« Intellectuels » antipolitiques ?

L’anti-politisme, ce n’est pas du désintérêt pour le politique ; c’est la conviction que la «classe» politique, le «système» politique, non seulement n’est pas à la hauteur, mais empêche les bonnes décisions. La défiance à l’égard des gouvernants tient à leur «professionnalisation», avec les intérêts particuliers que cela suppose. Et à leurs échecs bien sûr. Mais la dégradation symbolique de la fonction politique, par la transparence privée, n’a fait que l’accentuer: «Pas de grands hommes pour leurs valets», dit le dicton; or nous sommes devenus, par médias interposés, les valets voyeurs des gouvernants, ces derniers, par imprudence ou volonté, en ayant été aussi les complices. D’autant que les mêmes ont bient mal interprété la fameuse «demande de proximité»: il ne s’agit pas essentiellement d’être sympa ou drôle, mais de comprendre ce que vivent les citoyens, donc le pays.

Pourquoi dès lors se tourner vers les «intellectuels», au sens précis, c’est à dire ceux qui ont une stratégie d’influence sur les idées de leurs contemporains ? En cette année de toutes les crises, qu’il s’agisse du 11 janvier et de sa signification, avec Todd, de la réforme du collège, avec Winock et Nora, de la Grèce en juillet, avec Piketty, ou de l’accueil des réfugiés, avec Onfray, ce sont des intellectuels qui soulèvent et entretiennent le débat. La force de la question «identitaire» nous pousse à les écouter. Nos impasses économiques nous incitent à poser les problèmes autrement. Le gestionnisme a tellement envahi le discours des gouvernants que leur parole est devenue pauvre en sens, car surchargée de chiffres et de contraintes. C’est pourquoi ils nous racontent si mal ce qui nous arrive. Or ceux qui ont des clefs de compréhension ont les clefs d’une action possible; ceux qui comprennent le monde ont une petite chance de le changer. Et non de le gérer.

Promouvoir les personnes plus que les ouvrages

Experts, écrivains, philosophes ou polémistes, la promotion de leurs livres a été leur meilleur média-training. Voilà maintenant qu’ils promeuvent leurs idées sinon leurs personnes, plus que leurs ouvrages. Ils n’interpellent plus le pouvoir pour son arbitraire, au nom des droits de l’homme, comme jadis, ils le blâment et le moquent pour son impuissance ou sa médiocrité. Le pouvoir spirituel des clercs reprend la parole au pouvoir temporel des princes, parce que nous sommes insécurisés et désorientés, et que nos Princes (qui n’en sont plus) semblent devenus des techniciens laborieux, à la remorque des événements.

L’anti-politisme des «intellectuels» a été précédé par l’anti-intellectualisme des politiques et de leurs serviteurs de la haute fonction publique. Des démagogues verbeux, tous ces intellos. Pas opérationnels en plus: sur un sujet majeur, rien ne vaut un rapport de fonctionnaire, on ne va pas en plus lire des livres !

Les grands stratèges diront que ce n’est qu’un moment à passer, avant de revenir aux choses sérieuses, c’est à dire aux professionnels de la politique. Les gens s’amusent avec ces beaux parleurs, n’est ce pas, ils reviendront au bercail… Ont-ils bien pris la mesure de l’ampleur du discrédit, et de ses causes?

Cf Philippe Guibert, Ancien directeur du Service d’information du gouvernement http://www.slate.fr/story/107387/nouveau-bruit-intellectuels

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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