Photographie et sémiotique (1)

Pour beaucoup, les parcours de la sémiotique et des études photographiques, autrefois concourants, divergent fortement aujourd’hui. Le paradigme dominant n’est plus la sémiotique. D’une part, les études photographiques cherchent ailleurs leurs assises théoriques et méthodologiques, par exemple du côté de l’histoire (Sandweiss 2002), de l’histoire culturelle (Kaplan 2005), des études culturelles (Vettel-Becker 2005), ou, de plus en plus, de l’histoire des technologies (Baetchen 2001).

D’autre part, la sémiotique de l’image, est loin de privilégier l’objet photographique. En fait, la réflexion sémiotique sur l’image ‘en général’, n’accorde pas toujours d’importance à la distinction entre types d’images ‘spéciques’, de sorte qu’il ne demeure que peu de place, du moins chez certains, pour l’étude sémiotique de l’image photographique telle qu’en elle-même. L’analyse du discours photographique reste ainsi toujours tributair d’une analyse plus englobante du discours (2003: 8). La conclusion qui s’en tire pourrait être simple : sémiotique et photographie ont pu se croiser un jour, mais leur rencontre semble, avoir perdu beaucoup de ses enjeux et de son urgence.

Cette conclusion oublie, peut-être, que les rapports entre sémiotique et photographie furent, dès le départ, extrêmement variés, même au début des années soixante où les deux domaines semblaient converger. Il sufitt de se rappeler ici les analyses de Roland Barthes sur le “message sans code” de la photographie (1961). Ce principe d’une ‘absence de code’ a pu laisser perplexes les sémioticiens vers 1960. Car le code n’est pas resté absent longtemps et la sémiotique s’est toujours efforcée de mettre au jour le caractère codifié du ‘langage’ photographique. À commencer par Barthes lui-même qui a développé une théorie des connotations photographiques, parfaitement cernables en termes de signes et de codes (1961): la pose ou l’éclairage, par exemple, ou encore les accessoires, le niveau proprement dénotatif, celui de l’enregistrement de ce qui se trouve devant l’objectif, se dérobant toujours à toute transmutation codique ou sémiotique.

On peut penser aux tentatives de René Lindekens — qui peuvent paraître très formelles mais qui étaient tout à fait dans l’air du temps — pour transférer les principes-clés de la sémiotique à l’étude de la photographie. Ces tentatives ne se limitaient plus, comme chez Barthes, à la seule couche connotative du signe iconique, mais prenaient en compte la totalité du signe. Chez lui, la recherche sur la photographie s’effectuait encore dans le cadre d’une recherche plus globale sur le signe iconique et restait très inféodée au système verbal (les “variations de sens” étaient mesurées par les réponses écrites à des stimuli visuels).

Une forme sémiotiquement plus ‘pure’ (c’est-à-dire moins marquée par la domination du modèle linguistique) des études sur la photographie apparaît alors dans le livre de Jean-Marie Floch : l’auteur déclare au seuil de son ouvrage que ce qui l’intéresse n’est pas le ‘signe’ photographique

(il s’en prend à la fois aux théories essentialisantes — qu’il qualifie d’“utopiques” — de la photographie et aux théories de Peirce, dont il taxe la triade « icône/index/symbole » de “positiviste”), mais la ‘signification’, définie comme l’effet d’une série de rapports entre le perceptible et l’intelligible

.Ce passage du signe à la signification (et à la communication visuelle) est capital. D’abord parce qu’il correspond à un élargissement qui est en train de se produire dans la sémiotique tout entière (et que Paolo Fabbri décrira plus tard comme “le tournant sémiotique” [1998]). Ensuite et surtout parce qu’il ‘traduit’ d’une certaine façon les débats très vifs sur l’iconisme qui cesse d’être pensé en termes de ‘ressemblance’ (et la photographie, message ‘sans code’, passe dans cette optique pour un exemple superlatif de ressemblance) pour être pensé, comme tout objet sémiotique, en termes de codes, de conventions, d’apprentissage, de communication, bref de négociations de sens. (Umberto Eco 1975: 256-284). On trouvera une synthèse des nouvelles recherches cognitives, dans le Traité du signe visuel du Groupe μ qui propose de remplacer le rapport iconique ‘simple’ entre signe et objet par une structure ternaire:

[TYPE, REFERENT, SIGNIFIANT]

Parallèlement à ces approches, l’objet photographique s’ouvre aussi à une lecture sémiotique toute autre, celle de Peirce. Il est inutile de rappeler que le dernier livre de Barthes, La chambre claire a beaucoup fait pour imposer une lecture ‘indicielle’ de la photographie qui n’avait plus grand-chose à voir avec les grilles de Saussure ou de Hjelmslev. De nombreuses autres études de type peircien commencent alors à se multiplier. L’image précaire de Jean-Marie Schaeffer (1987) est sans doute le plus novateur de ces ouvrages; Philosophie de la photographie de Henri Van Lier (2005 [1ère édition 1983]), le plus barthésien, l’apport de Schaeffer et surtout de Van Lier restant injustement méconnus. L’importance de ces livres concerne moins la critique du formalisme ou de l’abstraction de la sémiotique saussurienne que la réintroduction du sujet ou plus exactement des sujets de la sémiotique.

 

BAETENS, J. (2006) “Conceptual Limitations of Our Reflection on Photography: The Question of ‘Interdisciplinarity’”. The Art Seminar II: Photography Theory.James Elkins (ed). New York/London & Cork:Routledge & Cork University Press.

BARTHES, R.

  • (1961) “Le message photographique”. In Communications
  • (1964) “Rhétorique de l’image”. In Communications4: 41-50.
  • (1980), La chambre claire. Paris: Seuil.

BOURDIEU, P. (1965), Un art moyen. Paris: Minuit.

ECO, U. (1975), Trattato di semiotica generale. Milano: Bompiani.

FABBRI, P. (1998), La Svolta semiotica. Roma/Bari: Laterza.

FLOCH, J.-M. (2003 [1986]), Forme de l’impronta. Roma: Meltemi. (1ère édition: Formes de l’empreinte, 1986).

GROUPE μ (1993), Traité du signe visuel. Paris: Seuil.

LINDEKENS, R. (1971), Eléments pour une sémiotique de la photographie. Bruxelles/Paris: AIMAV/Didier

VAN LIER, H. (2005 [1983])

  • Philosophie de la photographie. Paris/Bruxelles: Les Impressions Nouvelles.
  • Histoire photographique de la photographie, Paris/Bruxelles: Les Impressions Nouvelles, (2005 [1992])

 

[à suivre]

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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