La gentrification des quartiers populaires

Il y a un an, le 13 novembre 2015, un jeune géographe figurait parmi les victimes de l’attaque du Bataclan. Matthieu Giroud, maître de conférence à Marne-la-Vallée, était en train de mettre la dernière main à un ouvrage coécrit avec cinq autres jeunes sociologues et géographes: «Gentrifications».

« Gentrifications » récuse les visions naïves des suppléments immobiliers sur les nouveaux quartiers «boboïsés», mais s’oppose également à la critique radicale de la géographe Anne Clerval («Paris sans le peuple»), pour qui la montée en gamme d’un quartier est uniquement un mécanisme d’exclusion des pauvres.

Pour Matthieu Giroud et ses coauteurs, la gentrification est bien «un rapport social inégalitaire d’appropriation de l’espace», mais où des rencontres peuvent tout de même avoir lieu, et où des solidarités se nouent.
Il convient de s’affranchir des modes de représentation dominants qui tendent à stigmatiser les classes populaires et associées à l’immigration, et leurs formes d’occupation de la ville: les commerces et les sociabilités de rue contribuent tout autant au caractère typique, voire pittoresque, d’un quartier que les terrasses d’un « café branché.»
D’autres facteurs sont mis en évidence, comme le rôle de la promotion immobilière, qui, en apportant des capitaux sur un quartier, en modifie l’équilibre.

Tels sont quelques-uns des enseignements que les auteurs ont retiré de leurs enquêtes à la Goutte d’Or, Montreuil, Grenoble, Roubaix, Lisbonne ou Sheffield. Ce large panorama permet de donner une vue internationale à un phénomène trop souvent réduit en France à quelques quartiers «bobos» – le fameux 11ème arrondissement de Paris – montés en épingle.

En avant-première, BibliObs publie la préface de «Gentrifications», écrite par Jean-Pierre Lévy, géographe et directeur de recherches au CNRS.

“Je suis un bobo, et alors?”

Vendredi 13 novembre 2015, 18 heures, je ferme mon ordinateur en laissant en suspens les premières phrases d’une préface. Dimanche 15 novembre, 10 heures, un appel téléphonique: Matthieu Giroud était au Bataclan. Lundi 16 novembre au matin, je peine à ouvrir le fichier, à relire et prolonger ces lignes… La gentrification, quel intérêt? Pourquoi écrire?
Il est mort comme il vivait, dans un quartier où, dans ses écrits comme dans son engagement, il luttait contre l’exclusion. Il croyait en une ville où l’ouverture à tous n’effacerait pas pour autant une part de ségrégation. Où le melting-pot résiste à l’homogénéité et l’habitant à l’éviction marchande par ses pratiques quotidiennes.

Tout cela fait mode de vie, produit de la ville. Son assassinat n’a pas éliminé le sens de son savoir et encore moins la production de savoir. Celle qui sous le choc peut sembler insignifiante, mais qui pourtant peut nous aider à comprendre l’incompréhensible. À résister à la bêtise humaine, à la catégorisation en races ou sa forme édulcorée d’«ethno-races», en espaces stigmatisés.

Attentats à Paris : les 130 victimes du 13 novembre 2015

La pensée commune décrit une ville malade où le «vivre-ensemble» disparaît derrière les quartiers ségrégés. Dans cette représentation, la gentrification serait l’un des processus d’exclusion majeurs. Aujourd’hui le terme est utilisé pour désigner les évolutions des quartiers anciens centraux de Pékin à Bogota, de Lisbonne à Lille, de Londres à New York… Tous ces travaux ont en commun de décrire une transformation radicale, morphologique et sociale, de quartiers autrefois délaissés et devenus dorénavant des espaces «bourgeois».
Comment « rester bourgeois » sans l’être vraiment : une sociologue chez les bobos

Les quartiers gentrifiés sont les enjeux de la ville vitrine, celle où il ferait bon vivre. Les stratégies urbaines mobilisent l’histoire locale et retournent aux valeurs patrimoniales. Le neuf produit de l’ancien pour changer l’image des villes et mieux attirer les entreprises «en pointe». Le peuplement doit être renouvelé autour des «nouvelles classes moyennes», des jeunes actifs à la recherche d’un mode de vie «urbain», des artistes, bref de tous ceux que le langage commun qualifie de «bobos».

Ces populations sont à la recherche des «quartiers villages», des villes populaires, où tout un chacun vit à proximité et se côtoie dans l’espace public. Pourtant, leurs présences transforment la ville à leur image et contribuent à l’éviction des plus pauvres, du fait de l’augmentation des valeurs foncières et de la transformation d’un quartier dans lequel ils se sentent désormais étrangers.

La gentrification est un processus contradictoire où la recherche de cohabitations sociales et cosmopolite aboutirait à l’exclusion et à l’homogénéisation sociale. Cette représentation a largement contribué au glissement sémantique des quartiers populaires devenus dorénavant le seul apanage des grands ensembles périphériques, où se retrouveraient les déplacés des quartiers anciens.

Mais, aussi séduisante soit-elle, cette thèse est loin de correspondre à une réalité universelle. Le processus est plus complexe et c’est toute la richesse de l’ouvrage de nous montrer que la gentrification est moins linéaire et, surtout, plus diversifiée qu’elle n’y paraît. Les auteurs ont su réaliser une tâche difficile en dépassant la compilation de leurs études respectives. Par leurs regards croisés sur neuf terrains en France, en Espagne, au Portugal et en Angleterre, ils élargissent le contenu d’un concept en construction, dont la définition reposait jusqu’alors sur quelques études empiriques anglaises ou nord-américaines, certes pionnières mais déjà anciennes, y compris pour celles qui ont tenté de la moderniser.

