Le transhumanisme en marche !

Il y a aujourd’hui, en France, environ 40.000 personnes atteintes d’une maladie génétique dégénérative, la rétinite pigmentaire, qui rend peu à peu aveugles ceux qui en sont atteints. Or, une firme allemande a développé une puce électronique qui, une fois implantée derrière la rétine du malade, permet de lui rendre une grande partie de sa vue. La puce convertit la lumière en signaux électriques, puis elle les amplifie et les transmet à la rétine par une électrode, de sorte que les signaux peuvent emprunter la voie normale du nerf optique pour atteindre le cerveau où ils sont transformés en images. Notez que, il y a peu encore, on aurait parlé de science-fiction. Aujourd’hui, c’est chose faite, et c’est à peine si nous en sommes surpris. On a là un bel exemple du passage insensible du thérapeutique à l’augmentatif: au point de départ, il s’agit certes de guérir une pathologie, mais à l’arrivée, on a affaire à une hybridation homme/machine. Ajoutons encore que, si un jour un pas de plus était accompli par la science et que la chirurgie génétique permettait par un «couper/coller» de réparer les gènes défectueux dans l’embryon, il serait bien difficile de s’y opposer. […]

Sur les plans technique et scientifique, rien n’est désormais impossible

Sera-t-il possible un jour (bientôt? déjà?) «d’augmenter» à volonté tel ou tel trait de caractère, l’intelligence, la taille, la force physique ou la beauté de ses enfants, d’en choisir le sexe, la couleur des cheveux ou des yeux? Nous n’en sommes pas encore tout à fait là, bien des obstacles restent à franchir sur les plans technique et scientifique, mais, en théorie du moins, rien n’est désormais impossible. De nombreuses équipes de chercheurs y travaillent de la manière la plus sérieuse qui soit un peu partout dans le monde. Ce qui est certain, c’est que les progrès des technosciences sont dans ces domaines d’une ampleur et d’une rapidité inimaginables.

Comme l’ont compris un certain nombre de penseurs de premier plan en dehors de la France, aux Etats-Unis et en Allemagne notamment -Francis Fukuyama, Michael Sandel ou Jürgen Habermas, par exemple-, cette nouvelle donne nous oblige à réfléchir, à anticiper les questions abyssales que ces nouveaux pouvoirs de l’homme sur l’homme vont inévitablement soulever sur les plans éthique, politique, économique, mais aussi spirituel dans les années qui viennent. […]

Les questions éthiques soulevées par le projet transhumaniste sont très loin d’être aussi simples que le pensent ceux qui se croient autorisés. Les progrès des sciences peuvent avoir des retombées admirables, comme des conséquences effroyables. Il est absolument crucial de distinguer entre deux niveaux de réflexion tout différents, même si la ligne de partage est difficile à opérer: d’un côté les réalités, ou les projets, authentiquement scientifiques et, de l’autre, les idéologies, parfois détestables, voire effroyables, qui les accompagnent. […]

Au fond, tout revient en dernière instance à une même question: s’agit-il de rendre l’humain plus humain -ou pour mieux dire, meilleur parce que plus humain-, ou veut-on au contraire le déshumaniser, voire engendrer artificiellement une nouvelle espèce, celle des posthumains?

L’inquiétant mutisme des démocraties européennes

Tandis qu’on parle du climat, que l’affaire mobilise chefs d’Etat et de gouvernement autour de grands raouts médiatico-politiques qui n’engagent que ceux qui veulent y croire, nos démocraties restent quasiment muettes face aux nouvelles technologies qui vont pourtant bouleverser nos vies. Nos dirigeants, et nos intellectuels, tétanisés par le sentiment du déclin, fascinés par le passé, les frontières, l’identité perdue semblent plongés dans la plus complète ignorance de ces nouveaux pouvoirs de l’homme sur l’homme. Pourtant, dans le contexte actuel, jamais peut-être la compréhension du temps présent, des lames de fond qui le traversent, n’a été aussi nécessaire et urgente qu’aujourd’hui. Jamais le mot régulation n’a désigné un enjeu plus décisif que dans la situation inédite, et sans doute irréversible, qui est désormais la nôtre.

Deux attitudes, en l’occurrence, sont également intenables, pour ne pas dire absurdes: d’un côté prétendre tout stopper, de l’autre tout autoriser, laisser faire, laisser passer, au nom du fantasme de toute-puissance, à la fois ultralibéral et technophile, selon lequel tout ce qui est scientifiquement possible doit devenir réel. La tentation de tout interdire, en invoquant la sacralisation religieuse ou laïque d’une prétendue «nature humaine» intangible et inaliénable, pour tuer dans l’œuf le retour du «cauchemar eugéniste» que véhicule toujours peu ou prou le transhumanisme, sera impossible à tenir, et ce pour des raisons à la fois si fortes et si évidentes que nul ne pourra y résister. Imaginez une seconde qu’un jour nos médecins soient en mesure d’éradiquer les pires maladies qui soient, disons par exemple, l’ Alzheimer, la mucoviscidose ou la chorée de Huntington, pour ne rien dire de tel ou tel cancer. Imaginons encore que cela ne soit possible qu’au prix de manipulations irréversibles du génome humain. Qui pourra sérieusement s’y opposer? Ne fût-ce que par amour pour nos proches, par souci du bien-être de nos futurs enfants, par sympathie pour ceux qui souffrent, nous irons dans le sens du «progrès».

Il y aura quelques résistances, bien sûr, à commencer par celles des religions, qui sont d’ores et déjà hostiles aux simples procréations médicalement assistées (ce qui n’arrête à peu près personne, pas même dans le monde des croyants), mais elles seront vite balayées par la volonté de fuir la souffrance, la maladie et la mort. En veut-on un indice? 97% des femmes enceintes qui apprennent qu’elles pourraient accoucher d’un enfant trisomique décident d’avorter -ce qui montre à quel point une certaine forme d’eugénisme libéral n’est plus taboue. D’un autre côté, il est clair que tout autoriser, au risque de créer de véritables monstres, des êtres hybrides homme/machine/animal, qui n’auront plus grand-chose à voir avec l’humanité actuelle, fait reculer d’effroi la plupart d’entre nous.

Le maître mot sera: régulation

Voilà pourquoi, face à la révolution transhumaniste, et plus généralement, face aux nouvelles techniques qui la rendent possible, le maître mot est «régulation». […] Car les technologies nouvelles ont deux caractéristiques qui leur permettent de se soustraire assez aisément aux processus démocratiques ordinaires: elles se développent à une vitesse folle, et elles sont extraordinairement difficiles à comprendre, et plus encore à maîtriser, d’une part parce que les connaissances théoriques et scientifiques qu’elles mobilisent dépassent en général le savoir limité des politiques et des opinions publiques, d’autre part parce que les puissances économiques et les lobbies qui les sous-tendent sont tout simplement gigantesques, pour ne pas dire proprement démesurés.

La Révolution transhumaniste. Comment la technomédecine et l’uberisation du monde vont bouleverser nos vies, de Luc Ferry, Plon, 2016.

Par Patrice de Méritens, 01/04/2016

Cf http://premium.lefigaro.fr/vox/societe/2016/04/01/31003-20160401ARTFIG00092-non-ce-n-est-pas-de-la-science-fiction-le-transhumanisme-est-en-marche.php

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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