Totalitarisme et néolibéralisme

Il peut paraître osé d’affirmer que nous sommes retombés dans un nouveau totalitarisme avec le développement à l’échelle du monde d’une économie libérale qui depuis les années 80, ne cesse de s’immiscer dans tous les domaines de l’activité humaine. Si cette idéologie de la modernité  sape, à l’occasion, les fondements des régimes  autoritaires ou dictatoriaux, elle corrompt aussi les régimes politiques fondés sur la démocratie représentative. Face à ces modèles autoritaires et après la chute des régimes totalitaires staliniens , le modèle de société libérale est vécu comme celui du « moindre mal » (1). Il n’y aurait plus d’autre alternative. (   » There is no alternative  » de M. Thatcher );

Bien que le concept de totalitarisme ait toujours porté à polémique car  il est  utilisé par les adversaires d’un système politique pour le diaboliser et le combattre (comme ce fut le cas avec les attentats de New-York en 2001 et l’utilisation chez les dirigeants politiques américains du concept de « totalitarisme islamique » ) , nous essaierons de présenter comment il a été défini au cours du temps pour ensuite dégager des similitudes avec ce système global qu’est le néolibéralisme ou le capitalisme total.

Comment définir le totalitarisme ?

Le totalitarisme est l’un des trois grands types de systèmes politiques avec la démocratie et l’autoritarisme. ( wikipédia ).

Si historiquement on a d’abord  défini comme régimes totalitaires les régimes comme celui imposé par Adolf Hitler en Allemagne avec le nazisme, ou en Italie avec le fascisme de Mussolini,  on étendra ensuite le concept au stalinisme en URSS et dans les pays de l’Est, au régime de Pol Pot au Cambodge ou celui actuel de Corée du Nord. C’est un régime à parti unique, n’admettant aucune opposition organisée et dans lequel l’État tend à confisquer la totalité des activités de la société.  L’expression totalitaire vient du fait qu’il ne s’agit pas seulement de contrôler l’activité des personnes, comme le ferait une dictature classique.  Le régime totalitaire tente de s’immiscer jusque dans la sphère intime de la pensée, en imposant à tous les citoyens l’adhésion à une idéologie obligatoire. Le totalitarisme signifie étymologiquement « système tendant à la totalité ».  George Orwell avec « 1984 » , (écrit en 1948 ), dépeint un monde totalitaire fictif absolument terrifiant.

Raymond Aron estime en 1958, dans Démocratie et totalitarisme, que le totalitarisme a cinq caractéristiques :

  • un parti disposant du monopole de l’activité politique ;
  • une idéologie officielle d’État ;
  •  le monopole du contrôle « des moyens de force et celui des moyens de communication » ;
  •  un contrôle de l’économie par l’État;
  •  et la mise en place d’une terreur policière et idéologique (2)

 “Le propre du totalitarisme est d’escamoter les  responsabilités en divisant les tâches et d’entraver toute tentative de résistance en atomisant la société.” (Les origines du totalitarisme -Hannah Arendt-1951). Pour la philosophe allemande, un mouvement totalitaire est « international dans son organisation, universel dans sa visée idéologique, planétaire dans ses aspirations politiques ». Le régime totalitaire, selon Arendt, trouverait sa fin s’il se bornait à un territoire précis, ou adoptait une hiérarchie, comme dans un régime autoritaire classique : il recherche la domination totale, sans limite.

Le système politique libéral est à premier abord à  l’opposé de la définition de Raymond Aron, puisqu’il est fondé sur la pluralité politique, qu’il n’y a pas  d’idéologie officielle de l’Etat,  qu’il n’a apparemment plus ni contrôle de l’information ni étatisation de l’économie,  et que la terreur policière n’est utilisée qu’en cas de mise en danger du système. Pourtant si nous déplaçons notre point d’observation et que nous embrassons le système à l’échelle planétaire bien des similitudes apparaissent alors.

Totalitarisme et ultralibéralisme  

Revenons à Arendt qui affirme que le totalitarisme est avant tout un mouvement, une dynamique de destruction de la réalité et des structures sociales, plus qu’un régime fixe. Un mouvement totalitaire est « international dans son organisation, universel dans sa visée idéologique, planétaire dans ses aspirations politiques » ( 3ème tome des « Origines du totalitarisme :Totalitarianism (Le Totalitarisme), publié en français en 1972 sous le titre Le Système totalitaire.)