Les auteurs ne perdent pas de vue que la gentrification doit être analysée à travers les grandes transformations macro-économiques, car elle est un élément à part entière des recompositions des villes globales propres à la société postfordiste. A la lecture de l’ouvrage, ce qui saute aux yeux, c’est une société urbaine subissant de plein fouet le passage d’une économie industrielle à une économie commerciale.

Alors qu’au XIXe siècle et durant une grande partie du XXe, seules des parties circonscrites de la ville étaient un objet capitalistique, aujourd’hui c’est l’ensemble de l’espace urbain qui se marchandise, en devenant l’enjeu de spéculations foncières et immobilières. Dans ce contexte, les couches issues de la nouvelle société de service sont particulièrement convoitées, car elles contribuent, par leur présence, à une identification territoriale d’une ville vivante et remuante. En ce sens, et comme l’avaient déjà démontré David Ley au Canada ou Catherine Bidou en France, la gentrification est la traduction spatiale des transformations sociales postfordistes.

Mais le processus dépasse la seule question de la financiarisation de la ville. Car, pour les spéculateurs, il devient nécessaire d’adapter les espaces aux aspirations résidentielles des nouvelles couches montantes. Ces aspirations reposent davantage sur des idéologies culturelles que sur des valeurs marchandes : la ville nature, le voisinage, le bâti ancien, l’histoire locale, la ville festive et, surtout, le cosmopolitisme et la coexistence sociale. En d’autres mots, il s’agit de mettre en exergue ces valeurs d’ouverture et de métissage dans l’espace, afin de modifier son image pour le rendre attractif, mais aussi générer un profit producteur d’exclusion.

C’est sur ce processus social et économique complexe et contradictoire que repose la démonstration de l’ouvrage. Mais les auteurs réfutent l’existence de cadres contraints «d’un ADN» de la gentrification reposant sur des étapes invariantes selon les contextes. Ils montrent à l’inverse que ce processus s’adapte à la spécificité des quartiers, que les expériences individuelles des habitants produisent une diversité de situations. Ils ne nous présentent pas pour autant l’existence d’une ville idyllique. Les rapports de domination pour la conquête du territoire existent, l’exclusion des plus pauvres ou des minorités existe, mais pour autant nous ne sommes pas face à des oppositions dichotomiques telles que gentrifieurs contre gentrifiés, ou anciens résidents contre nouveaux.

Les positions ne sont pas stables, les effets des comportements ne sont pas nécessairement intentionnels, l’exclusion n’est jamais totale et les habitants ne sont pas que des résidents. La gentrification implique de nombreux acteurs économiques, sociaux et politiques. Elle n’est ni positive ni négative. Je suis un bobo, et alors? J’aime ma terrasse de café, ma salle de concert, côtoyer au quotidien celui ou celle dont je suis apparemment si lointain, et alors? Elle participe tout simplement au fait urbain contemporain et la comprendre, c’est comprendre la ville.

C’est donc une grande force de l’ouvrage de décliner la gentrification au pluriel, en nous éloignant d’un modèle unique et rigide, en nous montrant tout à la fois sa complexité et son imprévisibilité. La transformation du peuplement, la valorisation architecturale et économique d’un quartier ancien ne se décrètent ni par une action politique, ni par une intervention des promoteurs. Parce que, si ADN il y a, il inclut nécessairement les marges de manœuvre des habitants des quartiers, les anciens résidents comme les nouveaux, ceux qui y vivent comme ceux qui y sont de passage.

Une autre force de l’ouvrage est de montrer qu’il ne peut y avoir une lecture des gentrifications sans une connaissance des recompositions de la ville globale, au sens géographique du terme cette fois-ci, c’est-à-dire dans l’ensemble de son périmètre et dans tous ses quartiers. Comme les sociologues de Chicago des années 1930 l’avaient déjà affirmé sur d’autres processus, la ville légitime les ségrégations. Par exemple lorsque les structures commerciales héritées de la période populaire persistent, les quartiers gentrifiés doivent être ouverts aux usages des anciens résidents, ceux des autres quartiers de la ville, y compris les plus ségrégés. Mais c’est aussi la nécessité du maintien d’une partie des habitants qui labélisaient – et définissent bien souvent encore – le quartier.

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Dans ce domaine, comme le font les auteurs, il faut savoir décrypter finement les ségrégations nouvelles ou persistantes. Par exemple, lorsque les gentrifieurs mobiles ont la capacité d’utiliser les ressources de la ville au sens large, quand les gentrifiés moins mobiles se trouvent pris au piège de la transformation de leur quartier et s’y sentent enfermés.
C’est pourquoi il faut lire cet ouvrage. Pour comprendre que les gentrifications ne sont pas que des processus résidentiels, qu’elles ne se réduisent pas à des mécanismes d’exclusion, que derrière des rapports de domination peuvent aussi se développer des formes de liens sociaux inédits, qu’elles ne s’imposent ni ne se décrètent, qu’elles ne se diffusent pas systématiquement dans l’espace alors qu’elles impliquent l’ensemble des quartiers de la ville, qu’elles sont bien souvent imprévisibles. Et, surtout, parce qu’il nous oblige à penser les gentrifications dans une ville qui se doit d’être plurielle.

Jean-Pierre Lévy, Préface à «Gentrifications», ©Amsterdam, 2016.
Cf :http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20161011.OBS9670/la-gentrification-des-quartierpopulaires-c-est-bien-ou-c-est-mal.html

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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