Le « peuple » existe-t-il ?

Figure omniprésente dans la démocratie, comme l’atteste le concept de « souveraineté » du peuple, le « peuple » n’a pas pour autant une signification univoque. C’est précisément la raison pour laquelle la notion de « populisme » est si difficile à cerner. Car si le mot de « peuple » ne faisait référence qu’au souverain « pris en corps » (pour reprendre l’expression de Rousseau) et source de la légitimité, on ne comprendrait pas comment l’idée même de « populisme » – liée au « populaire » plus qu’à la dignité du peuple comme sujet politique – aurait pu émerger.

De fait, l’ambivalence du « peuple » et du « populaire » est présente dès l’apparition du mot : demos chez les Grecs, populus chez les Romains. Ces termes désignent à la fois le peuple au sens noble du terme (le peuple assemblé, la communauté politique) et la fraction « inférieure » (le petit peuple, la populace, la plèbe) toujours susceptible de se muer en masse incontrôlable parce qu’ignorante et donc manipulable.

L’ignorance du peuple est un thème qui court depuis les débuts de la pensée politique et qui double constamment – de façon péjorative – son acception juridico-politique. Et l’on aurait tort de croire que seuls les adversaires de la démocratie ont abondé dans cette représentation d’un peuple incapable de raison.

Certes, nul ne s’étonne – quand on connaît l’aversion de Platon à l’égard de la démocratie – que le peuple soit comparé dans la République à un gros animal dont les démagogues peuvent à loisir flatter les instincts et les entraînements du moment. Mais l’incompétence du peuple, son aveuglement, son incapacité à formuler un jugement droit sont aussi bien évoqués par Rousseau lorsqu’il se demande si le peuple – en qui s’incarne la volonté générale – est capable, concrètement, de prendre les bonnes décisions.

En tant qu’idée, la volonté générale est toujours « droite » mais les délibérations du peuple – lorsqu’elles s’exercent – sont loin d’avoir la même rectitude. Comment « une multitude aveugle qui souvent ne sait ce qu’elle veut, parce qu’elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle d’elle-même une entreprise aussi grande, aussi difficile qu’un système de législation ? » (Contrat social, livre II, chapitre 6).

En un sens, toute démocratie est aux prises avec ce paradoxe : il est juste que tous soient égaux mais comment faire quand les compétences, elles, ne le sont pas ?

Que la connotation péjorative se renverse en exaltation du peuple déshérité (sous la forme du « prolétariat » par exemple) et de ses vertus naturelles ne fait pas disparaître l’équivoque. Elle donne naissance à une critique de la démocratie « formelle » incapable, dit-on, d’assurer l’égalité réelle.

Toute démocratie comporte le risque de son dévoiement et c’est très certainement le point d’ancrage du (ou des) « populisme(s) ». Car il semble bien que l’on ne puisse aborder cette notion flottante sinon « fourre-tout » sans la référer à la polysémie du mot « peuple » . Du côté de ceux qui l’assument ou le revendiquent, le « populisme » joue en effet sur la fibre de l’authenticité, de la vertu naturelle du peuple contre les élites perverties et les médiations artificielles de tous ordres.

Ainsi le recours direct au peuple – qui prétend passer par-dessus les médiations institutionnelles, qui en appelle à la proximité (« je suis comme vous », « je vous ressemble ») – se donne, en apparence, comme une manière de magnifier le peuple, d’en appeler à sa « vérité ». En réalité, il n’en est rien : le populisme s’adresse toujours à l’émotivité plus qu’à la réflexion, à l’immédiateté et à la réactivité plus qu’à la distance requise par le jugement. Quel est alors ce « peuple » que l’on prétend défendre sinon cette figure mythique (ou mythifiée) protégée de tous les égarements par sa vertu « naturelle » ?

Mais de l’autre côté, la critique ou l’accusation de « populisme » fait fond elle aussi sur le motif de l’incapacité du peuple. Sa connotation péjorative renvoie implicitement à la représentation stigmatisante d’un peuple toujours susceptible d’être la proie des démagogues.

Dans le vocabulaire actuel, on parle des « pauvres », des « démunis », des « précaires » plus que des travailleurs : la perspective misérabiliste (avec tout ce qu’elle charrie de représentations contradictoires) l’a largement emporté sur la valorisation de la capacité. Là aussi, plutôt que d’inciter à une réflexion sur l’état actuel de la démocratie, la dénonciation des populismes met en scène une « nature » du peuple qui est plus une fiction qu’une réalité.

L’émergence des populismes – dans leurs diverses variantes – est très certainement un symptôme de la crise profonde de la démocratie représentative, de l’érosion de la capacité citoyenne, de la défiance croissante des citoyens à l’égard de leurs représentants mais est-il pour autant le signe de la stupidité et de la dangerosité des masses qu’on peut manipuler au gré de leur désespérance ?

Ce n’est pas la même chose de considérer que les phénomènes « populistes » doivent nous conduire à réfléchir sur la nature paradoxale de la démocratie et sur ses difficultés actuelles et de surfer sur cet implicite constamment réactivé qu’est l’aveuglement du peuple. On ne saurait trop, à cet égard, rappeler la phrase de Machiavel dans Le Prince : « (…) Les peuples, bien qu’ignorants, sont capables de vérité. » Là se tient sans doute l’une des vérités essentielles de la démocratie.

Ouvrage : « Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie » (Seuil, 2010).

 

Myriam Revault d’Allonnes, professeure des universités à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), Le Monde, 21.07.2011.
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/07/14/le-peuple-existe-t-il_1548733_3232.html#IKlFWH2yRsqO0utK.99

Publicités
Ce contenu a été publié dans Uncategorized par georgesvignaux. Mettez-le en favori avec son permalien.

A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s