La revanche de la plèbe intellectuelle

En France, la vie des idées a toujours été dominée par des philosophes normaliens, et l’appel à cette catégorie d’intellectuels afin qu’ils reprennent leur place dans l’espace public n’est au fond que le symptôme de la déréliction intellectuelle ressentie par les médias de gauche.

Si les journalistes et les éditorialistes ne cessent de déplorer l’absence de voix autorisées, c’est précisément parce que ces mêmes voix autorisées étaient celles des intellectuels universels ou spécifiques d’autrefois –Foucault, Deleuze, Bourdieu, Derrida, entre autres –, tous issus du sérail, c’est-à-dire tous normaliens et/ou agrégés de philosophie, quand bien même, comme Sartre, ils avaient superbement affirmé leur distinction en refusant d’entrer à l’université.

La situation actuelle de déréliction n’est pas absolument inédite: les années 1980 ont connu les «nouveaux philosophes», qui tiraient déjà la théorie et l’analyse politique du côté de la «pop philosophie», ou plutôt de la philosophie populaire. Mais Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann étaient eux aussi normaliens et agrégés de philosophie et ils entretenaient tous deux des liens étroits avec ceux qui, tel Foucault, occupaient le sommet de la pyramide intellectuelle.

Or ces grandes voix ont disparu, et leurs successeurs, les Badiou, Rancière, soit ne souhaitent pas intervenir, soit ne le peuvent pas, évincés qu’ils ont été du champ de la discussion publique par des intervenants qui n’ont pas la légitimité de l’«Homo academicus», qu’il s’agisse de journalistes comme Eric Zemmour ou de philosophes provinciaux comme Michel Onfray.

Il existe une véritable compétition au sein de la hiérarchie de la reconnaissance dans la vie intellectuelle française, qu’il est désormais impossible de séparer de l’univers médiatique.

L’âge de la « pensée-divertissement »

Le débat d’idées a été transféré de la presse écrite à la télévision, revêtant désormais l’allure, sinon d’un «infotainment», du moins de ce qu’on pourrait nommer une «pensée-divertissement». Une tribune dans un journal de gauche a désormais beaucoup moins d’impact que la participation à «Ce soir (ou jamais !)», «On n’est pas couché» ou au «Grand Journal» de Canal+.

Or les grands intellectuels de gauche répugnent à participer à de telles émissions parce qu’elles sont formatées par les journalistes et les présentateurs, laissant le champ libre à des philosophes populaires dont le représentant emblématique est justement Michel Onfray. Au-delà de la critique des idées de ce dernier et de son positionnement politique, ce qui lui est reproché implicitement par les médias de gauche – qui l’ont d’ailleurs autrefois encensé –, c’est de ne pas avoir la légitimité de l’homme du sérail.

A travers le philosophe de Caen, la plèbe intellectuelle a donc pris sa revanche sur la Rue-d’Ulm, tout comme dans le domaine politique, les corons du Nord, s’ils élisent Marine Le Pen aux élections régionales, auront pris leur revanche sur les élites parisiennes. Il ne s’agit pas, certes, de légitimer les idées d’Onfray, et encore moins celles de Marine Le Pen, mais, comme le disait Marx, de situer le débat dans le concret du social plutôt que dans le «ciel des idées».

Jean-Loup Amselle
http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20151109.OBS9167/onfray-zemmour-la-revanche-de-la-plebe-intellectuelle.html. 11.11.2015

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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