« La complication », Claude Lefort : la perte de légitimité du politique

La complication, ce dernier ouvrage de Claude Lefort[1] peut être considéré comme un résumé de son oeuvre. Encore une fois, il s’agit de la question du pouvoir dans les sociétés modernes, question intimement liée à celle de l’individu. Pour Elias on ne peut qu’aller dans le sens de la « civilisation », en profitant tout au plus de l’occasion, Pour Arendt la politique sert surtout a montrer qui on est. Pour Gauchet, la politique perd sa légitimité dans une société de marché réduite à la gestion des conflits é. Quel sens peut donc garder l’engagement politique dans ces conditions ?

 La politique impossible

  1.   – Impuissance du politique

Hannah Arendt insiste sur la pluralité comme essence de la démocratie mais elle voit surtout le risque d’une dispersion des individus, condamnant la politique à l’impuissance et à la représentation des intérêts privés. Pour elle c’est le politique même comme dimension du monde commun et de la reconnaissance qui est menacé. En effet, le domaine public de la délibération est remplacé par le calcul, la rationalisation, la richesse (le social) étant devenu l’unique souci collectif. Dès lors, on assiste à la suppression de la distinction des sphères privé et public par la réduction du public (décision politique) au privé (production de richesse). Or, le totalitarisme se définit par cette abolition de toute barrière entre public et privé (entre citoyen et peuple, race, richesse). Au lieu d’une démocratie basée sur les citoyens et la délibération publique, seul compte désormais le processus de l’histoire et de la production, du changement, où la vie des individus ne compte pas, encore moins ce qu’ils pensent mais seulement l’accélération du mouvement de l’histoire qui les dépasse, éliminant inaptes, et incapables qui freinent notre progression : tout à la croissance !

Marcel Gauchet systématise ces analyses dans sa théorisation de la « société de marché » qui reste l’idéologie dominante du pluralisme. La perte de légitimité de la religion se propage à toutes les institutions et nous serions désormais dans un temps véritablement historique, d’un changement sans fin ; temps où plus rien n’est possible comme si la démocratie avait atteint sa perfection éternelle. On peut tout dire mais cela n’a aucune importance, on peut dire n’importe quoi car personne n’entend. L’un décide ceci, l’autre cela et leurs actions s’annulent sans laisser de traces, la pluralité des fins interdisant de privilégier une quelconque direction. On ne peut que laisser faire, se limiter à la gestion des conflits par lesquels la société se modifie, s’auto-configure et doit s’adapter à un changement continuel que personne ne peut maîtriser. L’avènement d’une véritable autonomie (subie) de l’individu se confond avec le libéralisme avancé où chacun devrait ne s’occuper que de soi dans son coin. Plus l’individu est autonome, plus on exige de lui. Où l’on retrouve comme un envers du totalitarisme.

– La politique comme domination (totalitarisme, hétéronomie)
 
Du point de vue de Marcel Gauchet le totalitarisme semble de plus en plus impensable dans une société du changement car il y a perte de toute légitimité hors de l’individu. Bien qu’il se réclame de Claude Lefort, avec qui il a travaillé, pour penser la démocratie comme absence de fondement et division de la société, conflit des intérêts derrière l’unité idéologique de façade, on peut dire qu’il en donne une version défaitiste dessinant une démocratie combinant gouvernement des juges, des électeurs et de l’opinion. Pour Claude Lefort et Hannah Arendt, c’est bien pourtant la question de l’alternative entre démocratie et totalitarisme qui est posée, où la démocratie est pensée par contraste avec le totalitarisme comme si elle avait trouvé sa vérité dans l’horreur des massacres et des camps. Arendt n’est pas loin d’identifier la démocratie moderne à l’aboutissement totalitaire de la confusion du public et du privé, par contre d’après Lefort « Démocratie totalitaire est une absurdité palpable ». Pour la plupart des autres théoriciens c’est la politique elle-même comme volontarisme qui semble avoir perdu toute légitimité.
Ainsi, pour Hayek c’est la politique elle-même qui génère le totalitarisme. La complexité des sociétés et l’imperfection de l’information empêchent toute décision politique rationnelle. Non seulement la décision politique est inefficace, inadaptée, mais elle sert en général les classes moyennes au détriment des plus riches comme des plus pauvres. Le dogmatisme est ici souvent fanatique et s’étale dans la condamnation de la moindre intervention politique identifiée immédiatement à « la présomption fatale » de vouloir diriger l’économie et où il voit « la route de la servitude » menant directement au totalitarisme. Le marché est à la fois décentralisation des décisions et système d’information par les prix, réglés par la demande, mais l’essentiel n’est pas là pour Hayek : c’est bien plutôt que la responsabilité n’en incombe à personne.
– La fin du politique (pensée unique)