De nos jours, l’ultralibéralisme ou néolibéralisme désigne une doctrine économique et politique qui prône un libéralisme absolu où règnent l’économie de marché et l’entreprise privée. Il se caractérise par l’absence de régulation économique de l’État et la place de la liberté individuelle qui est mise au-dessus de tout. L’ultralibéralisme trouve son origine au sein de l’Ecole économique autrichienne  et a inspiré les politiques économiques de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne, de Ronald Reagan aux Etats-Unis et Augusto Pinochet au Chili dans les années 1970-1980.

L’économie libérale moderne avec la mondialisation des échanges a permis, au détriment des économies et écosystèmes locaux,  le développement de méga-entreprises multinationales qui en se concentrant de plus en plus n’ont cessé d’étendre leur emprise et leur pouvoir ,en se libérant de toutes contraintes, imposées par les Etats nationaux. Peu à peu elles  enferment l’individu dans un monde dont il ne maîtrise plus aucun des leviers (Monsanto et les nouvelles lois interdisant aux paysans de conserver des graines d’une récolte pour l’année suivante et un exemple emblématique (3) ) et dont les représentants nationaux, sous l’influence de lobbys  ou en connivence avec les dirigeants de ces grands groupes internationaux ( Réunion de Bilderberg ( 4 ) ) défont  les économies nationales et limitent les prérogatives des Etats en  matière de transferts sociaux et de régulation, en pratiquant par exemple le moins disant fiscal ( L’Europe et ses paradis fiscaux comme le Luxembourg et l’Irlande par exemple ).

L’individu ordinaire est dépossédé de tout moyen d’agir pour modifier le cours des choses. La démocratie représentative ne représente que l’élite de la société et le citoyen de base ne dispose d’aucun pouvoir d’action directe sur les politiques conduites par ses « représentants ». Si périodiquement il est autorisé à choisir entre des représentants de la droite libérale et des candidats de la gauche libérale, tout vote protestataire vers des candidats « anti- système » , tout vote  » blanc », et tout vote contraire comme le « Non » au référendum sur la constitution Européenne  en 2005 sont tout simplement ignorés par le système en place.

L’industrie des médias et du divertissement est elle aussi de plus en plus concentrée et distille de mille et une façons le même discours:  » Il existe toujours un produit, un moyen de satisfaire chacun des désirs de chaque sujet » ( 5)     Il suffit de le transformer en besoin irrépressible pour ensuite le livrer en masse au marché et le monétiser, ce que se charge de faire l’industrie publicitaire. ( 6 )

L’industrie de la technologie de l’information et de la communication, elle aussi entre les mains de grands groupes internationaux se charge de dépouiller l’individu de son identité, de son histoire, de sa pensée, de ses goûts musicaux, littéraires et autres. Il en va ainsi des informations personnelles livrées à la toile par des entremetteurs comme les réseaux sociaux, des « achats » de livres ou d’oeuvres musicales téléchargés à partir des serveurs de chez Amazone ou Apple, « achats » qui ne vous appartiennent pas et que vous ne pouvez pas donner à une personne de votre choix.(7)

Comment qualifier des systèmes de production utilisés par ces géants de la consommation de masse qui interdisent toute forme de défense de leur intérêt à des ouvriers sous-payés et exploités, travaillant dans des conditions inqualifiables  jusqu’à l’épuisement ( industrie textile au Bengladesh par exemple ).

Enfin le système libéral n’hésite  pas à avoir recours à la force et à la terreur si ses intérêts sont remis en cause. Le coup d’Etat de septembre 1973 au Chili piloté par les Chicago Boys est un exemple à ne pas oublier.Aujourd’hui certains montrent encore les dents: ainsi dans un document publié à la fin du mois de mai, le géant des banques d’investissement américain JPMorgan Chase réclame l’abrogation des constitutions démocratiques bourgeoises établies après la Seconde Guerre mondiale dans une série de pays européens et la mise en place de régimes autoritaires. (8)

Déjà à l’origine du libéralisme on avait un double discours ( la » double pensée  » de “1984”?) comme l’écrivait Lucien Sève dans le Monde Diplomatique de Juin 2013, « La doctrine libérale  n’a cessé d’être à double face : message enflammé de liberté individuelle pour les seuls citoyens, hommes blancs propriétaires formant un Herrenvolk, un « peuple de seigneurs » — germanisme adopté sans complexe par cette idéologie largement anglophone ; déni cynique d’humanité non seulement pour les gens de couleur dans les colonies, mais tout autant pour les peuples réputés « barbares », comme les Irlandais ou les Indiens d’Amérique, et pour la masse des serviteurs et travailleurs dans les métropoles mêmes « 

