Du mythe au mythe rationnel : 25. Le mythe du bien vieillir

 

En 2010 paraissait dans la collection “la Fabrique des possible”s chez FYP éditions, un ouvrage intitulé Bien vieillir grâce au numérique, dû à Carole-Anne Rivière et Amandine Brugière. Il s’agissait d’aborder l’apport des nouvelles technologies aux problématiques du vieillissement.

La contradiction aujourd’hui est la suivante : d’un côté, les usages d’internet se développent rapidement chez les seniors, de l’autre, les produits technologiques qui leur sont proposés pour maintenir leur autonomie, les assister, ne provoquent guère l’enthousiasme.

La téléassistance

Dans les politiques d’aide médico-sociale et les recherches en cours, l’autonomie est toujours définie en miroir de la dépendance. C’est le cas des programmes de recherche technologique qui visent à compenser ou pallier les déficiences du grand âge. On conçoit des dispositifs où l’on mesure des activités grâce à des capteurs performants (biomédicaux, énergétiques, comportementaux). Surveillés quotidiennement, ils déclenchent des alertes suivies d’interventions si des anomalies sont repérées.

Dans la maison, un volet mal fermé, une lumière laissée allumée la nuit, un volume d’eau utilisé de manière inhabituelle, deviennent des indicateurs de vie en danger. Manger une sucrerie sera immédiatement analysé. Voulons-nous vraiment vieillir de cette façon ?

Responsabiliser plutôt qu’infantiliser

Le danger est de produire des dispositifs de gestion et de rationalisation des risques au prix d’une surveillance permanente. C’est aussi une déresponsabilisation dans la façon de vivre et de vieillir, un enfermement dans une dépendance anxiogène aux équipements, et finalement un affaiblissement de la dignité humaine. Peut-être répondons-nous surtout à nos propres peurs face à la perte d’autonomie des plus âgés, plutôt qu’aux leurs.

Prenons l’exemple des systèmes de téléassistance ordinaires. [1] Aujourd’hui, l’âge moyen des utilisateurs de ces dispositifs est de 84 ans et la durée moyenne de leur utilisation est de 36 mois. Soit parce que la personne meurt, soit parce qu’elle entre dans un établissement spécialisé.

Ces chiffres reflètent le malentendu de ces services d’assistance conçus pour des publics estimés à 1,4 million de personnes, alors que seuls 300 000 abonnés sont comptabilisés, le plus souvent des femmes, en raison de leur espérance de vie plus importante. Le coût d’accès hors abonnement d’environ 125 à 150 euros n’est pas le seul facteur d’échec de ces dispositifs.

Souvent prescrits sous contrôle de proches inquiets, ou pour répondre de manière détournée à un malaise de nature sociale, les dispositifs de téléassistance sont vécus comme anxiogènes par les personnes âgées qui les utilisent peu et les laissent dans un tiroir.

Une étude conduite dans les Côtes-d’Armor sur les situations et les motivations d’appels analyse que plus de 70 % d’entre eux sont passés pour rompre un sentiment de solitude, ou une angoisse de mort, et non pas pour une question de santé.

L’anxiété générée par la téléassistance peut aussi provoquer des comportements addictifs aux dispositifs, conduisant les personnes âgées à ne plus sortir de chez elles. Parmi les effets déviants, il y a aussi les interventions qui provoquent des effractions des portes d’entrée, par exemple lorsque l’alerte est déclenchée sans que la famille puisse être jointe par téléphone.

Cela produit des effets très traumatisants chez les personnes âgées. L’impératif de sécurité et l’obligation juridique d’intervention se transforment alors en facteur supplémentaire de fragilisation des personnes.
Il est temps de ne plus infantiliser avec des dispositifs de surveillance qui, sous couvert de gestion des risques, subordonnent les plus âgés à la technique, les déresponsabilisent ou les privent de leur liberté d’agir. Il est au contraire important d’utiliser les technologies pour faciliter des stratégies d’adaptation plus humaines.

Les bracelets Alzheimer : flics ou boussoles ?

Plusieurs systèmes ont été proposés pour répondre aux risques d’égarement et de mise en danger d’un malade d’Alzheimer. Ils prennent la forme de téléphones mobiles ou de colliers équipés d’un système de géolocalisation. Ceux-ci fonctionnent comme une balise de repérage, et déclenchent une opération de « sauvetage » du malade en fugue ou en errance, que l’on reconduit chez lui ou au sein de l’établissement où il réside.

Conçus pour rassurer les familles, sécuriser les périmètres de « sortie » des patients, ces dispositifs peuvent s’avérer extrêmement humiliants pour les personnes qu’ils surveillent. Toute intervention, qui vient rappeler avec violence à une personne atteinte d’Alzheimer l’étendue de son trouble, aggrave son sentiment de panique. La notion même de « fugue » exprime la souffrance intérieure d’une personne emprisonnée dans une maladie dégénérative. L’échec commercial a d’ailleurs conduit à retirer du marché certains de ces bracelets.

À l’inverse, des concepts innovants émergent, comme celui de la montre « Deci-Delà ». Le même système de géolocalisation associé, cette fois, à une interface directionnelle simple à utiliser, donne une chance à la personne de négocier elle-même son trouble de l’orientation sans être dépendante d’une intervention extérieure pour la ramener. Seul ce changement de perception de l’autonomie peut garantir le respect des personnes, jusqu’à la fin de leur vie, sans dénier les difficultés associées aux différents états du vieillissement.

[1] http://www.internetactu.net/2010/09/30/vieillissement-et-nouvelles-technologies-un-rendez-vous-manque/

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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