Les futurologues et le totalitarisme

Un futur totalitaire se communique comme un événement brut, relatif à une réalité simple, voire simpliste. Le devenir d’une société s’y présente en quelques mots. De tous les futurs, il est celui qui s’exprime et se comprend le plus facilement, alors que la complexité et l’incertitude se conçoivent, et se vendent beaucoup plus mal.

le totalitarisme prend source dans l’émotionnel

Les psychologues le savent: on croit davantage à ce qui fait peur. L’enfer est plus photogénique que le paradis. Le futur totalitaire est remarquable, attractif, séduisant. Il a la beauté du diable. Il est reçu comme les histoires de sorcières par les enfants qui, tout en leur faisant peur, les rassurent et leur font paraître encore plus doux l’ours en peluche qui dort à leur côté.

Cette capacité émotionnelle de la prévision totalitaire ne manque pas d’être exploitée, le cas échéant, de façon stratégique, car faire peur enclenche un processus.

 le totalitarisme comme représentation de l’essentiel

Prédire un futur totalitaire c’est attester qu’on ne travaille pas dans l’accessoire, mais dans le primordial, qu’on a mis en lumière le principe qui va écraser tous les autres. La question de la crédibilité d’autres prévisions, mêmes argumentées, même plausibles, n’a dès lors plus lieu d’être. Tout en formulant sa réponse, la prédiction totalitaire impose aussi sa problématique: si nous sommes appelés à vivre sans ressources dans un désert aride, nous n’avons plus que faire de l’avenir des robots. Se trouvent ainsi exclues, non seulement les autres images du futur, mais aussi les autres questions du présent.

en futurologie, le totalitarisme est consensuel

La prédiction totalitaire conforte le non-militant dans son non-militantisme, puisqu’il signifie que nous sommes les jouets de forces qui nous dépassent.
À l’inverse, le militant politique va y trouver le fondement de sa rhétorique pour le présent: «si nous ne nous mobilisons pas contre ceci, voilà ce qui va arriver». Pour le militant économique, le caractère indiscutable de ce futur permet de ramener l’action à une problématique simple: prendre de l’avance ou prendre du retard.

 la satisfaction du cartésien comme de l’être sensible

S’il satisfait l’approche sensible en travaillant dans l’émotionnel, le futur totalitaire parle également au cartésien. Il se présente toujours comme le résultat d’une relation de cause à effet issue d’une tendance existante:

  • nous consommons de plus en plus de ressources, au final il n’y en aura plus du tout
    • les robots deviennent de plus en plus intelligents, ils nous domineront.
    • Facebook collecte nos données personnelles, il finira par tout connaître de nous.
    • etc…

C’est simpliste, mais logique.

 l’idée d’une société unitaire

La prédiction totalitaire est socialement unificatrice: elle véhicule l’idée que nous sommes tous dans le même bateau, que nous serons tous heureux de la même manière ou tous asservis de la même façon. Cette idée-là aussi est présente dans les religions. La puissance de suggestion de ce type de prédiction lui permet de classer immédiatement comme hors sujet, toutes les analyses, toutes les expériences, qui accumuleraient les preuves du contraire.

La prédiction totalitaire est apolitique

Médiatiquement parlant, l’évolution radicale se vend mieux. Or l’évolution radicale appliquée à une démocratie ne peut mener qu’à son contraire. Sauter ainsi les phases intermédiaires pour évoquer directement le stade final dispense de s’interroger sur les évolutions possibles et donc sur le contenu actuel de nos démocraties. Or c’est précisément cette question qui fonde la réflexion politique.
De plus, le futur totalitaire est généralement sans visage spécialement lorsque le vecteur de l’évolution est rattaché aux technosciences. Il génère une dictature qui ne s’articule en rien à l’économie. Le futur totalitaire apparaît donc apolitique, et l’apolitisme est consensuel.

La démagogie a toujours été consensuelle. C’est d’ailleurs à çà qu’elle sert.

 le futur totalitaire: une mise en ordre… radicale

Vouloir décrire une société suppose de faire référence à un “état“ de cette société. Or, l’introduction de cette idée n’apparait envisageable que dans le totalitarisme. Cette notion n’a pas de sens en démocratie puisque, comme le précise Paul Ricoeur:

Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêt

Seule la vision d’une société future organisée renvoie à l’idée d’une pensée organisée du futur, et c’est là que se combinent les exigences de contenus et de communication.
L’objet de la futurologie peut se définir comme la recherche d’une mise en ordre du champ des possibles. Cette mise en ordre n’apparaît complète qu’avec le totalitarisme. Les positions intermédiaires sont perçues comme des démarches non terminées.

En futurologie, tant qu’un pouvoir ne s’est pas octroyé l’hégémonie totale, le désordre est perçu comme régnant toujours… au moins au niveau des idées.

le totalitarisme comme façon de mettre de l’ordre

Ainsi, pour obtenir un futur lisible et ordonné, tout se range beaucoup plus vite lorsque l’on peut:

  • faire l’économie… de l’économie, sous ses différents aspects, qui gère la plus grande partie des possibles
    • faire l’économie de l’évolution des légitimités qui gère la résistance sociale
    • se dispenser de savoir «qui est le nous»
    • appréhender le futur comme l’application simple d’une relation de cause à effet. Hannah Arendt associait le totalitarisme à la dissolution des structures sociales et, de fait, une fois débarrassé de ses structures sociales, il est certain que le futur d’une société s’appréhende beaucoup plus facilement.

 

Cf http://100futurs.fr/blog/pourquoi-les-futurologues-ont-besoin-du-totalitarisme/

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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