Chantal Mouffe, la philosophe qui inspire la gauche

La philosophe donnait vendredi une conférence à Sciences Po Paris, invitée par les mélenchonistes sur le thème du «populisme de gauche». Depuis plusieurs années, son œuvre, ainsi que celle de son mari décédé Ernesto Laclau infusent les idées de la gauche radicale, de Podemos en Espagne à Bernie Sanders aux États-Unis en passant par l’actuelle campagne de Jean-Luc Mélenchon. Celle-ci a d’ailleurs déjà débattu avec le candidat de la France insoumise en octobre 2012, puis en octobre 2016.

Les idées de Chantal Mouffe permettent donc aujourd’hui d’éclairer les mutations profondes de la gauche radicale.

  • Une société «postdémocratique»

Selon elle, nous vivons dans une société postdémocratique. «L’articulation entre la tradition libérale (celle de l’État de droit, des droits de l’homme) et la tradition démocratique (la souveraineté et l’égalité) n’est pas nécessaire, mais contingente», explique-t-elle. À la différence du penseur allemand Carl Schmitt qui pensait que cette contradiction entre liberté et égalité finirait par tuer la démocratie, Mouffe considère qu’il s’agit plutôt d’une tension positive et productive. Aujourd’hui, elle considère que nous sommes à une époque de complète «hégémonie libérale», c’est-à-dire d’une primauté dans le discours politique de la liberté sur les valeurs de souveraineté du peuple et d’égalité, et que cette «tension» a disparu. «Les partis de gauche se sont déplacés vers le centre. On ne propose plus aux électeurs que le choix entre Coca-Cola et Pepsi», résume-t-elle en une formule, prenant en exemple le TINA (There is No Alternative), lancé par Margaret Thatcher.

Dans L’illusion du consensus (Albin Michel, 2015), la philosophe s’érigeait contre une vision du pluralisme qui consiste à ériger l’idée d’une politique sans frontières, un terrain neutre où s’affrontent les intérêts, alors que pour elle, le «pluralisme, c’est la possibilité d’alternatives». Intégrant la théorie politique de Carl Schmitt, Mouffe s’oppose à des penseurs comme Habermas ou Arendt qui pensent que la démocratie est un espace politique purement délibératif sans conflits. Comme Carl Schmitt, Mouffe pense que la politique est l’art du conflit, et qu’elle a besoin d’établir une frontière entre «eux» et «nous», entre le «peuple» et «ceux d’en haut».

  • Une «oligarchisation» des sociétés occidentales

Deuxième constat de Mouffe, celui d’une «oligarchisation» de la société liée au capitalisme financier, avec des inégalités de plus en plus présentes. Elle se réfère notamment aux travaux de Thomas Piketty. «Les sociétés occidentales ressemblent de plus en plus aux sociétés d’Amérique latine», dit-elle. Avant d’ajouter: «Là où il y a une oligarchie, il peut y avoir du populisme». Il s’agit d’exporter le «national-populisme» d’Amérique latine en Occident.

  • Un «populisme de gauche»

Chantal Mouffe a théorisé l’idée d’un «populisme de gauche» qui rétablirait la «souveraineté populaire». «L’ennemi fondamental du néolibéralisme, c’est la souveraineté. Il vise à rompre les frontières.», dit-elle. Elle fustige le think thank Terra Nova qui, en 2012, avait préconisé au PS d’investir sur le vote des immigrés français. Elle cite le journaliste américain Thomas Frank, auteur de Pourquoi les pauvres votent à droite, un essai sur le basculement idéologique des classes populaires aux États-Unis, et fustige Hillary Clinton qui avait traité les électeurs de Trump de «déplorables». Elle souligne le gouffre entre les mouvements LGBT et les classes populaires, ou le lien entre un certain féminisme et le néolibéralisme. Cependant, Chantal Mouffe ne veut pas tomber dans une fétichisation de la classe ouvrière («la classe ouvrière n’a pas un privilège ontologique») et continue à vouloir penser l’articulation des luttes entre les immigrés, les homosexuels, les féministes et les ouvriers.

C’est là où elle établit une différence entre le populisme de droite, fondé sur un «peuple national» excluant les immigrés, et le populisme de gauche, qui doit fédérer à partir de demandes hétérogènes qui ne s’articulent pas forcément (par exemple, un ouvrier n’a pas les mêmes intérêts qu’un immigré) une «volonté populaire». Une analyse qu’on retrouve clairement dans le slogan de Mélenchon «Non pas rassembler la gauche, mais fédérer le peuple». Cette perspective est également «anti-essentialiste». «Le peuple n’est pas un ‘donné’, mais une construction», dit-elle. Cela rejoint l’idée d’«Assemblée constituante» prônée par Mélenchon, qui veut forger une volonté populaire en réunissant «le peuple».

Pour autant, la philosophe n’est pas dans la diabolisation du populisme de droite: «Je n’aime pas trop l’expression ‘extrême droite’. Sur certains points Marine Le Pen est plus à gauche que la droite. Elle défend l’État providence, mais uniquement pour les nationaux.» En revanche, «le ‘eux’ du populisme de gauche, ce ne sont pas les immigrés, mais les institutions du capitalisme financier».

  • Le «réformisme radical»

À la différence de l’extrême-gauche traditionnelle, Mouffe se situe dans une perspective «postmarxiste» qui n’est pas une révolutionnaire. «Pour moi, Mélenchon incarne ce que j’appelle le ‘populisme agonistique’ qui accepte de lutter à l’intérieur des institutions démocratiques, sans recours à la révolution violente». Elle résume son projet en une formule: «Ni la social-démocratie, ni le jacobinisme révolutionnaire, mais le réformisme radical.»

«Je suis très machiavélienne dans ma façon de voir la politique. Il faut partir du réel.» dit-elle. Il faut selon elle oser «redonner la place aux affects en politique» qui ne doit pas être uniquement le lieu du débat rationnel hors-sol. À la fin de la conférence, un jeune homme se lève pour dire qu’il «n’a rien compris au débat». Elle ne s’excuse pas et assume «la force de la théorie». Interrogée sur la victoire, alors probable, de Benoît Hamon à la primaire de la gauche, la philosophe répond: «Je sais que Hamon se réclame de moi, mais je ne le connais pas. Si j’avais été forcée de voter à la primaire, j’aurais voté pour lui, mais je ne crois pas à la possibilité d’une rénovation du PS. La social-démocratie a vécu.»

Cf   http://www.lefigaro.fr/elections/presidentielles/2017/01/30/35003chantal-mouffe-la-philosophe-qui-inspire-la-gauche-de-hamon-a-melenchon.php

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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