Comment les écrans nourrissent nos angoisses

A force « de voir et d’entendre » des infos en continu, nous pouvons souffrir d’anxiété. Historien de la médecine, Jean-Pierre Peter estime que « l’angoisse est au cœur de notre époque ».

  • J’ai un ami, journaliste sur une chaîne d’infos, qui est en train de changer de vie après plusieurs crises d’angoisse. Il a acheté une ferme et il se lance dans l’agriculture responsable. Je l’ai croisé à un anniversaire récemment, il m’a parlé de ses crises, avec la passion d’un petit nouveau. Il m’a décrit tous les symptômes de ce qu’on appelle aussi la spasmophilie.

« Le cœur qui se met à faire des trucs chelous, des suées énormes, l’impression de devenir fou. »

Il va passer par tous les stades :

  • Penser qu’on meurt sur-le-champ.
  • Après plusieurs électrocardiogrammes aux urgences, réaliser que c’est l’angoisse qui met le corps dans cet état.
  • Accueillir les crises, à la tombée de la nuit, comme un voisin qui s’incruste (« oh merde »).

Cet ami m’a aussi dit qu’en parlant avec des gens autour de lui, il s’était rendu compte de l’ampleur du phénomène. Il a de nombreux amis qui vivent avec ces visites du soir mais n’en parlent pas.

« A force de voir et d’entendre »

Cet ami a vécu plusieurs années branché à l’actu (et sur des terrains de guerre). Dans une moindre mesure, nous passons nous aussi une part notable de nos journées à réceptionner les tragédies sur nos écrans.

Y a-t-il une corrélation entre ce mode de vie et ces crises ? Dans un article sur l’angoisse écrit par Jean-Pierre Peter, historien de la médecine, l’expression « à force de voir et d’entendre » m’a particulièrement frappée :

« De quelque façon que le sentiment nous en vienne, à force de voir et d’entendre, par expérience ou au hasard, et parce que c’est une tonalité de fond qui fait prise sur nous et nous assujettit, oui, c’est un fait, l’angoisse est au cœur de notre époque. »

« La crainte que la peur vienne »

Dans son appartement rempli de livres, assis sur une chaise grinçante, Jean-Pierre Peter, 82 ans, rappelle que l’angoisse est un état qui a toujours existé.  « L’angoisse, c’est au fond la crainte que la peur vienne. »

Mais il admet que l’angoisse est peut-être montée d’un cran, parce que notre monde est plus « féroce » :

« Je sais, tout historien sait, à quel point les temps anciens n’ont pas été commodes. Mais en dehors de la pluie et du tonnerre, des invasions éventuelles ou de la férocité du vicomte qui possédait les terres… On naît dans la campagne, on ira quelque part où si on a loyalement vécu, on sera récompensé. Il y a ponctuellement les invasions, les guerres de religion… Mais il n’y a pas, comment dire, cette concurrence totale et permanente. »

« Internet, c’est sans cesse »

Il évoque aussi le flux d’infos :

« Nous avons les journaux, la télévision, qui nous font savoir que partout, c’est en train de craquer. La connaissance universelle de tout ce qu’il se passe de pas ordinaire partout rend inquiet. Jadis, l’information n’existait pas avec cette abondance. Aujourd’hui, avec Internet, c’est sans cesse et il y a la valorisation des informations qui font peur ou qui font très plaisir. Et donc la ressource, c’est d’essayer de ne pas se laisser emporter par le sentiment d’un désordre plus large que nous et menaçant. »

Or, pour faire face à tout cela, un fond de culture a disparu :

« Les médecins de l’Antiquité savaient rassurer. Ils connaissaient tellement la personne qu’ils pouvaient entrer dans ce qu’elle vit.  Il y a un fond de culture qui a existé très longtemps dans l’espèce humaine : ceux qu’on appelait les sages ou les sorciers, qui disaient “votre peur fait danger” et “votre imagination a pris place en vous”. »

« C’est un orage intérieur »

Par téléphone, Erik Nortier, psychiatre à Paris, confirme que l’anxiété est inhérente à l’espèce humaine (et au fonctionnement « de son gros cerveau prospectif et projectif »).

« C’est un signal, un message de danger. On anticipe les conséquences d’un risque à tort ou à raison. Cette capacité à anticiper a été valorisée par l’évolution, du temps de la vie dangereuse des chasseurs-cueilleurs. Cela sert probablement moins maintenant, dans les société civilisées. Bref il y a une anxiété “normale” qui probablement nous sert à faire attention. En revanche, ce vécu pénible, lorsqu’il est trop intense, trop durable ou inapproprié doit être considéré comme pathologique. »

L’anxiété se manifeste physiquement par des signes somatiques qui ressemblent à un épisode médical sérieux comme par exemple un infarctus du myocarde (respiration haletante, sueurs, oppression, palpitations, douleur thoracique).

