Le totalitarisme « gentil »

« Un État totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. La leur faire aimer – telle est la tâche assignée dans les États totalitaires d’aujourd’hui au ministère de la propagande, aux rédacteurs en chef de journaux et aux maîtres d’école. »

Aldous Huxley, nouvelle préface au Meilleur des Mondes, 1946.

 

Au XXe siècle, l’Europe a vu l’émergence d’une forme de gouvernement qu’on a appelé le totalitarisme. Ce gouvernement s’exerce à travers le pouvoir d’un parti unique qui tend à contrôler tous les aspects de la société et de la vie même d’un individu, qui doit se fondre dans sa totalité dans l’unité de l’État, jusque dans sa pensée. Cela a été rendu possible par la mise au pouvoir d’un seul leader charismatique à la tête de son parti unique dirigeant lui-même un appareil policier utilisant la terreur comme moyen de pression envers les citoyens eux-mêmes manipulés, l’État totalitaire contrôlant la totalité des moyens de communication de masse. Après la seconde guerre mondiale, ce système politique, défait par les puissantes démocraties, est tombé en désuétude … Semblerait-il. Aldous Huxley, en 1946, a écrit sa célèbre œuvre Brave New World, traduite en français sous le titre de Le Meilleur des Mondes. Il y imagine une société nouvelle, encadrée par un État mondial ayant été créé après la destruction des sociétés anciennes par un conflit mondial. Le système d’organisation de ce nouveau monde fonctionne comme la planification communiste : on produit des humains, génétiquement en laboratoire, selon les besoins de la société. La reproduction sexuée a disparu. Cette production est divisée en castes, chacune ayant des propriétés génétiques différentes. Chaque caste de la société est conditionnée pour aimer sa situation. Pour aimer sa servitude. Pour accentuer cela, une drogue nommée Soma est distribuée à tous les individus de la société. Cela permet une cohésion. Dans cette société, la liberté a disparu mais chacun est heureux. Chacun est heureux, mais cette société a cherché méthodiquement à écraser tout ce qu’il y avait d’humain dans l’homme dans un but utopique de perfection. Ce que pose Huxley dans ce passage de sa nouvelle préface, c’est que, dans notre société actuelle et sans doute dans son futur, les gouvernements des nations cherchent un nouveau totalitarisme, de nouveaux moyens de contrôles sur les masses, et ils ont eu cette brillante idée : ne plus contraindre mais faire aimer leur servitude aux hommes.

Depuis quelques décennies, les hommes recherchent ardemment le bonheur. La société les y pousse. La société de consommation. La recherche du bonheur à travers l’avoir matériel constitue la principale motivation de vivre de nos contemporains. On a calculé qu’entre la naissance et l’âge de18 ans, l’œil humain avait été, en moyenne, exposé à 350.000 publicités. À l’âge adulte, les hommes travaillent comme des fourmis industrieuses pour se payer tout ce qui leur font envie. Un travail forcené mis en valeur par cette société qui les exploite doublement : dans la production et dans la consommation – de cette manière l’argent tourne en vase clos. Ils n’ont plus de temps pour penser, trop occupés à rechercher ce bonheur promis mais jamais obtenu, car toujours fuyant. L’entretien de l’éternelle frustration est le moteur de leur moteur, entretenu par « l’armée de directeurs » dont parle Huxley qui ne sont autre que les agents publicitaires, payés grassement par des entreprises en tous genre, elles-mêmes gérées par d’autres directeurs ayant une « haute main » sur une foule d’employés gérés militairement, pour faire vendre leurs produits. Alexis de Tocqueville, dans son traité De la démocratie en Amérique, essaie ainsi d’imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se présenter à nouveau au monde. Il imagine « une foule innombrable de gens semblables, qui tournent sans repos sur eux-mêmes, pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils remplissent leur âme.

Tocqueville a vécu au début du XIXe siècle. Comment a-t-il pu anticiper la société actuelle, basée sur, justement, un modèle américain de bonheur matériel, The american way of life ? Car c’est encore ici notre monde qu’il décrit. Ne voit-on pas les gens tourner sur eux-mêmes, ne se préoccupant que rarement des autres ? À travers le monde, les hommes sont rivés sur leurs objectifs, leurs profits. La crise actuelle en est un exemple. Tocqueville disait aussi « Si ils ont une famille, ils n’ont plus de patrie ». Une Nomenklatura digne des sombres heures du régime stalinien se créerait-elle à l’ombre même de la souveraineté du peuple ? Ici aussi, nous pouvons voir la trace de ce totalitarisme nouveau dont parle Huxley. Un État mondial(isé), tutélaire, divise les humains et ne les prend que seul à seul pour leur inculquer une manière de faire et de penser. Il travaille à leur bonheur, certes, mais pas à leur épanouissement.

L’individu, mis à part du destin collectif, est dès lors une proie facile pour l’État qui possède ou régit les grands groupes d’information et de communication de masse (ingrédient du totalitarisme). Ne sommes-nous pas inquiétés par le fait que le Président français Nicolas Sarkozy ait le double de temps d’audience que ses rivaux à la présidentielle ? Ne sommes-nous pas outrés par les scandales à répétition qui ont secoué la Grande-Bretagne, impliquant News of the World, la plus grande enseigne de l’information mondiale et le Primer ministre britannique lui-même ?

En outre, cet État tutélaire porte bien son nom. Nous voyons dans nos pays ce que l’on a appelé « l’État-Providence ». Un système fortement socialisé dans lequel l’État influait sur l’économie et répondait aux grands besoins de la population. De ce fait, il se place comme le seul assureur de leur jouissance. Il est prévoyant et stable, car il pourvoit au plaisir des gens : ce qu’ils recherchent eux-mêmes. Cet État aime à ce que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne fassent que cela. Il anesthésie leur pensée par les jeux du cirque. Panem et circenses ! Et la foule ne pense plus à autre chose qu’à s’amuser et ne revendique rien. Comme Huxley et le Soma, la foule se drogue à la bêtise et à l’abrutissement : la télévision, les jeux, les sports sont autant de moyens de distractions qui détournent le peuple des problèmes qu’il a. La servitude que l’État impose est agréable, tout le monde en conviendra. L’aide sociale est une bonne chose, les différents services aussi. Mais, par sa politique libérale, il enferme la population. Face à l’avalanche de publications, où trouver celle qui sera subversive ? Il n’empêche pas le peuple de faire ce qu’il veut : il amollit sa volonté. Il en fait des assistés ! Pourquoi se démener à travailler pour payer son loyer et vivre pauvrement puisqu’on peut se le faire payer par la communauté et placer son argent dans d’autres domaines comme… l’abonnement à la télé, les petits plaisirs matériels, pour soulager l’existence et s’éviter de réfléchir pour la rendre meilleure soi-même : l’État est là. Cet état de fait empêche le pauvre, aidé par l’État, de comprendre que c’est de la faute de ce même pouvoir s’il est laissé dans sa pauvreté utile aux grands, ces « armées de directeurs ».

A travers la société de consommation, l’Etat promet le bonheur. Un bonheur qui, sitôt acquis, s’envole. Pour échapper à cette frustration éternelle (car nous voulons toujours mieux !), l’homme travaille sans répit dans ce vase clos tenu par les « grands directeurs », et exacerbe son individualisme dans sa quête égoïste, devenu une proie facile pour l’État qui, régissant les grands groupes d’information, distille lentement son anesthésie dans nos cerveaux ?

Cf Lucas Michel, 17.08.2012

http://lcsmchl.blogspot.fr/2012/08/le-totalitarisme-gentil.html

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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