La condition urbaine : fragmentations sociales

Philosophe au parcours pluridisciplinaire, Olivier Mongin (1951-) fut le directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Il s’interroge sans cesse sur la place de la ville dans la quête de la liberté et dans l’appréhension et la connexion du « dedans et [du] dehors » grâce à laquelle il arrive à la conclusion que la ville n’existe plus : elle a succombé à la multipolarité et à la prolifération informe des flux.

On peut parler d’un espace complexe car la ville convoque à la fois le ressenti mental et physique de l’urbain et un rapport entre le dedans et le dehors, de l’homme donc, mais aussi de la ville en tant qu’entité particulière.

On trouve aussi un aspect philosophique en rapport avec la ville. En effet, la ville valoriserait l’action de la « vida activa » en opposition à la « vida contemplativa ». L’urbain est donc vu comme un être bifide composé d’une intériorité sensible et d’une extériorité qu’il exposerait à la ville. La vie privée et la vie publique sont en effet les clés de voute cet essai, ainsi que le corps et sa mouvance dans un lieu où le prima est aux flux terrestres.

Malgré tout, ces éléments sont pour le marcheur, le contemplateur de la ville, l’occasion de « prendre le pouls » des différents milieux et d’y trouver à chaque fois une certaine poésie, un attrait pour l’art. D’ailleurs de nombreux auteurs de la mouvance surréaliste sont évoqués tels que Julien Gracq, Louis Aragon, André Pieyre de Mandiargues, écrivain surréaliste français ; qui apparaissent comme les gardiens et « les guides » des rapports entre le grand corps qu’est la ville et les petits corps qui évoluent en son sein au milieu d’une effervescence qui convoque tous les sens.

L’espace urbain permet une évolution « sécurisée » pour l’homme. Cependant il y a toujours un rapport de dualité entre le dedans et le dehors mais aussi le haut et le bas. Effectivement, des aménagements souterrains par exemples, offrent de multiples possibilités de mouvance qui favorisent la création d’une représentation mentale de la ville par l’artiste ou simplement par le marcheur qui se trouve en son sein.

La ville est donc un espace tendu qui implique la dualité constante des lieux et des habitants. Cela en fait un espace où l’on appréhende la liberté de différentes façons notamment en cause du risque d’aliénation lié à la ville, mais aussi grâce au rapport au temps puisque cette dernière est bâtie sur des strates de l’histoire, ce qui permet donc à chacun de se distancier de son temps, de prendre du recul.

En citant Baudelaire, l’auteur montre cependant les inquiétudes de l’urbain, le risque d’une trop grande extériorisation du corps qui mènerait à la perte de l’intériorité. La vie urbaine nécessite donc un équilibre certain entre privé et public, c’est-à-dire entre le dedans et le dehors encore une fois.

L’âge industriel est marqué par le début de l’ère haussmannienne. Ce type architectural repose sur la primauté des flux de circulation : l’espace public se voit lui aussi dérangé, c’est ce que nous montre Olivier Mongin en utilisant notamment des thèses d’Hanna Arendt selon lesquelles les flux auraient pour conséquences la dégradation progressive des espace publics et donc des liens sociaux. De nouveaux types de flux se développent à notre époque : les flux numériques. Ces flux-là correspondent à une nouvelle révolution.

La mondialisation a subi trois grandes phases jusqu’à nos jours. La première fut de la fin du Moyen Age et au début de la Renaissance qui prend racine avec les découvertes et expéditions du XVe-XVIe siècle et s’appuie sur le développement du commerce et sur l’essor des grandes villes marchandes situées à proximité des littoraux. Il s’agit donc d’un phénomène économique. La 3e mondialisation est liée aux nouvelles technologies, notamment à partir des années 1960.

Selon O. Mongin, pour qu’il n’y ait plus de limite à la ville, il faut que celle-ci soit fragmentée. En effet la ville s’étend de plus en plus loin et repousse sans cesse ses limites. Les conséquences de cette expansion la mène donc à réorganiser son fonctionnement. Les flux deviennent le point névralgique de la ville, ils permettent une interconnexion constante entre les milieux et les activités.

La mondialisation mènerait à des inégalités de plus en plus profondes et de plus en plus visibles. La mixité sociale des années 1960 et 1970 se perd ; « la mixité n’était à l’époque pas une illusion ». Comme les limites de la ville sont repoussées de plus en plus loin, les classes moyennes, au même titre que d’autres communautés se trouvent repoussées en périphérie ou au contraire enfermées dans le centre urbain.
La fragmentation de la ville donne lieu à des séparations sociales, du fait de la destruction du paysage urbain massif dans les années 1960-70 pour une reconstruction de masse, de « barres et de cités », le tissu urbain s’est vu décharné. La mission des urbanistes du XXIe siècle est donc de retisser ce tissu, de lui donner une cohésion pour « édifier un espace collectif, d’instituer du collectif qui tienne dans la durée ».

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les périphéries ne sont pas à négliger pour « recoudre » le tissu urbain et lier les différents pôles les uns aux autres. Les zones tendues sont donc à privilégier puisque ce sont elles qui présentent les plus fortes inégalités. De plus, les marges peuvent servir de « déviation » aux flux et donc avoir un double intérêt : désengorger le centre et dynamiser les périphéries.

 

Olivier Mongin, La Condition urbaine. La ville à l’heure de la mondialisation, Paris, Seuil, 2005, rééd. Points, 2007, 325 p.

Cf http://www2.ac-lyon.fr/etab/lycees/lyc-42/fauriel/spip.php?article887

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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