Jean Didier VINCENT en débat : la recherche, la société…

  • Finalement la philosophie est pleine de certitudes et le scientifique doute beaucoup, c’est un peu inquiétant…
  • Jean-Didier Vincent
    Depuis que la philosophie existe, les systèmes se succèdent. Les philosophes sont de grands faiseurs de systèmes. Et ils se trompent souvent. Ce qui n’a aucune importance. L’esthétique du philosophe implique la chute, le système philosophique doit toujours être un peu boiteux pour être esthétique. Tandis que les conséquences des erreurs scientifiques sont graves. C’est pour cette raison que les scientifiques hésitent. Pour autant, la science n’est pas toujours utile. De nombreux scientifiques ne se prononcent que pour distraire les journaux. Il y a aussi des scientifiques qui ne doutent pas mais qui trichent. Ce sont ceux qui témoignent de la plus grande assurance d’ailleurs. La science contemporaine en souffre terriblement.
  • Le sommet de la recherche se trouve entre les mains d’entreprises privées. Est-ce raisonnable ?

Jean-Didier Vincent
Je pense que c’est plus raisonnable que de la mettre entre les mains de l’État qui impose des contraintes aberrantes. Par exemple avec l’administration, on est obligé de tricher pour avoir de l’argent. Dans le cadre privé, on a besoin de résultats et on n’a pas intérêt à fausser ces résultats. Chaque année paraissent environ 30 000 posters scientifiques, qui permettent d’obtenir des positions reconnues et des crédits. En général, tous ces posters se vantent d’avoir des résultats positifs. En réalité, seuls 10% sont dans ces cas. Les autres sont des copies de ce qu’a fait le voisin. Les chercheurs ne sont pas des prix de vertu. Ils ont besoin de gagner leur vie et sont généralement mal payés, ce qui n’incite pas à la vertu.

  • Et la démocratie dans tout ça ? On s’aperçoit qu’on peut facilement manipuler les cerveaux.

Jean-Didier Vincent
La transformation des cerveaux ne date pas d’hier. Ça fait longtemps qu’on met des électrodes dans les cerveaux pour les faire changer d’opinions. Il suffit de voir ce qui se passait dans les cliniques psychiatriques russes.
Quant à la démocratie, on a dit beaucoup de choses, et beaucoup de mal.
Prenez l’exemple des babouins qui se déplacent en bandes de 60 à 80 individus. Ils changent de site en général tous les jours pour trouver de la nourriture. Ces déplacements ne sont pas sans conséquences ni dangers. Il faut donc qu’il y ait un leader derrière lequel la troupe avance en colonne. On pensait autrefois que ces animaux n’étaient pas organisés. Quand il y avait un danger, on faisait passer les plus anciens devant pour qu’ils se souviennent de la route à prendre et les autres suivaient. En réalité, c’était une erreur. On s’est rendu compte grâce à de nombreuses mesures qu’avant toute décision, il y a conciliabule. Tout le monde ne s’exprime pas, il y a ceux qui jouent le rôle de leaders d’opinion. Quand ils choisissent un leader, ils le font de manière démocratique et ils le suivent sans condition.
Une autre forme de démocratie apparaît chez les abeilles. Une fois que l’essaim est formé, elles partent toutes dans la même direction. Mais auparavant, les abeilles se réunissent. Des estafettes sont envoyées dans plusieurs directions puis reviennent avec des informations qui donnent lieu à une délibération. Une fois la décision prise, l’essaim sait précisément où il va. La démocratie est là.

  • Les nouvelles technologies amènent-elles de nouvelles questions ?