Depuis la dépression qui a vu la dernière capitulation du politique devant les exigences des marchés financiers, la question du pouvoir semble donc se poser comme alternative entre démocratie et totalitarisme, entre libéralisme et volontarisme, entre impuissance et criminalité. Démocrates et libertaires sont désormais enrôlés dans la défense du libéralisme et d’une démocratie de marché pour la raison que « la formation d’un pouvoir de type totalitaire, délivré de la compétition, signifie non seulement la fin des libertés politiques, mais celle des libertés civiles« . La reconnaissance des minorités et la libéralisation des moeurs renvoient chacun à sa vie privée comme s’il ne restait aucun combat collectif à mener. Le libéralisme n’est pas seulement économique ; il s’identifie plutôt à la démission du politique.
Cette pensée unique de l’impuissance (TINA, There Is No Alternative) s’apparente à une sorte de totalitarisme renvoyant chacun à son isolement, le privant de parole, le transformant de citoyen en administré (travailleur/consommateur), en spectateur passif de sa propre vie à mesure qu’on l’incite à plus d’initiative et d’autonomie. La culpabilisation libérale des pauvres et des exclus ressemble aux procès soviétiques où « l’accusé ne cesse d’être inclus dans le nous qui l’exclut » au nom d’une Loi sans tiers qu’elle soit celle du profit, de l’histoire ou de la race.
L’égalitarisme est bien ce qui brise les hiérarchies et l’unité de la société (holisme), et qui ouvre à l’ère de l’individualisme de masse. L’apport de Marcel Gauchet est ici précieux car il montre que c’est plutôt la perte de légitimité (de la religion, de l’Etat, des hiérarchies, des inégalités) qui empêche toute opposition à l’égalitarisme, de même que c’est l’absence d’autorité suffisament légitime qui nous livre à une autonomie subie et non l’effort de libération de chacun. Si l’égalitarisme a pu sembler reculer, c’est pour autant que l’économie s’était acquis une légitimité nouvelle (qu’elle est en train de perdre depuis la reprise). Rien ne justifie l’égalité sans doute, mais les inégalités échouent à fonder leur légitimité.
A ce stade, nous voilà bien embarrassés. La politique a tour à tour été accusée d’impuissance et de domination, d’arbitraire et de rationalisation, d’égalitarisme et d’inégalités, en tout cas elle a perdu toute légitimité. Quel sens peut avoir encore l’engagement politique dans une société dépolitisée ? Revendiquer plus de démocratie, le droit des minorités, la participation des intéressés aux décisions les concernants, n’est-ce pas rajouter à la délégitimation du politique et se condamner à l’impuissance ou à l’immobilisme, se vouer à la représentation du débat démocratique plus qu’au pouvoir du citoyen, s’abandonner au marché, à la concurrence, au productivisme et à la gestion du court terme (c’est-à-dire à l’irresponsabilité) ? C’est là où Claude Lefort est nécessaire à rétablir un point de vue véritablement historique qui redonne toute sa place au politique malgré son absence de fondement.

La politique comme histoire (contradictoire)