Cette double face du libéralisme est aussi présente dans la pensée de ces hommes réunis  en septembre 1995, sous l’égide de la fondation Gorbatchev, «  cinq cents hommes politiques, leaders économiques et scientifiques de premier plan » se sont réunis à l’hôtel Fairmont à San Francisco. L’assemblée commença par reconnaître une évidence indiscutable – que «  dans le siècle à venir (21° siècle), deux dixièmes de la population active suffiraient à maintenir l’activité de l’économie mondiale »  Alors que faire pour gouverner les 80 % d’humanité surnuméraire dont l’inutilité a été programmée par la logique libérale ? La solution qui, au terme du débat, s’imposa, fut celle proposée par Zbigniew Brzezinski (ancien conseiller de Jimmy Carter ) sous le nom de tittytainment. Il s’agissait de définir un «  cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de  bonne humeur la population frustrée de la planète »  (9)

C’est dans cette répartition des rôles et la discrimination qui en découle que réside le caractère totalitaire du libéralisme mondial. S’il laisse libre cours à une élite,aux experts, aux concepteurs et spécialistes, il contraint  la majorité de la population à une standardisation  de ses comportements en la livrant à la formidable puissance de ce « système technicien » (10) qui n’a de cesse que de réduire à néant toute pensée critique.

Selon la définition d’un mouvement totalitaire par Hannah Arendt on peut affirmer que le système néolibéral mondial  est bien « international dans son organisation, universel dans sa visée idéologique, planétaire dans ses aspirations politiques » , et reprendre la définition du totalitarisme de Raymond Aron en l’actualisant avec l’extension au monde entier de la doctrine néolibérale:

  • Un bipartisme disposant du monopole de l’activité politique : les partis libéraux de droite ou de gauche
  • une idéologie officielle du Grand Marché Mondialisé: Le néolibéralisme
  •  le monopole du contrôle « des moyens de force et celui des moyens de communication » ;
  •  un contrôle de l’économie par le Grand Marché Mondialisé;
  •  et la mise en place d’une domination policière  et idéologique.

N’y a t-il vraiment plus d’alternative  face à ce totalitarisme aux « gants de velours » ? C’est ce que voudraient nous inculquer tous les jours « les chiens de garde » du système que sont les journalistes et les experts des grands systèmes d’information.

_____________________________________

(1) J.C. Michéa : « L’empire du moindre mal  » Flammarion, Paris, 2007

(2) Démocratie et totalitarisme, chap. XV : « Du Totalitarisme ». cité dans « Choc des civilisations la vieille histoire du « nouveau totalitarisme »

(3) Voir l’article  » La Commission Européenne veut criminaliser l’utilisation de semences non enregistrées »

(4 ) la-reunion-secrete-du-groupe-bilderberg-du-6-au-9-juin-2013/

(5 ) Dany-Robert Dufour  » L’art de réduire les têtes  » Sur la servitude de l’homme libéré à l’ére du capitalisme total, Denoël 2003 page 89

(6) En rappel les propos  de P. Le Lay , alors PDG de TF1, recueillis en juillet 2004, par la société EIM dans «  les dirigeants français et le changement » :

« Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective ‘business’, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. […] Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »

(7) sur ITune et Kindle les titres et livres que l’on achète reste la propriété d’Apple et d’Amazone.Ces géants peuvent les supprimer du compte du client à tout moment. C’est ce que certains clients américains d’Amazon ont découvert au mois de juillet 2009 quand, parmi certains titres, ont disparu de leurs machines, par la grâce du DRM (Digital Rights Management Systems) et du système de connexion automatique entre la liseuse et son catalogue central, les fichiers correspondant aux deux titres phares de George Orwell, 1984 et la ferme des animaux  ( commentaires sur le blog de P.Jorion )

(8) Le document de 16 pages a été réalisé par le groupe Europe Economic Research de JPMorgan et est intitulé « L’ajustement de la zone euro – bilan à mi-parcours. » voir l’article : « JP Morgan prescrit la dictature »

“ Les systèmes politiques autour de la périphérie affichent de manière typique les caractéristiques suivantes : des dirigeants faibles ; des Etats centraux faibles par rapport aux régions ; une protection constitutionnelle des droits des travailleurs ; des systèmes recherchant le consensus et qui encouragent le clientélisme politique ; et le droit de protester si des modifications peu appréciées sont apportées au statu quo politique. Les lacunes de cet héritage politique ont été révélées par la crise. »

(9) «  L’enseignement de l’ignorance » Jean Claude Michéa,  Editions Climats, Pages41-42

(10) Roland Gori: « La fabrique des imposteurs«  – Editions les liens qui libèrent -page 145

 

alternative21, Blog, 23 juin 2013.

 

Cf alternative21.blog.lemonde.fr/2013/06/23/totalilarisme-et-neoliberalisme/

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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