Jean-Didier Vincent
La science ne pense pas. Elle ne pense qu’à l’argent et au programme de recherche qui va être – ou ne pas être – accepté. Il existe plusieurs sources, dont le Fond Européen et quelques instituts privés qui assurent la survie des laboratoires sans lesquels vous ne pouvez rien faire. Les bourses et postes de chercheurs font l’objet de négociations quasiment au couteau. A partir d’un certain âge, un directeur de laboratoire est un chef d’entreprise qui doit se battre pour son personnel et pour sa promotion. Les promotions se font en principe de manière démocratique. En réalité, on assiste à une confrontation permanente entre les syndicats, les chercheurs élus et les chercheurs nommés. Dans ces conditions, la philosophie a du mal à trouver sa place. On est tellement embrigadés par l’administration qu’au plan philosophique la science ne pense plus. Concernant les médecins, on essaye de leur apprendre à penser pendant les deux premières années. Après, ils apprennent des techniques et pensent de moins en moins. Nous sommes dans une sorte de perte de la pensée au niveau de la société tout entière. Et ce n’est pas les journaux ou les débats télévisés qui peuvent y remédier.

Jean-Didier Vincent
Il y a des saisons de fécondité intellectuelle. Je pense que nous sommes en période creuse. Quand on entend des ténors comme Onfray et compagnie, on se dit que la pensée est un peu faible. Alors qu’il y a eu des périodes extraordinaires avec de grands philosophes comme ceux de la Sorbonne qui tenaient le haut du pavé de l’intelligence.

J’ai recruté durant des années des chercheurs pour mon laboratoire. Les chercheurs des grandes écoles sont souvent dogmatiques, se croient très malins et sont nuls. Les universités ne sont pas capables de former de vrais chercheurs. Les chercheurs se forment sur le terrain au cours d’un apprentissage qui relève plus de l’artisanat, du maître et de l’élève, que du passage par l’université. Autrefois, il y avait un vrai travail de groupe au sein de l’École Normale Supérieure. On y apprenait véritablement à penser.
Quid du transhumanisme ? Quels sont les risques sur un plan sociétal et philosophique ?

Jean-Didier Vincent
C’est un risque constant de tomber dans le lubrisme et la monstruosité. Que ce soit dans la pensée comme dans l’action. Le sentiment de perméabilité de la membrane qui sépare les individus est très important et ne fonctionne pas bien en ce moment. Les flux spirituels semblent engorgés. On assiste à une éthicosclérose, comme on parle d’athérosclérose. Il y a tellement de contraintes éthiques qui ne reposent sur rien que finalement la communication entre les gens qui cherchent est un peu bloquée.

Nous basculons dans le « tout artificiel », dans le transhumanisme. C’est de la fabrique. Nous sommes devenus créatures, des petits robots, avec une perte de liberté et de réflexion. Quand vous êtes gouvernés par de la cybernétique, quand vous savez que vos décisions seront toujours contrôlées par un rétro feedback ou un pro feedback, c’est-à-dire soit une anticipation, soit une rétroposition, vous n’êtes plus maître de vous et toutes les dérives sont possibles. Vous êtes alors devenu la créature elle-même.

Il y a le bonheur dans l’esclavage, qui est d’ailleurs le titre d’un livre de Jean Paulhan. C’est un principe qui règne bien souvent dans l’amour, sous forme de soumission.
Nous sommes sans nous en rendre compte dans une société d’esclaves. Vous savez, il y a des choses très simples dans la psychologie de l’alimentation. Un rat pèse 300 grammes, et ne varie pas dans son poids. Si vous le soumettez à un régime de cafétéria, c’est-à-dire que vous lui offrez une dizaine d’aliments au lieu de la seule ration qu’il a d’habitude de consommer, il atteint un poids de 900 grammes en un mois. C’est l’abondance et l’esclavage car il devient addict de la nourriture parce qu’on lui en fournit trop. Nous sommes de plus en plus soumis aux addictions. Ce qui constitue un danger social considérable, lié à la liberté qui nous est donnée. Casanova, qui est un de mes sujets de prédilection, est addict du jeu. Il en devient dépendant, et dès qu’il gagne, il dépense. Parallèlement, il devient très avare, ne dépensant que ce qu’il gagne dans le jeu. Ce qui génère une situation sociale particulière. Toutes ces règles ne rentrent pas dans les grands principes philosophiques de la liberté. Notre liberté est menacée dès notre plus jeune âge.

