L’émergence des « médias de masse individuels »

Il y a plus d’un milliard d’utilisateurs d’Internet, et près de deux milliards d’abonnés au téléphone mobile. Les deux tiers des habitants de la planète peuvent communiquer grâce à un portable, même dans les endroits où il n’y a pas d’électricité. Il s’est ainsi constitué une nouvelle forme sociale de communication, massive, mais produite, reçue et ressentie individuellement.

L’information et la communication ont toujours été des supports de pouvoirs dominants. L’emprise sur l’esprit des gens est un enjeu fondamental. C’est en façonnant la pensée des peuples que les pouvoirs se constituent en sociétés et que les sociétés évoluent, changent.

Dans la société contemporaine, la politique revêt immédiatement une dimension médiatique. La matière du système politique et même les décisions qui en émanent constituent une scène pour les médias.

Cela ne signifie pas que le pouvoir se trouve aux mains des médias, ni que le public se détermine en fonction de ce que ceux-ci leur suggèrent. Les recherches en communication ont montré à quel point le public est actif et non passif. Par ailleurs, les médias ont, en interne, des systèmes de contrôle de leur capacité à influencer le public. Ils sont avant tout des entreprises soumises à des impératifs de rentabilité. Ils sont en général diversifiés, compétitifs, et doivent rester aussi crédibles que leurs concurrents. Ils s’imposent souvent d’autres contraintes, en termes d’éthique professionnelle ou journalistique (médiateurs, comités d’éthique, etc.). Un média n’est donc pas simplement voué à la manipulation de l’information.

Il existe cependant deux tendances. D’une part, le journalisme militant, le média comme outil idéologique. Longtemps, cela fut considéré comme un handicap faisant perdre au média ses qualités d’« objectivité », et donc ses acheteurs. Mais les choses paraissent avoir changé ; le militantisme ou l’engagement idéologique peut devenir un modèle rentable. Par exemple, Fox News, l’une des principales chaînes de télévision des Etats-Unis (filiale de News Corp qui appartient à M. Rupert Murdoch), a conquis une part importante de l’audience conservatrice américaine en soutenant sans souci d’objectivité les thèses des néoconservateurs favorables à l’invasion de l’Irak en 2003.

La seconde tendance réside dans la perte d’autonomie des journalistes professionnels par rapport à leurs employeurs. C’est là qu’intervient le jeu complexe des manipulations médiatiques.

Une étude a tenté d’expliquer que, à la mi-2004, 40 % des Américains (1) croyaient encore que M. Saddam Hussein et Al-Qaida travaillaient main dans la main et qu’il y avait des armes de destruction massive en Irak. Et cela, un an après que toutes les preuves du contraire ont été détaillées. Cette étude a mis en lumière les connexions entre la machine de propagande de l’administration Bush et les productions du système médiatique.

L’activité médiatique en effet, repose sur une dichotomie : seul existe dans l’esprit du public ce qui existe à travers les médias. Leur puissance fondamentale réside alors dans leur faculté d’occulter, de masquer, de vouer à l’inexistence publique.

La nécessité d’exister médiatiquement pour exister politiquement induit une relation organique au langage médiatique : les médias utilisent un « sabir » spécifique.

Le message médiatique le plus simple et le plus puissant est l’image. Et le message imagé le plus simple reste le visage. Il y a un lien organique entre la médiatisation de la politique, la personnalisation des médias et la personnalisation de la politique. On bascule ainsi dans une vie politique basée sur les querelles de personnes et d’images et sur les manipulations médiatiques.

Le triomphe de la politique « personnalisée » implique alors que la forme la plus convaincante de combat idéologique soit l’attaque contre la personne qui incarne un message. La diffamation et la rumeur deviennent l’art dominant en politique : un message négatif est cinq fois plus efficace qu’un message positif. Tous les partis s’engagent dans cette brèche, manipulent ou fabriquent les informations.

Il en résulte une connexion directe entre la médiatisation de la politique, sa personnalisation et la diffamation ou la pratique du scandale politique dont la généralisation a débouché, ces quinze dernières années, sur des assassinats d’élus, des crises de gouvernement, de régime.

