Comment images et réseaux sociaux affectent notre cerveau

Lors d’une conférence, en juin dernier, Nicola Mendelsohn, cadre chez Facebook, prédisait que le célèbre réseau social allait devenir 100% vidéo dans les 5 années à venir.

«Le texte est en déclin, nous l’observons au fil des ans. Si je devais parier sur l’avenir des réseaux sociaux, je dirais : vidéo, vidéo, vidéo.»
Au même moment, un article du New York Times chroniquait le livre d’un groupe de jeunes personnalités –«le Snap Pack»– qui passent leurs soirées à faire des photos dans le but de les partager avec leurs «followers». Le journaliste explique:

«Ce n’est pas pour garder des souvenirs de l’événement qu’ils font des photos et des vidéos pour les publier sur Instagram ou sur Snapchat. L’événement de leur soirée, c’est de faire des photos et des vidéos.»
Les images représentent une part de plus en plus importante dans nos modes de communication. Mais si l’on pourrait croire, a priori, qu’un déferlement de couleurs, de pixels, de paysages et de visages nourrit l’imagination et renforce la connexion aux autres, c’est le contraire qui semble se produire.
Dans son article «Comment Instagram nous gâche les vacances», la journaliste Mary Pilon décrit que lors de la visite d’un temple au Cambodge, elle a observé une foule de touristes tellement préoccupés par le fait de prendre la photo parfaite et partageable sur les réseaux sociaux «qu’ils ne profitaient pas du moment présent».

De fait, l’ère numérique permet d’assouvir le besoin compulsif de diffuser quasiment en temps réel ce que l’on est en train de vivre. Bien sûr, il y a des avantages à pouvoir partager de plus en plus d’images avec un large public. Mais la pulsion qui consiste à documenter sa vie et à en faire la publicité en permanence semble avoir pris le pas sur la concentration et sur la connexion directe avec nos congénères.

La vie dans une bulle autoréflexive

Comme l’écrit la psychologue Sherry Turkle dans Alone Together (Seuls ensemble), «Il est devenu tout naturel de vivre dans une bulle de réseaux sociaux» au XXIe siècle.

vec nos téléphones et nos ordinateurs, peu importe où nous nous trouvons, peu importe qui se trouve près de nous : nous sommes constamment connectés aux autres. La photo et les vidéos sont au cœur de nos échanges digitaux.

Le professeur de psychologie John R. Suler interprète la tendance à mitrailler tous les moments de notre vie dans le but de les partager avec les autres comme une quête de reconnaissance. Il écrit :
«Quand nous partageons des photos, nous espérons que les autres vont valider les aspects de notre personnalité que nous avons intégrés à ces images. Le fait de savoir que d’autres vont voir la photo partagée lui confère un plus grand pouvoir émotionnel, tandis que leurs commentaires lui donnent plus de poids».
Dans la quête de reconnaissance digitale, même les expériences les plus banales deviennent bonnes à prendre en photo.

Plutôt que d’être attentifs à l’instant présent, nous ressentons l’envie de capitaliser sur nos expériences vécues, qui deviennent prétexte à nous représenter et à nous exprimer visuellement. Ce qui est troublant dans cette façon compulsive de documenter le réel, c’est que la frontière est ténue entre la représentation ou l’expression et – comme avec le «Snap Pack» évoqué plus haut – le marketing et la marchandisation de la vie quotidienne.
«Tout Narcisse a besoin d’un miroir pour s’admirer. De même que Narcisse contemplait son reflet dans l’eau d’une source, admirant sa propre beauté, les réseaux sociaux comme Facebook sont nos sources à nous», écrit Tracy Alloway, professeur de psychologie à l’université de Floride du Nord.
Dans une étude de 2014, elle a observé les liens entre l’utilisation de Facebook et l’empathie. Elle a découvert que, même si certains éléments du réseau social renforcent les connexions avec les autres, toutes les fonctionnalités liées à l’image – celles qui permettent de partager des photos et des vidéos – nourrissent particulièrement notre tendance à être obnubilés par nous-mêmes.

Pour être créatif, il faut être concentré
Dans son livre «The Shallows : What the Internet Is Doing to Our Brains»(«Les effets d’Internet sur nos cerveaux»), le spécialiste de la technologie Nicholas Carr se penche sur la neuroplasticité, c’est-à-dire la capacité pour nos circuits neuronaux de se transformer en réponse aux stimuli extérieurs.

Il évoque plus spécifiquement la façon dont nos cerveaux ont évolué en réponse à leur interaction incessante avec la technologie numérique. Au sujet de la recherche sur internet, il écrit :
«Les interruptions répétées dispersent nos pensées, affaiblissent notre mémoire et nous rendent crispés et angoissés.»
De la même façon, les interruptions répétées pour publier des photos et surveiller la façon dont elles sont accueillies menacent de fragmenter l’attention et d’augmenter l’anxiété.

Nous risquons donc de voir certains aspects de notre environnement et de nos expériences passer au second plan : tandis que nous devenons de plus en plus multi tâches, notre capacité à nous concentrer pendant un long laps de temps s’affaiblit.

Carr poursuit ainsi:
«Les fonctions mentales qui perdent la bataille sont celles qui soutiennent la pensée calme et linéaire– celles que nous utilisons pour lire un texte long ou une argumentation complexe, celles qui nous servent à réfléchir à nos expériences ou à envisager un phénomène interne ou externe».
En d’autres termes, le genre d’attention que nous favorisons en prenant l’habitude de partager des photos semble prendre la place de la qualité de concentration dont nous avons besoin, par exemple, pour lire. Sven Birkerts, auteur de Changing the Subject : Art and Attention in the Internet Age (Changer de sujet: l’art et l’attention à l’âge d’Internet) associe la littérature à la concentration. «L’imagination,» poursuit-il, est «l’instrument de la concentration.»

Un défaut d’empathie?

Dans une étude de 2013 acclamée par les romanciers, des chercheurs de la New School for Social Research (New York) mettaient en avant une corrélation entre le fait de lire des romans et la capacité d’empathie.

Beaucoup de professeurs de littérature (moi y compris) ont certainement accueilli la nouvelle d’un haussement d’épaules, car cette étude venait confirmer ce que nous disions depuis longtemps. Les œuvres littéraires donnent l’occasion de s’attarder en profondeur sur les expériences vécues par les autres, plutôt que de jeter un œil distrait dessus ou de les faire défiler rapidement sous nos yeux. Mais nous ne pouvons saisir cette opportunité que si nous sommes capables de nous concentrer– c’est-à-dire de nous autoriser à ralentir suffisamment le rythme pour intégrer réellement ce que nous observons.

On peut penser au travail de la poétesse Claudia Rankine dans Citizen : An American Lyric, qui a remporté un franc succès. Elle y utilise à la fois l’image et le texte pour approfondir les réalités multiformes du racisme contemporain aux États-Unis – encourageant les lecteurs à dresser le bilan des inégalités qui structurent cette société.
«Je crois de plus en plus que l’art – via l’imagination – est le contrepoint nécessaire à l’infobésité», dit aussi Birkerts.

Si nous sommes trop occupés à prendre des photos et à les mettre en avant, ou si notre attention est morcelée à force de compulser les albums photo des autres, nous vivons dans une «bulle de réseaux sociaux» et non dans la réalité.
Nous risquons de manquer ce qui se passe autour de nous. Et de ne plus savoir accorder au monde l’empathie et l’attention qu’il mérite.

Cf http://www.slate.fr/story/125745/comment-images-reseaux-sociaux-affectent-cerveau
http://www.slate.fr/source/125748/rebecca-macmillan

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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