La fin de l’Amérique: le totalitarisme en cinq leçons

Il fut un temps où l’Amérique s’intéressait de près au fascisme; Hitler et Mussolini ne s’étaient pas encore emparés de l’Europe. Dans le roman de Sinclair Lewis, «Impossible ici» («It Can’t Happen Here», 1935), un président américain profitait d’une crise économique pour prendre le contrôle des médias, emprisonner des opposants, et recruter une armée privée (les «Minute Men») afin de régner en maître absolu.

Aux Etats-Unis, la tentation fasciste a bien souvent dépassé le cadre de la fiction. Dans les années 1930, les hommes d’Etat d’Amérique, d’Italie et d’Allemagne ont tous raffermi leur autorité pendant (et après) la Grande Dépression. Avant l’invasion de l’Ethiopie par Mussolini, le président Franklin D. Roosevelt avait confié qu’il était « très intéressé et profondément impressionné par ce qu’avait accompli [Mussolini]». Si Hitler et le «Duce» ont fini par utiliser leur pouvoir à des fins monstrueuses, l’Amérique, elle, est parvenue à récolter les fruits du New Deal sans devenir un Etat policier. Roosevelt avait certes des tendances autoritaristes, mais il y avait toujours un contre-pouvoir pour refréner ses ambitions : la Cour Suprême avait rejeté plusieurs parties du New Deal, et quand il complota pour prendre le contrôle de la Cour, c’est le Congrès qui finit par déjouer ses plans.

En définitive (et de manière paradoxale), les tendances despotiques de Roosevelt ont probablement contribué à enrayer la montée du fascisme. Même après que les horreurs commises par les dictateurs d’Europe soient largement connues du grand public, le chroniqueur radio Charles Coughlin (un prêtre catholique écouté par plusieurs dizaines de millions de personnes) continua d’encenser Hitler et Mussolini, tout en mettant en garde ses auditeurs contre la cabale des banquiers juifs. Mais quand le Père Coughlin (un des premiers défenseurs du New Deal) commença à critiquer la politique de Roosevelt, le président fit en sorte que son émission quitte l’antenne.

La victoire de l’Amérique sur les empires du mal de la seconde Guerre Mondiale finit par tuer dans l’œuf toute tentation fasciste, du moins pour un long moment ; les Etats-Unis se voulaient les protecteurs éternels du monde libre.

Je ne suis pas le premier à me demander comment l’Amérique pourrait passer au totalitarisme (dans ce registre, je pense qu’il y a autant de scénarios que de paranoïaques). Nous pourrions devenir les esclaves des multinationales, de la chair à canon pour une armée de mercenaires, ou de simples pions dans un Etat épiant le moindre de nos mouvements via un système de surveillance high-tech. Dans «American Fascists : The Christian Right and The War on America», Chris Hedges soutient que les conservateurs religieux sont l’équivalent des fascistes des années 1920-1930. Ceux qui se méfient du gauchisme environnementaliste seront peut-être plus intéressés par la théorie de l’«éco-totalitarisme»…

La présidence de George W. Bush a donné du grain à moudre aux théoriciens de ce genre. En 2007, dans « It Can Happen Here » (titre faisant évidemment référence au livre de Lewis), Joe Conason affirmait que « les Américains ont … de bonnes raisons de douter du futur de la démocratie et de l’Etat de droit.» Cette même année, Naomi Wolf annonça que l’Amérique avait franchi dix étapes menant généralement au fascisme. «Prétendre qu’un terrifiant ennemi intérieur et extérieur veut s’en prendre au pays», «créer un goulag» et «contrôler la presse»  faisaient partie du top 10.

Wolf a raison: ces dix étapes pourraient bien mener l’Amérique au fascisme. Heureusement, nous n’empruntons pas vraiment cette route. Quelles que soient vos convictions politiques, vous en conviendrez: Bush et Cheney ont fait tout leur possible pour consolider l’autorité du pouvoir exécutif, et ce avec plus de virulence que n’importe quel président depuis Nixon (et peut-être même depuis Roosevelt). Mais la nation a fini par sanctionner cette démonstration de force; Bush, Cheney et leur parti Républicain ont perdu une bonne partie de leur crédibilité et de leur influence. Certes, l’administration Bush n’a pas réussi à mettre la démocratie américaine en déroute. Une question demeure, cependant : comment un dictateur en herbe pourrait-il s’y prendre pour réussir là où Roosevelt et Bush ont échoué?

Aucun des critères détaillés ci-dessous ne suffirait à lui seul à mettre le peuple américain au tapis. En revanche, un despote remplissant les cinq critères pourrait bien devenir notre seigneur et maître…

Etape numéro 1: Créer un ennemi perpétuel

Après la chute des tours jumelles, Toby Keith [chanteur de country connu pour son amour de l’armée] était tout à fait disposé (comme la plupart des Américains) à trouver et à tuer Oussama Ben Laden. La malfaisance des terroristes d’Al-Qaïda a donné les coudées franches à George W. Bush : il put faire accepter son «Patriot Act» sans difficulté et lancer une guerre à durée indéterminée contre le terrorisme.