Au plan psychique, par une sensation de catastrophe ou de mort imminente, et une sensation d’irréalité (ou de devenir fou).

« C’est un orage intérieur, où s’active et où circule la peur. »

L’impact émotionnel des images

Erik Nortier reçoit des patients souffrant d’anxiété généralisée. Beaucoup de jeunes de 25 à 30 ans :

« Il y a des caractéristiques du monde dans lequel on vit qui facilitent la survenue de ces malaises. L’information, par exemple, circule souvent sous la forme d’images, qui sont très angoissantes et qui frappent immédiatement notre affectivité. L’image a un impact émotionnel plus fort que la lecture d’un journal. Ce bombardement d’infos brutes, non décodées, renforce le fond anxieux et chez certaines personnes favorise l’émergence de troubles. »

Le psychiatre parle aussi d’un « monde incertain », qui stimule « notre activité projective » (nous imaginons le pire, pas le meilleur). Le « back-office » de notre cerveau fonctionne à plein régime.

Dans son livre « La peur de l’insignifiance nous rend fous » (éd. Belfond), le psychanalyste Carlo Strenger fait lui aussi un lien entre anxiété et nouvelles technologies. Dans une interview, il résume :

« A l’heure de la globalisation et d’internet, “Homo Globalis” vit en temps réel ce qu’il se passe partout dans le monde. Les limites de sa communauté, sa ville, son pays ont sauté. Alors comment laisser une trace de son existence dans ce monde immense, sans frontière, sans limite ? Cette question vertigineuse génère un fort sentiment d’angoisse et de perte de repères. »

Joint par téléphone, il ajoute :

« La question “Est-ce que je suis signifiant ?” a toujours existé. Ce qui est nouveau, c’est la quantité d’informations qui nous inonde et notamment des histoires de succès incroyables. »

« Je ne sais pas pourquoi je vis »

Quand je dis à Jean-Pierre Peter que la plupart de mes amis ont déjà ressenti ces symptômes d’angoisse physiques, il est soufflé. Et presque inquiet (« Donnez-moi de vos nouvelles »).

C’est un autre monde qu’il décrit :

« Moi, je n’ai pas rencontré de personnes faisant ce genre de crises. Mais je crois que ceux à qui ça arrivait, si cela arrivait, n’en parlaient pas même à leurs amis. J’ai connu deux ou trois personnes de ma génération à qui j’ai dû dire “tu grossis les difficultés”. J’ai connu des couples qui se séparaient, qui se déchiraient et qui déprimaient. Et vers 30 ans, c’est vrai, j’ai eu un moment non pas d’angoisse, mais de sentiment de “je ne sais pas pourquoi je vis”. J’ai fait mes études, j’ai réussi l’agrégation et maintenant ? J’ai eu le sentiment de “à quoi sert tout ça”, mais après c’est reparti. »

« Tout se resserre »

Jean-Pierre Peter indique :

« Étymologiquement, “angoisse” dérive du mot latin angor, qui désigne ce qui organiquement vous prend et vous serre, à la gorge ou au niveau du cœur, à l’épigastre, au plexus […].  L’angoisse c’était ce qui resserre un conduit ou un organe et y détermine une oppression. Il s’agit des voies soit respiratoires, soit digestives ou urinaires, et du réseau nerveux  ; ou encore de resserrements affectant les cavités intérieures elles-mêmes, qui assurent ces fonctions, poumon, estomac, foie, le cœur lui-même […]. Les épaules se rapprochent, tout se resserre. »

Autrefois, l’angoisse, c’était uniquement cela. A côté de cela, existaient les états d’inquiétude existentielle, qui ne relevaient pas du médical. La crainte, la détresse, le désarroi, le désespoir, la terreur…

Peu à peu, le terme « angoisse » a remplacé tous ces mots et il est désormais employé « dès qu’une personne quitte l’espace de la satisfaction de soi et de la performance ».

Nolwenn Le Blevennec, Le NouvelObs, rue 89, 18 mai 2016.

Cf http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/rue89-nos-vies-connectees/20160518.RUE2876/l-impression-de-devenir-fou-comment-les-ecrans-nourrissent-nos-angoisses.html

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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