Brighelli : Les pédagogues contre la culture

Dans « L’École fantôme « , Robert Redeker dit ce qu’il sait et ce qu’il pense de l’école de la République – ou de ce qu’il en reste. Et c’est tragique.

Robert Redeker est cet agrégé de philosophie qui à la suite d’une tribune somme toute anodine parue dans Le Figaro en septembre 2006 reçut des menaces de mort, et vit depuis sous protection policière. Il y mettait en parallèle l’interdiction du string à Paris Plages et l’absolution – si je puis dire – accordée au voile islamique dans les rues de France. Et d’expliquer : « Hier, la voix des pauvres prétendait venir de Moscou ; aujourd’hui , elle viendrait de La Mecque ! Aujourd’hui à nouveau , des intellectuels incarnent cet œil du Coran, comme ils incarnaient l’œil de Moscou hier. Ils excommunient pour islamophobie, comme hier pour anticommunisme. »

C’était avant. Avant Charlie , avant le Bataclan, avant… Nous savons aujourd’hui que l’islamisme, quand il ne peut nous obliger à la vertu, nous tue.

Et Redeker est plus protégé que jamais.

Supercherie

Au tout premier chapitre de L’École fantôme (chez Desclée de Brouwer ), L’auteur commence, mezza voce, par une analyse de la crise de la langue française , écho, dit-il, de la crise de l’école. Et d’épingler cette «  emprise de la  communication  » à tout prix qui est l’alpha et l’oméga de l’ enseignement depuis quinze ans – les programmes Najat enfonçant le clou sur le cercueil pourri de notre école. Tout pour l’oral ! Et faisons fi de la culture ! Alors que « la France est une nation dont l’ essence tient dans la littérature  » – je préfère prévenir , ce sera le sujet central de mon prochain livre !

Mais très vite le philosophe renaît en lui : « Et si la crise de la langue était le véritable symptôme de la crise de l’école ? Cette crise ne renvoie-t-elle pas à une crise métaphysique ? »

Avec le relais des pédagogues ! Aux « héritiers » (forcément bourgeois , même quand ils ne l’étaient pas) stigmatisés par Bourdieu répondent aujourd’hui les « inhéritiers », ceux pour lesquels du passé on a fait table rase, ceux auxquels on interdit le latin ou l’ allemand , ceux qui ne savent pas vraiment lire et guère plus écrire. Ceux qui ne pourront plus jamais dire « notre école ».

À ceci près que plus on feint de se défier des héritiers, plus on renforce leur rôle et leur pouvoir . Jamais l’école n’a été moins démocratique que depuis que l’on prétend se soucier de l’ouvrir à tous. Et le collège unique s’est révélé – et ce n’était pas une surprise pour qui connaissait les mécanismes de l’école – l’ impitoyable architecte d’une école à deux vitesses. Les pauvres chez les pauvres, et les intellocrates parisiens, les bobos de la rue de Solférino, à l’École alsacienne , à « Stan » ou à Sainte-Geneviève.

Un espace ludique

« Skholè », étymologiquement, c’est le loisir – par opposition au négoce (en latin, negotium, le non-loisir), à l’ activité rémunérée. C’est l’endroit où l’on peut encore prendre un bain de culture sans être tenu à un rendement productif. L’effet culturel n’est jamais immédiat – et ceux qui croient que l’école doit préparer directement à la vie active se trompent lourdement : l’école rend apte à se couler dans n’importe quel moule , présent ou à venir.

Ou du moins, elle devrait – mais elle ne le fait plus. D’un côté, elle est devenue espace ludique, «  edutainment  », dit Redeker ; et elle a oublié , comme dit Alain que cite Redeker, que « ce qui intéresse n’instruit jamais ». D’un autre côté, elle prétend former à la vie active – et l’échec massif de la voie professionnelle devrait nous faire réfléchir à ce qui prépare le mieux aux travaux futurs : une capacité à entrer en connivence intellectuelle avec celui qui vous emploie et ceux qui vous parlent, ou l’aptitude à tourner, sur des machines obsolètes, les boulons dans le sens des aiguilles d’une montre ? La « culture du résultat  », explique notre auteur, amène à une «  barbare inculture ». Étonnez-vous, après cela, que les barbares, justement, prospèrent sur ce terreau stérile.

Sans compter que la condition première du loisir intelligent, c’est de rester à l’écart des bruits – du brouillage – de ce monde . Or on fait tout le contraire  : on prétend partir de l’ actualité d’enfants auxquels on ne donne jamais les moyens réels de l’analyser.

C’est là toute la beauté de ce que le philosophe italien Nuccio Ordine a appelé « l’utilité de l’inutile » (Les Belles Lettres, 2012). D’où l’échec presque total de la voie professionnelle en France. Prétendre former à un métier précis , c’est risquer l’obsolescence rapide et l’inadéquation immédiate. L’école construit des hommes et des citoyens, et l’ employeur peaufine. Chercher l’adéquation immédiate, c’est prendre le risque de ne former ni des hommes ni des citoyens. C’est réduire l’humain, comme l’a si bien dit Gilles Châtelet, à « vivre et penser comme des porcs » ( Gallimard, 2000).

Une culture croupion

Il était fatal que l’auteur en vienne à la mission prioritaire de l’école laïque et républicaine : intégrer dans la grande communauté française, en désintégrant les intégrismes et les particularismes, les communautés ethniques ou religieuses, les hordes et les gangs.

Fatal, également, qu’il épingle l’idéologie (qui est, comme dit Hannah Arendt , le recours de ceux qui abandonnent le réel) du « tout-informatique  », qui se prétend panacée alors que c’est au mieux un outil, qui demande, pour être maîtrisé, une culture préalable et non une technicité immédiate. « Il est bien plus important pour faire un homme d’apprendre à pénétrer les tourments de Bérénice, les basses ruses d’Harpagon, la pensée de Platon, l’introspection de saint Augustin et de sainte Thérèse d’Avila, la poétique de Baudelaire, la querelle du jansénisme que de perdre son temps scolaire – son temps de loisir, son temps libéré – à se laisser apprivoiser par l’idéologie du numérique . » On voulait faire de tous les petits Français des aristocrates de l’intellect : les pédagogues ont réussi le tour de force de prolétariser les esprits.

La culture doit être « générale » – on en a fait une culture troufion, une culture croupion. « La culture générale est la seule voie pour une vraie démocratisation puisqu’elle élève chacun à une hauteur de vue qui peut en faire un général de la condition humaine . » La partie la plus bête de la gauche ne s’est toujours pas aperçue que son combat contre la culture «  bourgeoise » était tout simplement un combat contre la culture. Au Messie de Haendel se substitue le Messi de Barcelone , dans une grande idéologie du « tout se vaut » – une idéologie qui nie la valeur, qu’elle soit absolue ou relative.

Et c’est ce qu’il nous faudra restaurer demain : tout ne se vaut pas, et les valeurs de la République n’ont pas à s’effacer derrière une tenue de plage ou des horaires de piscine conformes à une superstition ou à une autre.

 

Cf Jean-Paul Brighelli, 06/09/2016 | Le Point.fr

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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