Les limites de l’immortalité

Au sein de certains laboratoires, des chercheurs mettent au point des techniques qui repoussent toujours plus loin les limites de l’âge et de la maladie. Si l’espérance de vie des occidentaux ne cesse d’augmenter, la mort reste la fin inéluctable de tout être humain. Cependant avec les avancées de la recherche dans les domaines de la génomique, de la nanomédecine et des neurosciences, des scientifiques pensent approcher les frontières de l’immortalité. Certains imaginent sérieusement que demain la vieillesse sera une maladie comme les autres.

Mais une fois que nous aurons dépassé la mort, trouverons-nous une certaine limite à l’immortalité, et comment supporterions-nous ce nouveau monde ?

L’humanité remise en cause par l’immortalité

Le transhumanisme est apparu en Europe du Nord et aux États-Unis il y a environ 30 ans. C’est un mouvement d’idées qui prône l’utilisation de la science et de la technologie pour promouvoir un Homme plus que parfait, le libérer de ses limites biologiques afin de prolonger sa vie jusqu’à devenir immortel. La mort est pour les transhumanistes une maladie qu’il faut guérir, car cela correspondrait à la prochaine étape de notre évolution, devenue artificielle et non naturelle.

Israel Nisand, professeur de médecine, nous livre dans son dernier livre « Où va l’humanité ? » (éditions Les Liens qui Libèrent) sa méfiance vis-à-vis de la manipulation du génome humain.

Cela fait 150 000 ans que l’Homme n’a cessé sa lente évolution, causée par de nombreuses mutations, toutes fruits du hasard. Ce n’est qu’aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire du vivant, qu’une créature va pouvoir se « recréer », et décider de son destin.

Des principes comme l’eugénisme doivent permettre, d’après certains, d’intervenir sur notre propre évolution, en sélectionnant certains caractères inscrits dans le génome humain, à l’instar de la sélection qui peut être effectuée sur les animaux.

D’après les transhumanistes, être l’acteur de sa propre évolution est une chance pour l’espèce humaine. Ils pensent qu’il faut agir et non subir, prendre en main son destin en modifiant à notre convenance notre condition d’humain, pour mieux vivre en meilleure santé et défier la mort.

Ils considèrent également que l’Homme d’aujourd’hui n’est qu’une étape, que l’espèce humaine n’est qu’à son commencement, et qu’elle se doit de franchir une nouvelle ère, celle d’une humanité augmentée par la technologie.

Dans cet esprit, l’université de la singularité, créée dans la Silicon Valley, rassemble les nanotechnologies, l’informatique, les sciences biogénétiques et cognitives (NBIC) afin de parvenir à l’hybridation de l’humain avec la machine. Cette fusion permettrait à l’Homme de se débarrasser de ses limites, de ses maladies, de ses souffrances et de la mort.

Or d’un point de vue évolutif, l’homme se caractérise par une amélioration régulière de ses capacités intellectuelles, au détriment d’autres évolutions organiques lui permettant de survivre dans les différents milieux qu’il colonise. Le développement de notre intelligence, s’est manifesté par un besoin permanent d’améliorer sa condition, voire d’acquérir par ses propres moyens des capacités qui lui étaient inaccessibles, comme voler.

Paradoxalement, se débarrasser de nos faiblesses, et a fortiori acquérir l’immortalité, pourrait nous priver de cette volonté de progrès, et donc nous faire perdre toute notre humanité. D’autre part, l’homme n’a jamais choisi d’évoluer, et donc il n’a pas eu, pour l’instant, à assumer la voie évolutive suivie, qui est une voie de simple survie. L’homme a-t-il la capacité de choisir pour lui-même, des étapes « amélioratives » qui seront garante de la pérennité de l’espèce, en dehors d’un contexte évolutif, puisque l’immortalité s’oppose à l’évolution.