Si Claude Lefort prétend n’être ni marxiste, ni hégélien, c’est peut-être de l’être plus que les autres ; en tout cas il pratique une rigoureuse dialectique de l’unité sujet/objet qui se réclame de Merleau-Ponty ou du « fait social total » de Mauss, refusant de séparer politique, économie, psychologie, institutions considérés dans leur solidarité historique comme « formes de l’histoire ». Cette sorte d’historicisme refusant de séparer le sujet instituant et la « pensée héritée », réfute donc toute « pensée de survol », « savoir en surplomb ». Tout discours doit rendre compte de son intentionnalité et de son inscription dans le moment historique. C’est le fait d’en situer l’énonciation qui rend l’énoncé concret alors qu’un énoncé sans sujet reste une abstraction indéterminée. Cette abstraction est justement l’opération de l’idéologie, à se vouloir universelle et se présenter sous un aspect éternel.
Il s’agit donc bien d’adopter une stratégie anti-idéologique. En effet, l’attention de Claude Lefort à l’unité du moment historique, du sujet et de l’objet, pose le problème de nos représentations, de leurs déterminations historiques, de l’idéologie qui « n’est pas simplement interposée comme un écran entre nous et les choses, elle se trouve imprimée au fond de nos pensées« . C’est une limitation de la pensée mais la pensée de l’idéologie est elle-même un moment historique de la « genèse de la culture », liée à une situation sociale datée. S’il est donc problématique de vouloir penser l’idéologie et l’histoire comme d’un extérieur introuvable, on peut confronter par contre le présent au passé pour en saisir les changements de configurations, se faisant historien de la sociologie. L’idéologie sera ainsi la deuxième préoccupation de Lefort après l’unité historique et avant la démocratie. La fonction de l’idéologie apparaîtra d’abord comme celle de « conjurer la menace du nouveau », d’une « occultation de l’historique » dans la justification de ce qui est, changement compris, dans une sorte de Fin de l’histoire, puis surtout comme occultation de la division sociale sous le « discours de l’organisation » réduisant la société à un système à réguler alors que c’est le lieu d’un conflit social. Cette division sociale va devenir pour Lefort le principe historique lui-même (de la démocratie en particulier), de la reconnaissance de l’Autre et de l’incertitude enfin.
« Tandis que nous concevions l’idéologie comme une formation imaginaire spécifique, liée au développement d’une société dans laquelle la division sociale apparaît pour la première fois, comme purement sociale, privée d’un fondement naturel ou surnaturel, nous devenions attentif non seulement au fantasme d’une humanité qui coïnciderait avec elle-même, mais à celui d’une histoire délivrée de l’indétermination de l’avenir et de la pesanteur du passé. Ces fantasmes, découvrions-nous, dans lesquels la dimension de l’Autre se trouve annulée. « «

Cl. Lefort, Les formes de l’Histoire, 20

 

« La démocratie moderne, jugions-nous, est le seul régime à signifier l’écart du symbolique et du réel avec la notion d’un pouvoir dont nul, prince ou petit nombre, ne saurait s’emparer ; sa vertu est de ramener la société à l’épreuve de son institution ; là où se profile un lieu vide, il n’y a pas de conjonction possible entre le pouvoir, la loi, le savoir, pas d’énoncé possible de leur fondement ; l’être du social se dérobe, ou, à mieux dire, se donne dans la forme d’un questionnement interminable (ce dont témoigne le débat incessant, mouvant des idéologies) ; les repères derniers de la certitude sont dissous, tandis que naît une sensibilité nouvelle à l’inconnu de l’histoire, à la gestation de l’humanité dans toutes les variétés de ses figures. »

  1. Lefort, Essais sur le politique, Points, 294

Ce qui va caractériser la démocratie c’est, en effet, l’absence de fondement (religieux) ou plutôt l’interrogation sur son fondement, la place vide de la conjonction du pouvoir au savoir. Si le totalitarisme est donc possible, c’est comme hégémonie de l’idéologie, de sa peudo-unité, et négation de cette place vide, de l’absence de fondement. Il est, par là, négation de la démocratie, de la liberté et de l’histoire, de la division de la société enfin. Car ce qui constitue l’unité de la société et son indétermination dans la démocratie, c’est l’organisation du conflit (électoral). Le totalitarisme n’est pas une perversion de la démocratie mais bien une opposition à la démocratie et à la division de la société. Claude Lefort refuse de réduire le totalitarisme au dirigisme ou à l’autoritarisme.

«  Bien plutôt devons-nous reconnaître que, tant que l’aventure démocratique se poursuit et que les termes de la contradiction se déplacent, le sens de ce qui advient demeure en suspens. La démocratie se révèle ainsi la société historique par excellence, société qui dans sa forme, accueille et préserve l’indétermination, en contraste remarquable avec le totalitarisme. » Essais, 26
Pour Claude Lefort, au fond, rien n’est réglé, ce pourquoi sa lecture est frustrante. L’imprévisible domine mais sans exclure l’invention collective comme ceux qui voudraient nous faire croire à un changement continu sans craquements ni effets de seuils, sans enthousiasmes ni effondrements. Il est certain que Lefort nous entraîne dans bien des complications, plus que des complexités. On ne peut s’empêcher de penser qu’il réduit pourtant le totalitarisme à une faute morale, un désir de dominer représentant le mal dans le monde et qui serait cause de la « servitude volontaire » comme le prétend Montaigne sous le nom de La Boétie.