Cependant, la « menace existentielle » de 2001 s’est vite avérée n’être qu’un lointain danger. La guerre contre le terrorisme se poursuit en Afghanistan et au Pakistan, pas à New York ou à Washington. Cet état de fait n’est sans doute pas près d’évoluer : contrairement à l’Europe de l’Ouest, les Etats-Unis ne comptent pas beaucoup de jeunes musulmans susceptibles d’être recrutés par les terroristes.

Pour que l’Amérique sombre dans le totalitarisme, il faudrait que nos ennemis constituent un risque oppressant, omniprésent. S’ils parvenaient à s’établir durablement sur le territoire américain, les fondamentalistes musulmans pourraient faire des croque-mitaines idéaux. Si les attentats suicides et les attaques bactériologiques venaient à frapper l’Amérique par vagues successives, nous serions sans doute disposés à échanger notre liberté contre plus de sécurité. Et si les terroristes étrangers ne parviennent pas à nous inspirer cette peur, les immigrés clandestins feront sans doute l’affaire… Dans ce cas de figure, une crise économique pourrait mettre le feu aux poudres : beaucoup d’Américains seraient tentés de rejeter la faute sur les clandestins venus du Mexique ou sur les réfugiés climatiques arrivants des nations surchauffées de l’hémisphère Ouest.

Etape numéro 2 : Etre plus futé que George W. Bush.

Dans «Impossible ici», le président est un démagogue adepte du «c’était mieux avant», doté «d’un sens de l’humour truculent, typiquement Américain, à la Mark Twain». Une fois élu, Buzz Windrip réécrit la Constitution et expédie les citoyens dans des camps de travail; le président élu démocratiquement se transforme du jour au lendemain en tyran impitoyable, sans perdre son sourire et ses clins d’œil complices.

George W. Bush et Dick Cheney n’ont jamais voulu devenir des dictateurs. Mais même si le duo avait voulu s’emparer du pays, ils n’y seraient pas parvenus. Pour que l’Amérique s’engage sur la voie du totalitarisme, il faudrait que les Américains soient disposés à suivre leur chef. Or, à la fin de son second mandat, Bush était loin de déchaîner l’enthousiasme du pays. Lorsque la menace Al-Qaïda s’est peu à peu éloignée, les multiples fautes du président (amalgame entre Saddam Hussein et Ben Laden, fabrique de faux renseignements, torture de prisonniers) ont fini par revenir sur le devant de la scène.

Un aspirant dictateur aurait beaucoup à apprendre des erreurs de l’administration Bush. Réunir tous les ennemis potentiels du pays dans un «Axe du Mal» était une mauvaise idée: l’ennemi principal de l’Etat devrait être unique et plus clairement défini. Sur le plan des relations publiques, Bush avait tout faux; il n’exposait pas clairement ses intentions. Comme Dahlia Lithwick et Julia Turner l’avaient expliqué dans le «Guide du Patriot Act» (Slate.com, 2003), les Américains auraient peut-être été moins décontenancés si Bush et ses fonctionnaires avaient clairement expliqué comment ils entendaient mettre en œuvre cette mesure. Plutôt que d’envelopper ses méthodes discutables d’un voile de mystère, un despote démagogue devrait assumer ses actes ; souligner, par exemple, les bienfaits d’une surveillance constante et de la torture par l’eau…

Ceci dit, l’administration Bush n’est pas complètement passée à côté de son ambition totalitaire: elle a tout de même réussi à dominer le reste du gouvernement. Bush et Cheney étaient des adeptes déclarés de la théorie de «l‘exécutif unitaire» [selon laquelle le président doit diriger tous les aspects de l’exécutif], ce qui explique pourquoi leur administration avait recours aux «signing statements» [document par lequel le président fait connaître son interprétation d’une loi nouvelle]. En 2006, Charlie Savage (alors reporter au Boston Globe) avait expliqué que Bush «revendiquait le droit de désobéir à plus de 750 lois (…), partant du principe qu’il avait le pouvoir d’ignorer tous les textes promulgué par le Congrès si ceux-ci n’étaient pas compatibles avec son interprétation de la Constitution.» Un apprenti autocrate ferait bien d’en prendre de la graine: pour prendre les rênes du pays, ne pas respecter la séparation des pouvoirs est un bon point de départ.

Etape numéro 3 : Profiter de la faiblesse de l’Amérique pour prendre le pouvoir.