Prenons l’exemple de l’échographie. Au départ, ce progrès permettait de détecter les malformations chez les bébés avant leur naissance, mais désormais il manque 100 millions de filles dans le monde, car des parents ont voulu interrompre la grossesse quand l’enfant n’était pas un garçon. Imaginons les énormes conséquences de la manipulation du génome si nous ne l’encadrons pas suffisamment.

Nous ne sommes pour l’instant qu’une minorité de pays à défendre que le corps n’est pas une marchandise alors que face à la génétique, seule une gouvernance mondiale pourrait gérer tous les progrès. Après les débats sur le clonage, 150 chefs d’états ont décidé de l’interdire dans le cadre de l’ONU en 2005. Mais la décision n’est pas unanime.

Il apparaît donc que l’Homme n’est pas en mesure de se prévoir les conséquences de techniques en rapport avec la procréation, ni de se définir universellement.

  Problèmes éthiques

Les techniques de fécondation in vitro ont permis, depuis quelques décennies, à de nombreux couples stériles d’avoir des enfants. Les techniques mises en œuvre ont évolué vers la maîtrise et l’utilisation des cellules embryonnaires.

Mais le développement de cellules embryonnaires in vitro, et la pratique des mères porteuses, a récemment avivé le débat sur la définition de l’Humain. Car si la destruction d’un embryon est autorisée dans le cadre de l’avortement, alors cela signifie que celui-ci n’est pas qualifié d’être humain. Cependant, il fera partie de l’espèce humaine, et c’est pourquoi les lois de la bioéthique ont créé en 2004 la catégorie paradoxale d’ «être humain non personne ».

De telles considérations ne sont pas partout prises en compte. Ainsi, c’est en Chine, où les débats éthiques sont rares, que des génies comme Zhao Bowen utilisent de nouveaux outils comme les neurosciences, l’anatomie et même la psychologie afin de développer nos connaissances. Le centre de « génomique cognitive » à Pékin, le BGI  (Beijing Genomics Institue) fait de la Chine une grande puissance biotechnologique capable de se doter, en séquençant l’ADN, de surdoués. L’eugénisme pourrait donc aboutir rapidement à l’hégémonie d’une nation, ce qui serait bien plus grave que le choix, tout à fait discutable,  de modifier les fœtus conçus in vitro pour avoir des bébés blonds, ou les dérives qui ont déjà eu lieu pour le choix du sexe des bébés depuis plusieurs années. L’immortalité acquise de ces mêmes individus, renforcerait encore le danger.

Connaître la probabilité qu’un fœtus contracte telle ou telle maladie, grâce au séquençage du génome, peut sembler raisonnable. Cependant, cela va probablement modifier notre rapport à la vie et à la mort. Cela risque de nous décourager si jamais on apprend que notre enfant va développer la maladie de l’Alzheimer à soixante ans, alors que nous ne pouvons rien faire pour lui. Le risque serait de voir des personnes choisir de se mettre ensemble non plus pour leur attirance, mais pour leur compatibilité génomique. Ou bien de voir les mêmes personnes refuser le risque d’une naissance. Ce refus sera d’autant plus facile, que la durée de vie pourra être allongée indéfiniment. L’immortalité, causant un non renouvellement des individus, deviendrait donc un immobilisme, sans doute préjudiciable à l’espèce.

D’autres voient encore plus loin, visant une désincarnation partielle ou totale de l’être humain. Partant du principe que  dans vingt ans, la machine deviendra plus intelligente que l’Homme, et comptant sur l’amélioration des interfaces homme-machine, ils espèrent que des greffes dans le cerveau des puces électroniques permettront d’accélérer notre réactivité ou de communiquer par télépathie et, in fine, de transférer toute une conscience dans une mémoire d’ordinateur. Ce qui permettrait d’obtenir une immortalité de conscience, à défaut d’une immortalité organique.  Hervé Chneiweiss nous invite à nous méfier, car même si la science va nous rendre plus performant, il ne faut pas considérer le cerveau comme un disque dur. La véritable intelligence consiste à développer une certaine créativité et à s’adapter à un environnement dont les règles changent : un ordinateur n’hérite pour l’instant que d’une petite partie de la créativité de son concepteur, et n’est capable de s’adapter qu’à des modifications prédéfinies de son environnement.

