Du mythe au mythe rationnel : 27. L’imaginaire touristique

 

La mondialisation ne concerne pas seulement les marchandises, elle joue aussi sur l’échange des sens. Comme le dit Fernand Braudel, « l’histoire économique du monde, c’est l’histoire entière du monde, mais vue d’un seul observatoire, l’observatoire économique. Choisir cet observatoire, c’est privilégier à l’avance une forme d’explication unilatérale et dangereuse».[1]. La mondialisation en fait, comporte au moins quatre aspects (économique, social, culturel, politique), qui forment système, et on ne peut isoler l’économique des autres aspects.

On peut ressentir ainsi l’intrusion de valeurs commerciales « mondiales » dans l’intimité des cultures comme un viol des consciences et des valeurs – le même viol qu’ont vécu des populations paysannes, ou artisanales face à l’industrialisation de masse dans l’Europe du 19e siècle. Pensée comme un progrès, y compris éthique (le souci de l’autre, du plus pauvre que soi), la mondialisation est appréhendée aussi comme une uniformisation et un enfermement étouffant dans une religion boursière, commerciale et inhumaine.

Aussi la mondialisation évoque-t-elle encore une idée de domination, de manipulation des pays riches : l’imaginaire du complot est vivace dans certains esprits : la mondialisation serait une conspiration de Wall Street et du FMI pour faire main basse sur la planète. Joseph Stiglitz considère que peu de personnes aujourd’hui, défendent cette grande hypocrisie : on prétend aider les pays en développement alors qu’on les force à ouvrir leurs marchés aux produits des pays industriels avancés, qui eux-mêmes continuent à protéger leurs propres marchés. Ces politiques sont de nature à rendre les riches encore plus riches, et les pauvres encore plus pauvres. [2]

L’imposition de valeurs dominantes, notamment celle qui pose l’accroissement de la valeur financière marchande comme impératif catégorique, n’est encore que la résultante de négociations et de conflits en groupes d’intérêts divergents. Autrement dit, la mondialisation – sa définition, son orientation, son contenu – est problématique, chaque groupe d’intérêts la définit à sa manière, c’est un « grand récit » comme un autre, une «prédiction créatrice ».

Dès lors, la «quête d’identité ou le besoin de reconnaissance contribue autant que le changement technico-économique à modeler l’Histoire» soutient Manuel Castells. [4]
Les déplacements vacanciers, moments privilégiés pour des contacts entre individus de cultures différentes, n’échappent pas à cette tendance de fond qui fait de la reconnaissance de soi et de l’autre un des ressorts importants de la modernité tardive (ou post-coloniale) que nous vivons.

La mondialisation en effet, même si elle mésestime l’espace national, ne peut être assimilée à une simple internationalisation, elle n’est pas un processus univoque dominé par une logique
uniquement économique. Les ruptures entre dynamiques globalisées de la rationalisation économique donnent naissance à de nouvelles tensions et formes de contestation, conjuguées à des cultures et des identités (ethniques, religieuses, écologistes, sexuelles).

La globalisation renvoie ainsi de plus en plus à une implosion ethnique ou communautaire des nations et des pays. Vécue et représentée comme une invasion et un déracinement, la globalisation génère un imaginaire de la réassurance : le terroir, le territoire, l’intime, le proximal deviennent des valeurs refuges. [5] En actualisant un imaginaire de solidarité (localisme, réseaux, ethnisme,tribalisme…), elle pose le problème de la « solidarité organique» (Durkheim) de manière irrécusable. [6] Elle présente de plus en plus l’allure d’un « grand récit », remplaçant ainsi les grandes théologies marxistes et capitalistes du siècle dernier, lesquelles seraient déjà obsolètes selon les tenants du postmodernisme et de la « fin de l’Histoire ». Elle secrète son propre « imaginaire » de processus de dérégulation «inéluctable », douloureux et réaliste, mais nécessaire pour créer une autre forme de régulation « supérieure », assise sur des principes de liberté de consommation et de commerce sans entraves. C’est un « mal nécessaire » – expression qui désigne toujours le tourisme chez ceux qui le dénoncent mais le développent quand même par contrainte économique, tel Cuba, par exemple.