C’est donc bien d’une crise de légitimité qu’il s’agit. Mais, alors que le monde dit ne plus faire confiance aux gouvernements, aux responsables politiques et aux partis, une majorité de la population persiste néanmoins à croire qu’elle peut influencer ceux qui parlent en son nom. Elle estime aussi pouvoir agir sur le monde, à travers ses moyens propres. Elle est peut-être en train d’introduire, dans la sphère de la communication, les développements extraordinaires de ce que Castells appelle la Mass Self Communication (la communication de masse individuelle).

Techniquement, cette communication de masse individuelle participe d’Internet, mais aussi du développement des téléphones portables. Il y aurait à ce jour plus d’un milliard d’utilisateurs de la Toile et près de deux milliards d’abonnés au téléphone mobile. Les deux tiers des habitants de la planète peuvent communiquer grâce à un portable, y compris là où il n’y a ni électricité ni lignes de téléphone fixe. En très peu de temps, les nouvelles formes de communication ont explosé. Les gens ont développé leurs propres systèmes : SMS, blogs, skype… Le peer-to-peer (en français, « poste à poste ») ou P2P (2) a rendu possible le transfert de n’importe quelle donnée numérisée. En mai 2006, il y avait trente-sept millions de blogs (pour vingt-six millions en janvier). En moyenne, un blog est créé chaque seconde dans le monde, soit plus de trente millions par an…

Alors que l’anglais était au départ la langue dominante sur Internet, il compte aujourd’hui pour moins d’un tiers des sites. Le chinois s’est imposé, suivi par le japonais, l’espagnol, le russe, le français, le portugais et le coréen… Ce qui importe ce n’est pas tant l’existence de tous ces blogs que les liens qui existent entre eux, et ceux qu’ils nouent et entretiennent avec la totalité des interfaces communicationnelles (ce que permet la technologie RSS (3).

Ce phénomène constitue une nouvelle forme sociale de communication sans doute massive, mais produite et reçue individuellement. Partout dans le monde, elle a été récupérée par les mouvements sociaux. Mais ils ne sont en aucun cas les seuls à utiliser ce nouvel outil de mobilisation et d’organisation. A leur tour, les médias traditionnels tentent de participer à ce mouvement, et, en utilisant leur puissance commerciale et médiatique, ils sont en train de créer un maximum de blogs possible autour d’eux. Néanmoins, à travers la communication de masse individuelle, les mouvements sociaux comme les individus sont en mesure d’agir sur les grands médias, de contrôler les informations, de les démentir, ou même d’en produire.

La constitution de réseaux autonomes de communication touche aussi les médias plus traditionnels. Les télévisions de rue ou les radios comme Orfeo TV à Bologne, Zalea TV à Paris, Occupen las Ondas à Barcelone, TV Piquetera à Buenos Aires, ainsi qu’une multitude de médias alternatifs, reliés en réseaux, forment un véritable nouveau système d’information.

Même l’ex-vice-président des Etats-Unis, M. Albert Gore, s’y est mis, montant son propre réseau de télévision, dont le contenu à ce jour est alimenté à 40 % par les téléspectateurs. Les campagnes présidentielles ont également subi l’influence de ce nouveau média. (4)

Vient ensuite la « mobilisation politique instantanée » par téléphone portable, devenue depuis deux ans un phénomène décisif (5). Cette lame de fond mobilisatrice, appuyée par des réseaux de communications entre portables, a eu des effets remarquables aux Philippines, en Ukraine, en Thaïlande, au Népal, en France… Parfois avec un effet immédiat, comme, en avril dernier en Thaïlande, la destitution du premier ministre Thaksin Shinawatra par le roi Bhumibol Adulyadej. Ou, en Espagne, lors de la défaite aux élections législatives de mars 2004 du Parti populaire de M. José Maria Aznar. Soupçonnant une manipulation de l’information par les autorités, alors soucieuses d’imputer la responsabilité des attentats de Madrid à l’ETA, une infinité de messages circula par téléphones portables et permit l’organisation d’une immense manifestation de protestation un jour où, théoriquement, sous l’effet du choc et du deuil, il semblait impossible d’exprimer quoi que ce soit de politique.

Alors que la démocratie formelle est en crise, que les citoyens ne croient plus dans leurs institutions démocratiques, ce qui se déroule avec cette explosion des communications de masse individuelles ressemble à la reconstruction de nouvelles formes politiques.

* Ce texte est tiré d’une intervention de Manuel Castells au séminaire « Les médias entre les citoyens et le pouvoir », organisé par le World Political Forum et la province de Venise à San Servolo, Italie, les 23 et 24 juin 2006).

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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