerre, les canons de beauté se sont succédé, sous le coup des évolutions sociopolitiques : « Le passage le plus radical a été entre les années 1950 et 1960, on est passé de la femme voluptueuse à la Marilyn Monroe à Twiggy, qui incarnait la femme enfant et la naissance de la “youth culture”, remarque Pascal Monfort, sociologue de la mode et consultant pour des marques. Il y a eu la libération des corps dans les années 1970, marquées par le féminisme, puis, avec les années 1980, avec le culte du pouvoir, de la frime, le corps devait être musculaire, tonique : si vous ne faisiez pas d’aérobic, vous étiez un loser. Mais il faut rappeler que, même si ces stéréotypes ont marqué leurs décennies, l’image d’Épinal du corps parfait est toujours véhiculée par la mode et son imagerie. Et, depuis les années 1990, le culte de la taille zéro perdure, malgré quelques contre-exemples. »

Et justement, face à l’offensive de nouveaux canons et de physiques minoritaires qui se propagent sur le 3.0, la mode se remet en question quand elle ne propose pas des tendances corporelles renouvelables à l’infini : « Le mot qui revient souvent dans le langage des marques est la “vestabilité” : on se réinterroge, à la façon des tailleurs d’antan, sur le fait que le vêtement soit adaptable et adapté à différents corps, de toutes morphologies », poursuit Pascal Monfort. Le fessier rebondi en est le parfait exemple. Longtemps ghettoïsé par les Occidentaux, il est, selon le sociologue Jean-Claude Kaufmann, symbole d’une revanche des pays émergents sur l’Occident et sa tyrannie de la minceur : « Il y a une contre-offensive des rondeurs, et la fesse ronde est l’emblème de cette contestation », souligne-t-il dans son livre la Guerre des fesses, paru en 2013 (JC Lattès).

“Positive body image”

« On est en train de vivre une décomplexion, les pendules se remettent à l’heure grâce à des femmes dont l’aura de séduction est très forte et qui font de leurs attributs, qui ne correspondent pas à ceux des magazines, une arme fatale. Le plus souvent les plus grandes influenceuses sont des icônes noires, comme Beyoncé, Rihanna ou Nicki Minaj », ajoute Pascal Monfort. On peut aussi fétichiser le corps pour dénoncer l’oppression contre le corps féminin, comme une blogueuse, Rachel Hollis, qui a contribué à diffuser un message de «positive body-image » en postant un selfie montrant ses vergetures après trois grossesses. Cela a poussé de nombreuses femmes à mettre en scène leurs vergetures, passant de cicatrices honteuses à une sorte « d’insigne » de fierté, celle d’avoir donné la vie. Le corps morcelé, finalement, pourrait aussi nous permettre de repenser la paix entre notre apparence et notre identité intérieure…

Laureen Parslow, Le Figaro Madame, 04 mai 2015.

http://madame.lefigaro.fr/societe/morceaux-choisis-270415-96369

Publicités
Ce contenu a été publié dans Uncategorized par georgesvignaux. Mettez-le en favori avec son permalien.

A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s