Ce processus n’est pas exempt de tout imaginaire théologique et millénariste : on peut
déceler en filigrane dans ce discours de libération et de salut par le libre échange, des vestiges de religiosité, ce qui relativise les thèses du désenchantement du monde, ou les traités sur la disparition du mythe en politique.

Alessandro Baricco, un romancier italien estime que la mondialisation n’existe pas. [6]
Il considère que la « mondialisation » dont on parle est une gigantesque campagne publicitaire pour un monde à venir. Une définition unanime et bien fondée de la « mondialisation» n’existe pas. La mondialisation (comme théorie) est plutôt décrite par des exemples pratiques (Coca-Cola », « le e-commerce», « le dernier film de Spielberg, Madonna, etc).

La thèse de Baricco est que la mondialisation est une notion floue, à usage surtout médiatique, ou prophétique, il ne s’agit pas encore d’un fait universel. On prédit un monde uniformisé qui n’existe pas mais qui deviendra réalité si tout le monde collabore, en le célébrant ou, c’est là le paradoxe, en le dénonçant. Le moteur de la mondialisation, estime Baricco, est le même qui a poussé tout le développement de la civilisation marchande : l’argent. Durant des siècles le développement de l’économie au-delà des frontières nationales a signifié faire la guerre aux fins de donner de nouveaux espaces à l’argent. La nouveauté est que la mondialisation est un système étudié pour donner de nouveaux espaces à l’argent au moyen de la paix. Ou de la guerre, si l’on se réfère à l’actualité moyen-orientale. L’intervention de l’imagination collective est nécessaire pour créer ce nouveau monde, c’est-à-dire qu’il est nécessaire que tous croient que ce monde existe déjà pour que demain il puisse véritablement advenir.

La force de cet imaginaire est de marteler que la prospérité économique pour tous ne peut être réalisée que si le libre-échange est généralisé et que les grandes firmes multinationales et les
entrepreneurs individuels sont laissés libres de développer leurs talents. En d’autres termes, il faudrait en finir avec ces « archaïsmes » et ces « relais intermédiaires » (Tocqueville) qui obstruent la voie entre le marché et le consommateur, tels l’Etat, les sociabilités, les traditions spirituelles, les cultures, les solidarités familiales, etc.

Les valeurs de consommation sont prégnantes : Mc Donald’s, Coca-Cola, la voiture individuelle, le téléphone portable demeurent des signes de modernité très attractifs pour les classes moyennes du Nord comme du Sud, elles incarnent pour beaucoup l’idéal d’un mode de vie commun, partagé par-delà les antagonismes ethniques, politiques, religieux. La globalisation réactive ainsi l’imaginaire de l’Unité par le commerce, lequel est censé réduire les conflits et les divergences. Cette globalisation prédictive est en train de se réaliser dans les esprits. Que la mondialisation soit un phénomène irréversible et fatal est devenu désormais un lieu commun, une solide croyance collective, que l’on ne peut discuter.

L’ancrage identitaire n’est plus territorial, il est symbolique et réticulaire. C’est l’appartenance à un réseau qui prime sur l’inscription dans un espace juridico-étatique. Si dans le tourisme la mobilité est d’agrément, elle est choisie, dans la nouvelle organisation économique mondiale, elle est subie, la mobilité est contrainte. Les communautés d’appartenance et les terroirs deviennent (virtuels, imaginaires, des horizons de cultures. Autrement dit, le nomadisme sera-t-il le stade ultime de la globalisation ?

Une globalisation vernaculaire

Ce qui semble nouveau est l’apparition de thèses défendant l’idée que la mondialisation concerne en priorité la culture, et cela de manière positive. C’est ce que défend l’anthropologue américain, Arjun Appadurai. La mondialisation serait ainsi avant tout, la circulation : d’informations et de biens, d’images et de messages, de touristes et d’émigrés. C’est la création de « publics », à savoir de minorités, de diasporas, au sein des pays riches. Ces personnes déplacées créent des « communautés » réticulaires et restent en contact avec toute leur diaspora et le pays d’origine. Le capitalisme mondial, en stimulant les flux migratoires et médiatiques, arrache ainsi les hommes à leurs terroirs et à leurs traditions, noyant les appartenances dans la grande promesse de la modernité technologique universelle. Mais en même temps, grâce au numérique, il permet aux nomades de conserver des liens avec leur culture d’origine. C’est cette évolution contradictoire, suggère Appadurai, qui opère une métamorphose décisive : l’imaginaire individuel et collectif en sont radicalement transformés. Bricolant des éléments venus de partout, chacun, dans l’exil, se fabrique ainsi de nouvelles identités sources de communautés inédites

