Jean-Didier Vincent : de l’humain au transhumain

Dans « Bienvenue en Transhumanie », le neurobiologiste explore, la fabrique l’homme de demain.

Jean-Didier Vincent[1], vous nous proposez à travers votre nouveau livre une visite guidée en « Transhumanie », où se jouerait le futur de l’homme. Mais pourquoi ce terme de « transhumain » ?

Jean-Didier Vincent : Le transhumain n’est qu’une étape transitoire sur le chemin qui mène au posthumain. Chaque innovation entraînant une augmentation exponentielle des capacités d’action, on ne sait absolument pas combien de temps peut durer la transition. Le séquençage du génome humain devait durer vingt ans, il en a pris deux ou trois. La force du transhumanisme, c’est qu’il est passé très vite à l’acte avec une idéologie relativement faible. Les soldats sont déjà des semi-robots, des êtres hybrides. Dans dix ans, le bombardement aérien appartiendra au passé. Les combattants seront hypercuirassés, autoréparables, guidés par un smart dust, un nuage intelligent formé de milliers de robots qui lui fourniront des informations.

En quoi le projet transhumain se distingue-t-il de ce qu’on appelait autrefois le progrès ?

Le transhumain parle d’un monde nouveau, alors que le progrès est une notion accrochée au monde ancien, un monde qui croit à l’humain et à sa pérennité. Mais l’humain, c’est binaire, ça tire dans un sens puis dans l’autre, vers le bien puis vers le mal, vers la vie puis vers la mort. Le cerveau de l’homme est ainsi fait qu’il fonctionne sur des processus opposants qui sont au coeur de tout ce qui est vivant. Le progrès n’échappe pas à cette dialectique : il n’existe pas de changement qui ne soit accompagné d’une contre-réalisation – Élisée Reclus parle de « régrès ». Freud l’a bien vu dans Malaise dans la civilisation : toute solution entraîne sa contre-solution. Chaque fois que l’homme veut améliorer son sort, il tombe dans des abîmes pires que les montagnes qu’il voulait gravir.

En vous lisant, on est projeté dans un monde de savants fous qui cherchent le secret de l’immortalité. Est-ce bien sérieux ?

Tout ce qu’il y a de plus sérieux – le montant des crédits mobilisés pour cette entreprise en témoigne ! Les transhumanistes ne sont pas une secte mais un groupe de pression très actif, en particulier dans certains secteurs de l’administration américaine. Leur point commun, c’est qu’ils font le pari d’une rupture radicale dans l’évolution humaine : le forçage réalisé grâce à l’utilisation des technologies convergentes permettrait à l’humanité d’échapper au destin commun de toutes les espèces, c’est-à-dire à la disparition. Il est bien question d’agir sur la vie, donc sur la mort. Mais l’immortalité est un horizon mythique. En revanche, ce qui est vrai ici et maintenant, c’est que les capacités d’intervention des technosciences sur le vivant se sont considérablement accrues et qu’il est urgent de décider collectivement ce que nous voulons en faire, au lieu de nous aveugler comme nous l’avons fait avec les OGM. On se moque de supprimer la mort, mais si on peut vivre 150 ans dans de bonnes conditions, il faut absolument que tout le monde puisse en profiter. Voilà le véritable défi que nous devons relever.

Le prix de la survie de l’humanité sera-t-il sa disparition sous sa forme actuelle ?

De fait, les partisans du transhumain rêvent d’un homme nouveau, « augmenté », en faisant l’impasse sur le fait que cela signifie forcément la mise au rancart de l’ancien. Cela dit, ne nous emballons pas. Tant que l’homme est limité, mortel ou semi-mortel, nous sommes condamnés à nous en sortir avec les moyens du bord, c’est-à-dire avec l’homme moderne que nous connaissons et, après tout, il est plutôt réussi. Mais, un jour, les individus seront tellement trafiqués que les valeurs morales ne seront plus les mêmes. On assistera à la disparition de la métaphysique puis à celle de Dieu.

Est-ce si réjouissant ? Le monde biblique a des défauts, mais il a pour lui l’inouïe supériorité de l’incarnation qui lui a permis d’engendrer la littérature, l’art et même l’amour.

L’amour : vous avez mis le doigt sur la question cruciale. Je prétends qu’il faut sauver l’amour car c’est lui qui qualifie la vie. Que devient l’amour si la sexualité et la reproduction sont déconnectées ? Fera-t-on l’amour à l’ancienne ou, comme le pensent certains transhumanistes, avec des puces qui stimuleront l’hypothalamus, ce qui signifie le triomphe de l’onanisme ? Les transhumanistes n’ont aucune réponse à ces questions. Je crois pour ma part que nous devons mettre notre savoir-faire au service d’une nouvelle façon d’être homme et retrouver les valeurs de solidarité, d’entraide et d’amour.