Jean-Didier Vincent
Je voudrais revenir sur un principe très simple de mon point de vue de biologiste. La première qualité qui fonctionne extraordinairement bien chez l’homme, c’est l’imitation. Il y a les neurones miroirs qui permettent de comprendre l’autre et d’en être compris à travers les gestes, puis de les simuler. Cette machine miroir est soumise à des défaut de fonctionnement que Scheler a bien décrit en parlant de contagion affective. A certains moments, le sujet ne se possède plus en tant que sujet mais il est atteint par une sorte de virus qui l’incite à imiter l’autre sans savoir qu’il l’imite. Ce phénomène se situe à l’inverse de l’addiction puisqu’il fonctionne à coup unique. Tout à coup cette contagion affective s’empare d’une population. Pour le meilleur comme pour le pire. Notre société ne sait pas se prémunir contre ces phénomènes qui sont d’ordre biologique.
Ma question concerne les moyens de la modernité. Aujourd’hui les moyens technologiques sont largement développés par des sociétés qui captent de plus en plus de capitaux. Avec assez peu de personnes, ces entreprises disposent de moyens énormes. Assistons-nous à une captation de la technologie par un petit groupe très riche et un peu élitiste ?

Jean-Didier Vincent
En ce qui concerne les technologies de la biologie, il est clair que la première menace est celle d’une spéciation à partir du coût des opérations que sont par exemple les clonages. Toutes ces manipulations, dans le mesure où elles sont extrêmement coûteuses, sont réservées seulement à quelques-uns. Je ne sais pas si la liberté a quelque chose à voir avec ça. A ce sujet, il y a un très beau livre de Starobinski , « L’invention de la liberté ». Nous sommes libres, mais ça ne va pas durer longtemps.
Vous avez parlé de liberté et de totalitarisme. Spinoza a dit que notre degré de liberté était proportionnel à notre accès à la connaissance. Avec Internet aujourd’hui, nous avons un accès exceptionnel à la connaissance. Cette ouverture ne nous permet-elle pas de voir le verre à moitié plein ?

Jean-Didier Vincent
Je ne vois notre salut que grâce à une chose. Connaissez-vous la faille de San Andreas? Elle va probablement s’ouvrir d’ici quelques années. Google aura du mal à s’en remettre…

On a Internet. Il s’agit d’un phénomène mondial. L’État-nation est-il appelé à durer ?

Jean-Didier Vincent
L’université ramène à l’idée d’universel, qui est le local sans les murs. Le problème se situe dans la relation aux murs qui sont une menace pour l’universel. Le digital, comme la peau des civilisations, constitue un épiderme léger. C’est d’ailleurs pour cela qu’on l’appelle « la toile ». C’est une illusion. La communication est d’un autre ordre. Nous devons repenser plus profondément et avec moins de métaphores la question de l’universel.

  • Lors des événements tragiques que nous venons de connaître, à contrario de ce que vous venez de dire à l’instant, il semblerait que les populations prises d’angoisse avaient besoin de s’adosser à des frontières concrètes pour se sentir en sécurité. On s’aperçoit dans ces circonstances que le monde global fait peur.

    Jean-Didier Vincent
    Les frontières ont des fonctions sociales absolument indispensables. Je crois qu’on se dirige vers une organisation sociale qui regroupera peu de monde. Le monde est trop vaste, il manque de limites, s’avère ingérable. Une gouvernance universelle est une absurdité totale. Nous devons adopter un changement de dimension. Ce qui est très difficile à faire. Nous y parviendrons peut-être via des initiatives locales, comme celle que vous menez ici.

 

Cf http://le-cera.com/intervenant/le-grand-debat-du-cera-jean-didier-vincent/

 Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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