Cette multiplicité de constructions identitaires rend caduque la représentation d’une culture liée de manière fixe à un lieu et un mode de vie. Le « local » n’est pas un endroit défini une fois pour toutes. Dans le monde global, il ne cesse de s’inventer selon des localisations diverses. Appadurai le redit : « la globalisation n’est pas l’histoire d’une homogénéisation culturelle». En d’autres termes, le processus de mondialisation est plus complexe qu’il n’y paraît : loin d’être une simple imposition d’un modèle , américain en l’occurrence, à l’ensemble de la planète, la globalisation suscite des processus de ré-appropriation, des signes associés à la modernité capitaliste selon des stratégies identitaires.

La globalisation n’entraîne pas forcément une adhésion passive des individus à un modèle culturel venu de l’extérieur, elle génère au contraire une démultiplication des « publics » capables d’engendrer de nouvelles formes culturelles. Ce qui se mondialise rapidement, c’est justement cette demande de reconnaissance culturelle émanant de minorités, de cultures
visitées par les touristes.

La notion de reconnaissance culturelle – notamment dans la rencontre touristique entre citoyens de pays riches et des populations de pays pauvres – semble devenir un enjeu considérable dans le « différend » entre hôtes et visiteurs. C’est le cas notamment quand les visiteurs se rendent dans une ancienne colonie : l’imaginaire de la blessure coloniale demeure chez les uns, et parfois une nostalgie colonialiste peut teinter les comportements des autres.

Cette notion de reconnaissance mérite quelques rapides éclaircissements. [9] [10] Il s’agit de la thèse qui fait de la lutte pour la reconnaissance l’axe directeur d’une construction théorique destinée à expliquer le développement moral de la société. Non seulement le féminisme contemporain, mais d’autres groupes ou minorités culturelles deviennent sensibles et vigilants quant à l’image que l’on donne d’eux dans les médias ou ailleurs. Le postulat qui fonde cette attitude consiste à voir en toute image dévalorisante une forme d’oppression et de violence symbolique. On retrouve ainsi l’hypothèse d’une « lutte » culturelle alimentée non pas uniquement par des considérations d’intérêts touristiques prédéterminés, mais par des sentiments moraux d’injustice. Cette notion de « lutte » signifie ici le « processus pratique au cours duquel des expériences individuelles de mépris sont interprétées comme des expériences typiques d’un groupe tout entier, de manière à motiver la revendication collective de plus larges relations de reconnaissance.

C’est toute la réflexion sur ce qu’est un « accueil » touristique, sur la reconnaissance de l’identité professionnelle dans les métiers du tourisme et de l’accueil (au sens large de contact avec les publics) qui est à renouveler en y intégrant ces dimensions psychosociologiques. Si l’on connaît le rôle de l’intersubjectivité dans la genèse sociale de l’identité, on en sait moins sur les enjeux symboliques de définitions de soi et de l’autre, (notamment en terme de «désirabilité sociale » d’une minorité ou d’une culture donnée) que sous-tendent le voyage et
le tourisme.

Un malentendu fructueux ?

On a déjà souligné la difficulté de circonscrire la notion de mondialisation : la mondialisation évoquerait un imaginaire millénariste d’une humanité Une et Unifiée. Ce faisant, on opère une
confusion totale entre unification (mouvement de rapprochement d’éléments jusque-là éloignés géographiquement, socialement, culturellement) et unité (harmonie et concorde entre ces éléments) ». Les domaines où se manifeste notamment ce malentendu sont le tourisme et les échanges internationaux : la mondialisation est synonyme de seconde invasion dans certains esprits et même dans certains écrits qui n’hésitaient pas à amalgamer le tourisme à une forme d’impérialisme.