Certes, nous devons tenir compte des leçons de l’histoire. En voulant restaurer la primauté du politique on ne peut ignorer les preuves accumulées de ses méfaits qui sont souvent ceux de la centralisation aggravant les décalages. Pour Lefort l’alternative se situe entre une idéologie du même, sans extérieur, et une politique publique incertaine mais ouverte à l’Autre. C’est une politique qui sait se limiter à une sphère publique protégeant la vie privée, préservant un avenir incertain et qui doit savoir ménager le plus d’autonomie possible aux acteurs sans se condamner à l’impuissance collective de l’individualisme. S’il reconnaît le risque totalitaire c’est pour souligner son échec et la résistance de l’individu malgré tous les prophètes annonçant sa fin prochaine.
Claude Lefort nous invite donc à ne pas nous laisser intimider par le défaitisme libéral et ne pas céder à la démission du politique. Il ne nous dit pas cependant comment redonner une légitimité à la politique alors qu’il en montre toute la contingence.

Du moins il nous amène au point où nous devons prendre conscience de la nécessité du politique et dépasser cette désagrégation de la société car, même en l’absence de fondement religieux, il n’y a aucune légitimité de l’absence de politique mais seulement une insuffisance de légitimité du politique.
La politique nécessaire (légitimité écologique)

La perte de légitimité de l’unité religieuse et politique n’a pas supprimé toute unité réelle, les interdépendances sociales, la mondialisation des économies et des pollutions, la nécessité de l’action collective. Il n’y a pas disparition du politique et de l’autorité. Au contraire, retenons de Tocqueville, qu’il y a toujours une autorité qui devient simplement invisible dans la démocratie : autorité de l’opinion (conformité), des puissances anonymes (Etat, peuple, société) d’autant plus secrètes et capricieuses. Il y a de multiples hiérarchies sociales bien qu’elles soient déniées. Malgré tous les discours défaitistes qui veulent nous persuader de la fin des idéologies et de l’impossibilité de ne rien faire, il faut affirmer haut et fort que non seulement nous devons décider de notre avenir à long terme mais qu’il est possible de planifier des objectifs politiques pour l’économie sans tomber dans le dirigisme. Il ne s’agit en aucun cas de prétendre réduire l’avenir au déjà connu dans la négation de toute altérité mais au contraire d’accueillir l’incertitude de l’avenir désormais comme menace potentielle, principe de précaution face à l’autre radical.
Le problème n’est pas technique, il est d’instituer une nouvelle légitimité politique fondée sur notre unité écologique, notre vivre ensemble, notre destin commun et la préservation de l’avenir. Beaucoup de forces s’y opposent dans la démocratie de marché au nom de la liberté de l’individu comme s’il n’avait ni lieu, ni foyer, comme s’il n’y avait plus d’histoire. Cela n’en réduit pas la nécessité qui finira par s’imposer.

Il faut bien partir de l’individu pourtant, de son autonomie et non de l’histoire, du progrès, de la production, de l’espèce ou de la biosphère. Il ne peut sans doute y avoir qu’un seul but légitime, l’individu lui-même. C’est pourquoi, seul le développement humain comme production de l’autonomie de la personne peut fonder la légitimité de l’écologie. Le développement local et personnel est ce qu’exigent à la fois les contraintes écologiques et la nouvelle économie cognitive. L’autonomie de l’individu n’est pas condamnée par la politique, elle est au contraire produite par la démocratie.

Le problème est celui d’une participation sporadique, éphémère qui ne se commande pas et sur laquelle il est difficile de construire. Ce problème n’est pas celui de l’Etat ni celui de la droite ou de la gauche mais se pose à chacun dans sa vie, ses valeurs, ses actes. Il ne s’agit pas d’écologie mentale pourtant, d’un nouveau moralisme civique nous enjoignant à prendre nos responsabilités, mais bien plutôt d’institution et de sens commun, d’une autonomie qu’il est bien difficile d’assumer, d’une légitimité à trouver.

 

Cf. https://jeanzin.fr/ecorevo/philo/lefort.htm

Georges Vignaux

 

[1] Fayard, 1999.

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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