En somme, vous voulez bien conserver le modèle vintage de l’homme, mais en éliminant la cupidité, l’agressivité, autrement dit la nature humaine ?

Arrêtez de me traiter comme un illuminé ! Je ne suis pas un disciple de Stéphane Hessel. Toutefois, il est difficile de nier que nous sommes arrivés à la limite du tolérable, que ce soit sur le plan de l’écologie, de la production, de la violence, des inégalités. Il ne s’agit pas de tourner le dos aux technologies mais de leur assigner de nouvelles ambitions. L’idée d’une victoire sur la mort est opérante comme illusion méthodologique, mais l’important, c’est que la culture de mort cesse de gouverner le monde. Si on vit plus longtemps sans infirmités, on réglera d’énormes problèmes budgétaires ; si on découvre une forme d’énergie accessible à tous, cela supprimera immédiatement une cause de guerre. Seulement, pour cela, nous devons nous débarrasser de tous les capitalistes véreux. Parce que c’est toujours Satan qui mène le bal. Nous avons besoin d’une révolution !

En attendant le Grand Soir, pourriez-vous nous dire ce que sont les technologies convergentes ?

Il s’agit de l’informatique, qui ouvre aujourd’hui des possibilités de calcul permettant de vérifier à toute vitesse les hypothèses les plus farfelues, des nanotechnologies qui consistent à agir sur l’infiniment petit, de la science du cerveau et des biotechnologies. On parle de technologies convergentes car leur interaction décuple leur puissance.

Croyez-vous qu’avec l’aide de la science les bons affects vont triompher ?

Évidemment pas ! C’est peut-être le rêve des transhumanistes, mais je reste à mi-chemin : je crois en l’humanité, mais aussi dans sa capacité à devenir meilleure. Pour moi, il faut laisser les affects s’exprimer dans une société le mieux régulée possible, mais pas par une dictature, ni même par le sommet. Toute forme de réforme doit commencer par la rupture avec le centralisme et l’abandon de l’illusion d’une gouvernance universelle. Il faut retrouver le sens du local et des petites communautés où l’art pourra s’exprimer sans être exposé aux tentatives spéculatrices. Si on est malheureux quand son prochain meurt de faim, c’est déjà quelque chose de gagné.

L’homme est aussi bon qu’il est mauvais. Nous devons apprendre à gérer ces processus opposables, à traiter la méchanceté, à inventer des sociétés qui tolèrent les fous, où les pervers puissent s’accomplir sans gêner les autres. Le problème, c’est le profit, le capital qui dirige tout. L’homme n’est pas voué au mal et à la destruction. Si les êtres humains ne sont plus fascinés par leur face sombre, ils pourront construire un monde régulé de façon harmonieuse dans lequel nos tendances diaboliques seront obsolètes.

Ce monde ne sera-t-il pas un monde sans adultes ?

Tant mieux ! Nous crevons de notre hypermaturité. Nous sommes un monde de vieillards, impuissants, radoteurs, qui s’accrochent à leur position.

Nous sommes, pour le meilleur et pour le pire, le monde de la démocratie…

La démocratie, c’est la négation de l’amour, de l’entraide, c’est l’autorité de quelques-uns. Les anarchistes ne sont pas démocrates, ils sont pour la solidarité universelle parce que, comme l’a dit Élisée Reclus, l’anarchie, c’est la forme supérieure de l’ordre. Je fais le pari que l’évolution va dans le bon sens. On va bricoler dans toutes les directions et seul le meilleur subsistera. Finalement, il faut faire confiance à la nature.

Vous avez passé votre vie à vous battre avec la nature. Avez-vous l’impression de vous être trompé ?

Au contraire, je fais partie des escargots heureux : je regarde avec une certaine complaisance la bave que j’ai laissée derrière moi. Je vis avec ma mémoire et en même temps avec l’idée que les choses iront mieux demain. Bref, je suis un pessimiste heureux. Je déteste donner des leçons et, dans le fond, j’ai un seul message : aimez-vous les uns les autres. Cela peut sembler ringard, mais c’est la seule chose qui reste : j’ai aimé aimer et je voudrais que ça continue le plus longtemps possible.

 

Propos recueillis par Élisabeth Lévy. Publié le 13/10/2011, Le Point.fr

 

« Bienvenue en Transhumanie. Sur l’homme de demain », de Geneviève Ferone et Jean-Didier Vincent.

Cf http://www.lepoint.fr/grands-entretiens/jean-didier-vincent-de-l-humain-au-transhumain-13-10-2011-1386477_326.php

[1] Professeur à l’Institut universitaire de France et au CHU Paris-Sud.

 

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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