Les Nazis sont arrivés au pouvoir dans une Allemagne brisée par la défaite de 1918 et par la faiblesse économique de la République de Weimar. Le déclin de la Russie après la fin de l’URSS a aidé Vladimir Poutine à mettre en place un gouvernement qui se révèle être de moins en moins démocratique. L’humiliation géopolitique va souvent de pair avec la turpitude morale. Dans «The Moral Consequences of Economic Growth», Benjamin M. Friedman soutient que dans la plupart des cas, la croissance « donne plus d’opportunités, encourage la tolérance de la diversité (…) et le dévouement envers la démocratie. » Dans le cas inverse, «quand le niveau de vie stagne ou baisse, la plupart des sociétés perdent peu à peu ces idéaux de vue ; et trop souvent, elles font même machine arrière. »

Les crises économiques ne mènent certes pas toutes au totalitarisme ; l’Amérique de la Grande Dépression en est une preuve. Mais si notre pays venait à perdre une bonne partie de sa richesse et de son pouvoir, la démocratie serait clairement en danger. Depuis la seconde Guerre Mondiale, l’Amérique moderne est le caïd incontesté du globe; si nous venions à figurer en deuxième (ou en troisième, ou en dix-huitième) position sur la liste des grandes puissances, le choc serait des plus rudes.

Comment l’Amérique réagirait face à un monde qui ne parle plus l’anglais,  dans lequel le dollar ne vaut plus rien, un monde où la seule façon de gagner correctement sa vie est d’aller nettoyer les piscines en Chine ? Nous pourrions nous réjouir, et accepter de partager le sommet de la pyramide avec le reste de la planète. Ou nous pourrions prétendre que le reste du monde est responsable de ce revers de fortune ; devenir un tas de fainéants aigris, épuisés et sans le sou. Un démagogue ne pourrait rêver mieux ; il se contenterait d’alimenter la xénophobie ambiante à grand renfort de slogans vides : « Vous dormez dehors ? Vous ne mangez que de la bouillie ? C’est de la faute de ces foutus Chinois ! »

Etape numéro 4 : Renforcer l’armée et la police secrète.

La Russie, comme toutes les fausses démocraties, fait grand cas de ses élections faussement démocratiques. En 2008, Vladimir Poutine a cédé sa place de président (de dictateur, si vous préférez) pour devenir premier ministre  (en d’autres termes, «dictateur à vie»). Un think tank contrôlé par le parti au pouvoir («Russie Unie») a déclaré qu’un règne ininterrompu de Poutine serait extrêmement bénéfique pour le pays. «En ces temps de guerre et de crise, dit le rapport du think tank, un système politique efficace acquiert du charisme, et il devient inévitablement plus autoritaire. Un bateau dans la tempête requiert un capitaine».

Si les Etats-Unis sombraient dans l’autoritarisme, ils ne ressembleraient pas à la Russie de Poutine. Notre ancien ennemi de la Guerre Froide n’est jamais vraiment passé à la démocratie après l’ère soviétique; en somme, la Russie ne fait que revenir à la forme de gouvernance en vigueur à l’époque des tzars. Mais nous sommes susceptibles d’imiter la Russie sur d’autres points. L’armée surpuissante et la police secrète, par exemple, sont des caractéristiques que nous pourrions acquérir avec le temps…

Est-il bien raisonnable de se soucier du militarisme rampant, à peine quelques semaines après la décision du Sénat de mettre un terme à la production de l’avion de chasse F-22? Une décision qui marque, selon Fred Kaplan (journaliste à Slate), le début d’une « nouvelle ère [potentielle], celle de la diminution de l’influence que peuvent avoir les industriels de la défense sur les budgets et sur les politiques publiques.»

Reste qu’en 2001, nous avons constaté que l’Amérique était capable d’adopter une posture des plus militaires. Si les Etats-Unis font un jour face à une menace capable de réduire le pays en cendres, je parie que nous n’opterons pas pour la solution pacifique. Notre dictateur simplifiera grandement les rapports entre l’armée et le pouvoir exécutif: il contrôlera les deux. Pourquoi obéir à un général qui obéit au président, quand un seul homme peut s’occuper de tout?

En plus de multiplier le nombre des militaires, le Poutine américain devra parsemer le pays de caméras (il est plus facile que jamais d’utiliser la technologie pour couper court à toute opposition) et d’agents secrets. Comme l’a dit un courageux membre de l’opposition russe à la BBC en 2006, «Notre pays est dirigé par des individus qui s’avèrent être d’anciens espions; le problème, c’est que la plupart des gens s’en moquent.»

Etape numéro 5 : Ecraser un peuple obéissant.

C’est là l’ingrédient final : pour qu’un régime totalitaire se mette en place chez nous, il faudrait que les gens s’en moquent. Au final, notre amour proverbial de la liberté se mesurera à notre désir de rester coûte que coûte la première puissance mondiale. La hantise de voir l’Amérique d’aujourd’hui disparaître pourrait amener les Américains à commettre l’impensable. Diaboliser l’ennemi sans essayer de le comprendre ; hocher la tête alors que le président suspend les élections pour raisons de sécurité nationale. Nous pourrions sacrifier nos libertés civiques pour nous préserver du danger.

En voulant sauver notre pays à tout prix, nous ne ferions que précipiter sa chute.

Josh Levin

Traduit par Jean-Clément Nau, Slate.com —16.08.2009.

Cf http://www.slate.fr/story/9193/la-fin-de-lamerique-le-totalitarisme-en-cinq-lecons

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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