Eric Hazan : « La LQR, c’est la langue qui veut faire accepter l’inacceptable »

LQR, lingua quintae respublicae, langue de la Ve République. Signe distinctif : l’euphémisme pour masquer les aspérités de la vie et donner l’impression du mouvement. Entretien avec l’écrivain Eric Hazan.

Lingua Quintae Respublicae serait, comme son nom l’indique, une langue de la Ve République. Née de la publicité, vous observez qu’elle est aujourd’hui parlée par tous au point d’être devenue une « propagande du quotidien ». Quelles ont été les étapes qui ont mené à son assimilation générale ?

Eric Hazan. A l’origine de la LQR, on trouve les publicitaires, les économistes, avec leurs complices que sont les sociologues de ministères, les sondeurs et les statisticiens. Elle a proliféré depuis le triomphe de ce qu’on appelle le néolibéralisme. Les années 1990 ont vu cette langue devenir la langue dominante du milieu politique mais pas seulement, elle est beaucoup plus diffuse que ça. Aujourd’hui, elle est aussi bien la langue de la RATP que celle de la Mairie de Paris. La « bus attitude », ces recommandations de bonne conduite affichées dans les transports en commun parisiens, c’est de la LQR pure.

Qu’est-ce qui caractérise cette langue ? Quel est son but ?

Eric Hazan. Son but est de rendre acceptable l’inacceptable, respectable le racisme ordinaire. Elle veut nous faire croire que nous formons une grande cité unie à l’intérieur de laquelle il n’y a pas de conflit véritable : les gens qui ne sont pas d’accord sont ceux à qui on a mal expliqué. Tout le personnel politico-médiatico-financier qui contribue à faire proliférer cette langue a en commun de sortir des mêmes écoles et partage un objectif très clair : faire toutes les réformes que l’on veut à condition que rien ne change. La LQR doit faire accepter l’inacceptable, mais doit donner l’illusion du mouvement. C’est ainsi qu’il faut entendre le terme « néolibéralisme », qui ne désigne rien d’autre que le dernier en date des avatars du bon vieux capitalisme avec sa loi du marché et sa concurrence.

L’un de ses traits les plus caractéristiques est le recours à l’euphémisme. Des termes désagréables tels que « pauvres », « opprimés », « classes » ou « travailleurs » ont disparu. Tout le vocabulaire de la lutte contre l’injustice a été remplacé par celui de la compassion humanitaire. On ne parle plus que de solidarité, de convivialité, de commerce équitable… Dans la LQR, l’équité a remplacé l’égalité. Désormais, « à chacun selon son mérite ». Du coup, ceux qui sont exclus s’en trouvent responsables. Cela déborde le problème de la France : la situation de l’Afrique noire, par exemple, n’est pas à mettre sur le compte de la colonisation mais de l’incapacité des Africains à prendre en main leurs affaires. Le recours à l’euphémisme, c’est appeler une loi : « loi pour l’égalité des chances » au lieu de : « loi pour la destruction du droit du travail et la précarité généralisée ». Evidemment, cela lui donne une tout autre connotation. De la même manière, autant une « loi pour l’immigration choisie » peut être acceptable, autant une « loi pour l’aggravation du droit des immigrés en France et la fin du droit d’asile » provoquerait l’indignation.

C’est la langue de bois des hommes politiques ?

Eric Hazan. « Langue de bois » est un mauvais terme, et qui ne recouvre pas la LQR. « Langue de bois », comme « politiquement correct », sont des expressions toutes faites et vides qui ne désignent aucune réalité bien définie. Les utiliser, c’est déjà en être victime. La langue de bois revient à ne pas répondre, renvoyer une question, elle est défensive. La LQR est active, dynamique, performative.

Vous prenez l’exemple du mot « social »…

Eric Hazan. Le mot « social » est un mot qui, à force d’être mouliné dans tous les sens, en est arrivé à n’avoir plus aucun sens. Cet adjectif finit par s’appliquer à tout ce qui est destiné à faire accepter leur sort aux plus défavorisés. Alors, il y a des logements sociaux, des travailleurs sociaux, des prestations sociales, du dialogue social, des partenaires sociaux, des plans sociaux. Il y a de la misère, il faut donc une politique sociale pour faire accepter la misère aux gens qui pourraient avoir de mauvaises idées. C’est un bon exemple de l’essorage des mots.

En revanche, la LQR n’est pas la langue du répressif…

Eric Hazan. Le Pen n’a jamais parlé LQR, c’est la raison pour laquelle il fait 15 % aux élections. Il parle un langage qui appelle très brutalement les choses par leur nom. Sarkozy, qui étudie de près la stratégie du Front national, a dû s’en inspirer. « Kärcher » et « racaille » sont des expressions que Le Pen aurait pu employer. Ces gens se rendent compte qu’il y a une saturation de cette manière de faire de la propagande, comme en témoigne le « non » au référendum sur la Constitution européenne. Mai 2005 est un échec complet de la LQR.

Cela signifie-t-il qu’on en a bientôt fini avec elle ?

Eric Hazan. Elle ne disparaîtra pas de sitôt parce que le capitalisme ne disparaîtra pas de sitôt et pour tenir bon, il lui faut une langue. La LQR est la langue du capitalisme, mais cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas une tout autre langue beaucoup moins structurée et beaucoup moins riche, qui serait la langue de ce qui s’appelle encore la gauche. Le PS, le PC, les syndicats, qui parlent aussi LQR, ont par ailleurs d’autres expressions : « les masses », « les luttes », ce vocabulaire hérité d’une autre époque. C’est creux aussi, c’est un langage tout fait, mais c’est différent.

Cf   http://www.regards.fr/acces-payant/archives-web/eric-hazan-la-lqr-c-est-la-langue,2530

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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