Ainsi, la France, par les différentes mesures publiques prises ces dernières années, présente des caractéristiques particulières dans le développement de son offre touristique : mouvements de concentration dans l’hôtellerie, impact des aides financières publiques,
mise en place d’infrastructures de transport majeures (TGV, aéroport de Roissy et ses possibilités d’extension…). Les habitudes de consommation des français peuvent constituer un frein, ou une résistance, à la globalisation. En France, certains comportements d’achat divergent encore du reste de l’Europe, ils se caractérisent par un aspect affectif, émotionnel, un goût pour les produits culturels.

Les analyses laissent supposer la constitution de quelques grands pôles touristiques tenus par un petit groupe de producteurs. Le mondial devant coexister avec le local, ou le terroir, certains voyagistes très spécialisés devraient garder quelques « niches ». Tous les grands voyagistes anglais et allemands disposent d’une flotte aérienne conséquente. Si le transport aérien est aujourd’hui sous contrôle, c’est dans le secteur de l’hôtellerie que vont se faire les futures concentrations.

A cette concentration macro-économique correspond en miroir une implosion microsociologique. Allons-nous vers un même imaginaire, un imaginaire mondialisé et uniformisé ou vers des imaginaires innombrables ? Nombre d’écrits soulignent la prolifération de « tribus » sociétales (selon l’expression des tenants du « néo-marketing) ayant leur propre code ou idiomes.

La mondialisation de la communication incite alors à aller à des messages « universels » compris par des individus quelles que soient leurs cultures d’appartenance, en utilisant des images et des émotions qui traversent les cultures, les « tribus », les nationalités. L’imaginaire (et donc l’imaginaire touristique) peut-il transcender les particularismes locaux ? L’image mentale en dépassant les déterminismes linguistiques, ethniques, religieux, peut nous conduire à l’émotion ressentie par l’individu au-delà de son groupe. On redécouvre le pouvoir des images et des émotions, en particulier dans le secteur du voyage et du patrimoine culturel. Ce sont ces dimensions socianthropologiques et symboliques qui méritent attention et qui nous donnent quelques indices sur ce que l’on pourrait appeler un imaginaire de la globalisation.

En d’autres termes, les échanges entre cultures drainent aussi toute une dimension symbolique de reconnaissance mutuelle. Ce phénomène semble de plus en plus mondial. S’agit-il des prémices d’une société civile mondiale en construction ? Rien n’est moins sûr.

[1] In Jacques Le Goff, Heurs et malheurs des mondialisations, Cahiers français, décembre 2001, n° 305, Paris, La Documentation française, pp. 3 – 6. Voir F. Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, 3 vol., ArmandColin, 1979.
[2] Joseph E. Stiglitz, La Grande désillusion, Paris, Fayard, 2002, p. 281.
[3] J. Stiglitz, Idem, p. 17.
[4] Manuel Castells, L’ère de l’information, tome 1, La société en réseau, Traduction française, Paris, Fayard, 1998.
[5] Rachid Amirou,
Imaginaire touristique et sociabilités du voyage, Paris, PUF, 1995.
–  » Vacances et valeurs de l’intimité », Cahiers de l’IRSA, 5, Montpellier 3, 2001.
[6] Rainer Zoll, Le Défi de la solidarité organique. Avons-nous besoin de nouvelles institutions pour préserver la cohésion sociale ? Sociologie et Sociétés, vol. xxx, n° 2, automne 1998.
[7] Baricco Alessandro, Petit livre sur la globalisation et le monde à venir, Paris, Albin Michel, 2002.
[8] Arjun Appadurai, « Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation » (Modernity at Large Cultural Dimensions of Globalization), Préface de Marc Abélès, traduit de l’anglais par Françoise Bouillot, introduction traduite par Hélène Frappat, Payot, 324 p.
[9] Mead, G. H. , L’Esprit, le Soi et la Société, trad. J. Cazeneuve, E. Kealin, G. Thibaut, Paris, PUF, 1963.
[10] Taylor, C., Les sources du moi, éditions du Seuil, 1998.. Voir aussi : « Charles Taylor et l’interprétation de l’identité moderne », Guy Laforest et Philippe de Lara, dir., Cerf, 1999.
– Charles Taylor, « Le malaise de la modernité», les éditions du Cerf, 1999, p. 58.

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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