Les rêves technologiques de Davos. Le cauchemar européen

Pour célébrer la «quatrième révolution industrielle», thème du Forum économique mondial 2016, le centre des congrès de Davos s’était mué en palais de la découverte. Et pour sensibiliser les congressistes aux merveilles que leur réserve le tout-numérique, l’intelligence artificielle et les nanotechnologies, un vrai robot «en chair et en os» – tout aluminium et plastique – les accueillait à l’entrée. Mieux, celui-ci avait le bon goût de lire un quotidien (l’International New York Times) qu’il tenait dans ses mains. Klaus Schwab, l’organisateur du Forum, par ce simple détail, a su se concilier les journalistes inquiets sur leur avenir: si les robots lisent la presse traditionnelle, ils sont sauvés.

Rassurer, fournir des balises pour se repérer dans cet univers de science-fiction désormais le nôtre: tel était le but de ces rencontres. Exemple: «L’adoption de masse de voitures autonomes (sans conducteur humain) pourrait sauver jusqu’à un million de vies à l’échelle mondiale en 2025», a expliqué un expert patenté. On en accepte l’augure. Tout comme, à l’inverse, la prévision selon laquelle la robotisation et l’économie numérique galopante vont détruire 7,1 millions d’emplois d’ici à 2020 dans le monde peut paraître apocalyptique.

«Les technologies ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi, tout dépend de ce qu’on en fait»

«Les technologies ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi, tout dépend de ce qu’on en fait», rappelle avec sagesse Marc Benioff, le président de Salesforce, qui aide les entreprises à dynamiser leurs ventes par le numérique. Les congressistes de Davos en ont fait l’expérience en temps réel: alors qu’on leur vantait les prouesses de «l’intelligence artificielle» ils ont constaté à quel point était déficiente «l’intelligence naturelle» des humains. Le financier-philosophe George Soros, qui a réponse à tout et que l’on écoute car il a gagné beaucoup d’argent en détectant les erreurs des gouvernements, le dit ainsi: «Nous sommes capables de contrôler la nature, mais incapables de nous contrôler nous-mêmes, et donc en mesure de nous détruire comme en témoigne le changement climatique.»

Les risques d’un ralentissement brutal en Chine, la volatilité des monnaies et des Bourses, la chute apparemment sans fin du pétrole et des matières premières, autant d’«incertitudes» que l’on s’est efforcé de circonscrire. «Il n’y aura ni atterrissage en douceur ni en catastrophe de la Chine, mais une croissance autour de 6 % l’an», s’est risqué à prédire le professeur Nouriel Roubini, et le pronostic a rassuré, venant d’un homme surnommé Doctor Doom («sinistre») pour avoir su prévoir le krach financier de 2008.

Tirer la sonnette d’alarme

Pourtant, dans ce marécage de risques, géopolitiques bien plus encore qu’économiques, des évidences ont émergé. Et la plus saillante, est l’irrésolution des Européens à affronter leurs problèmes. Chacun s’est certes efforcé de tirer la sonnette d’alarme. «L’Europe peut sortir de l’Histoire», si elle ne s’accorde pas à trouver une réponse commune «dans les prochaines semaines» à ses problèmes de sécurité et de réfugiés, a lancé Manuel Valls. La haute représentante de l’Europe pour les Affaires étrangères, Federica Mogherini, a partagé avec lui la palme de la grandiloquence, avertissant que l’Union européenne est sur le point «de commettre un suicide» de par sa passivité.

« Il faut un plan Marshall et investir des milliards d’euros dans les pays d’origine des réfugiés et dans les pays voisins »

Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances allemand

Ces grands mots ne suffisent hélas pas. Le ministre polonais des Affaires étrangères, Witold Waszczykowski, a ainsi eu beau jeu de rappeler que la Pologne héberge actuellement un million de réfugiés ukrainiens: «Nous sommes seuls à traiter cette crise», s’est-il plaint.

Des débuts de réponses ont toutefois été esquissés. «Il faut un plan Marshall et investir des milliards d’euros dans les pays d’origine des réfugiés et dans les pays voisins», a préconisé Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances allemand. Mario Draghi, le président de la BCE, s’en est même félicité par avance: «L’un des moteurs économiques que l’on n’a pas encore mis en marche est la probable relance des dépenses publiques pour traiter le problème des réfugiés. Les réfugiés sont un défi et une opportunité.»

Cette analyse purement économique semble faire l’unanimité. Le FMI a d’ores et déjà chiffré l’effet de relance induite de l’aide aux réfugiés, «0,2 point de PIB en plus, si tout se passe bien», selon Christine Lagarde. L’idée comptable de François Hollande de «la primauté du pacte de sécurité sur le pacte de stabilité» (budgétaire) avait pu choquer, formulée trois jours après les attentats du 13 novembre, elle paraît aujourd’hui aller de soi.

«Comparés à la crise grecque, dont on savait que c’était une question de milliards d’euros, les réfugiés constituent un défi existentiel. Une remise en cause de la libre circulation des personnes et de Schengen serait le premier retour en arrière dans l’histoire de la construction européenne», confie un directeur de la Banque mondiale.

«Le temps est venu d’avoir un Churchill», juge l’économiste Hélène Rey, professeur à la London Business School. Il faut passer à la vitesse supérieure: comment accepter que «l’agence européenne Frontex ait un budget de 143 millions d’euros, quand les États-Unis consacrent 32 milliards de dollars pour la sécurité de leurs frontières», dit-elle. La quatrième révolution industrielle ne palliera en rien l’absence de leadership pour l’Europe en proie à ses démons d’immobilisme. «L’Histoire est un cauchemar dont j’essaie de me réveiller», souffle un Irlandais, résumant ainsi le désarroi des Européens présents à Davos.

Jean-Pierre Robin, LeFigaro Economie, 01/02/2016

Cf http://premium.lefigaro.fr/conjoncture/2016/01/25/20002-20160125ARTFIG00091-les-reves-technologiques-de-davos-et-le-cauchemar-europeen.php

 Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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