L’ère de l’humain amélioré

La technologie commence à nous doter de pouvoirs autrefois uniquement réservés aux super-héros.

A l’été 1935, deux alpinistes bavarois se rendent dans les Alpes bernoises, espérant devenir les premiers à dompter la monstrueuse face nord de l’Eiger. Le premier jour, leur progression est honorable. Le second, un peu moins, et le troisième, elle est désastreuse. Puis une tempête s’abat sur la montagne et ils meurent, terrassés par le froid. L’année suivante, quatre nouveaux alpinistes y laisseront eux aussi la vie. Après une troisième tentative malheureuse en 1937, un quatuor de grimpeurs réussit, enfin, à atteindre le sommet. L’ascension leur demande trois jours.

Douze ans et de nombreuses victimes plus tard, deux alpinistes viennent à bout de l’Eiger en 18 heures.

Les années 1960 sont celles de la première ascension en solitaire. Au cours des années 1990, des grimpeurs se mettent relever le défi en plein cœur de l’hiver. En 2008, l’alpiniste suisse Euli Steck bat tous les records: il est seul, c’est l’hiver, et il réussit cette ascension en 2 heures, 47 minutes et 33 secondes.

L’Eiger n’a pas perdu en altitude, et les conditions météorologiques ne sont pas non plus adoucies. Mais les humains, eux, sont devenus plus forts, et mieux équipés. Aujourd’hui, la relative facilité de l’ascension de l’Eiger relève, en partie, de progrès technologiques touchant les vêtements et les équipements –des textiles synthétiques ultra-légers, des crampons sur-mesure– qui ont transformé les humains des années 1930 en machines à grimper.

Mais les bon outils ne font pas tout. En 2008, l’Américain Dean Potter réussissait l’ascension de la face nord de l’Eiger à mains nues.

Cela dit, pouvoir grimper un pic alpin en moins de trois heures n’a rien d’un super-pouvoir. En réalité, nous n’avons pas besoin de mutations génétiques, d’éclairs de foudre ou d’expériences de laboratoire qui tournent mal pour produire des individus dotés de capacité physiques et intellectuelles extraordinaires. L’amélioration de l’humain se produit avant tout par le perfectionnement de technologies existantes.

Voici dix ans, le rédacteur en chef de Slate.com, David Plotz, publiait une série d’articles détaillant la manière dont les scientifiques envisageaient l’amélioration humaine – vision, force physique, concentration ou audition–, et ce par des moyens avant tout pharmacologiques et chirurgicaux. Sa série intitulée «Superman» passait en revue diverses technologies émergentes, allant des implants rétiniens aux prothèses auditives, sans oublier la thérapie génique et les smart-drugs.

Aujourd’hui, nombre de ces ressources demeurent encore à l’état d’esquisse. Pour certaines, nous n’avons pas avancé depuis 2003. Mais d’autres technologies, radicalement innovantes à l’époque, comme le modafinil, cette molécule censée améliorer la concentration, sont aujourd’hui connues du grand public, sans avoir pour autant prouvé le caractère révolutionnaire que leurs défenseurs mettaient en avant –ou que redoutaient leurs détracteurs.

La science-fiction devient réalité

Dans le même temps, un nouveau genre d’amélioration technologique s’est mis à attirer l’attention des médias, les dollars des investisseurs, et la suspicion des comités d’éthique. Un secteur où les facultés transformatrices ne relèvent pas de la biochimie, mais d’appareils électroniques reliant nos cerveaux à des sources externes d’information, de données sensorielles ou de force motrice.

L’histoire de l’ascension de l’Eiger nous rappelle combien la technologie portable est loin d’être une tendance nouvelle. Mais aujourd’hui, son décollage a de quoi étonner. Les exosquelettes et les combinaisons musculaires commencent à devenir réalité, du moins pour des buts précis, comme soulever des patients alités. L’armée planche aussi sur des «combinaisons Spider-man», permettant d’escalader des murs lisses. Les jetpacks commencent à doter certains casse-cou de super-pouvoirs dont les humains rêvent depuis Icare.

Mais les technologies les plus époustouflantes, et devenant depuis quelques années réalité, sont peut-être celles qui interagissent directement avec le cerveau humain.

Tout un chacun peut désormais se procurer des appareils se fondant sur la conductivité de sa peau, de ses expressions faciales et même de ses ondes cérébrales pour détecter ses émotions et ses désirs, quoique de façon encore rudimentaire.

Dans le champ médical, les implants cochléaires permettent à des sourds de recouvrer l’audition. Bientôt, des implants neuraux permettront sans doute aux humains de manipuler de vrais objets, par la seule force de leur pensée.

Questions éthiques

En 2008, en Caroline du Nord, des chercheurs ont poussé un singe à se concentrer sur le mouvement de la marche –quand, au Japon, deux jambes robotiques se mettaient en mouvement, contrôlées par l’activité cérébrale du singe transmise par Internet. Et en décembre dernier, grâce à des électrodes implantées dans son cortex moteur, une femme tétraplégique de Pittsburgh réussissait à porter à sa bouche un carré de chocolat à l’aide d’un bras robotique.

A l’heure qu’il est, les performances des médicaments visant l’amélioration des capacités cognitives sont loin d’être aussi extraordinaires. Mais on peut toujours espérer des surprises. Si, ces dix dernières années, les effets du modafinil se sont finalement révélés moins sensationnels que prévu, il n’en a pas été de même des molécules prescrites contre les TDAH (troubles du déficit intellectuel). L’Adderall brouille les frontières entre thérapeutique et perfectionnement, en boostant l’énergie mentale d’individus qui se souffrent pas de TDAH, tout en restaurant la concentration des malades.

Les améliorations biologiques devraient-elles être limitées aux personnes souffrant de maladies ou de handicaps avérés ou, au contraire, faut-il permettre à tous et à toutes d’y accéder? Et que se passera-t-il quand nous aurons, enfin, des possibilités d’amélioration plus invasives et irréversibles? A l’instar de la thérapie génique et même de l’ingénierie génétique des embryons?

Will Oremus

Cf http://www.slate.fr/story/69557/humain-ameliore

 Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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