Rien ne permet pour l’instant de penser qu’un ordinateur sera capable de comprendre des liens avec autrui tel qu’une relation amoureuse ou familiale. La performance technologique ne remplacera jamais les liens sociaux. L’immortalité dans ce cas a-t-elle un sens ?

L’homme, malgré ses faibles capacités de survie a pu, grâce à son intelligence, s’adapter mieux et plus rapidement que toutes les autres espèces.  Sans tomber dans la technophobie, un peu trop présente en France, et freinant des découvertes qui nous permettraient de vivre bientôt plusieurs (centaines ?) d’années en bonne santé, grâce aux thérapies régénératrices, qui permettent aujourd’hui de soigner la tuberculose, certains cancers et de régénérer certains tissus, on peut se demander à quoi ressembleraient des sociétés où l’immortalité, et des liens étroits humains/machine, seraient devenus la règle. D’autant que, comme le montrent les résultats d’une enquête que nous avons réalisée, le désir d’immortalité  ne semble pas universel.

Ce que la population du début du XXIème siècle peut penser

Un sondage sur l’immortalité a été réalisé. 162 personnes ont répondu, se répartissant équitablement entre hommes et femmes.  Les 15-30 ans représentent 59% des répondants et les 30-50 ans, 23%. Les plus de 50 ans représentent 18% de l’échantillon.

Sur l’ensemble des répondants, 44 % souhaitent devenir immortels.

Leurs motivations sont très variées. Parmi les 3 possibilités que nous avons proposées, le manque de temps pour toutes les choses à faire, et le désir de voir le monde évoluer sont les 2 principales, suivies de la peur de mourir.

La majorité des personnes ayant répondu au  sondage (56 %) ne souhaitent pas devenir immortelle. Leurs motivations sont le fait que la mort fait partie de la vie (46%), que cela est inhumain et contre-nature (14 %), ou encore que cela creuserait les inégalités dans le monde, puisque tous les humains  ne pourraient pas y accéder (10%). Parmi les autres motivations (21 %), sont citées : la volonté de ne pas vivre en voyant leurs proches mourir un à un (« ce serait une souffrance éternelle »), la perte de sens de la vie, la conviction que « la mort est le début d’une nouvelle vie : il y a un temps pour tout », que « la vie continue après la mort », et la crainte de perdre « le goût de vivre » (« on se lasserait, on s’ennuierait. »).

A la question de savoir s’ils souhaiteraient vivre plus longtemps sans pour autant devenir immortels, 72 % des personnes ont répondu positivement.

La proportion des hommes et celle des femmes souhaitant devenir immortel est à peu près équivalente. Mais elle varie considérablement suivant l’âge des personnes : ainsi, près de 52% des personnes interrogées dont l’âge est compris entre 15 et 30 ans souhaiteraient devenir immortelles. Ce chiffre descend à 40% pour les 30-50 ans, et à 24% pour les plus de 50 ans. On observe donc que plus les personnes ont vécu, moins elles souhaitent devenir immortelles, ce qui peut sembler paradoxal.

Même s’il est probable qu’un jour l’Homme puisse devenir biologiquement immortel, il apparaît qu’aujourd’hui, une majorité de la population ne souhaite pas accéder à cette immortalité. En effet, si le seul moyen de devenir biologiquement immortel est de remplacer les organes défaillants par des organes mécaniques, alors seuls 8% des interrogés seraient prêts à changer n’importe lequel de leurs organes. Les moyens financiers seront aussi une barrière pour les personnes souhaitant devenir immortelles et prêtes à recourir à tous les moyens nécessaires et disponibles.

A voir aussi : http://tpeimmortalite.eklablog.com/4-les-limites-de-l-immortalite-et-ses-consequences-sur-notre-societe-c24857088

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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