Du mythe au mythe rationnel : 24. Le mythe du salut par la technologie

 

« L’université de la singularité » (SU) ne décerne pas de diplôme. C’est une école qui, depuis 2009, propose un cursus de 10 semaines à destination d’une élite d’étudiants provenant des meilleures universités ou entreprises du monde. Sa mission est d’éduquer les futurs dirigeants à utiliser les nouvelles technologies pour résoudre les grands problèmes de la planète. Chaque étudiant doit s’acquitter de frais de scolarité de 25 000 dollars. En échange, ils sont plongés dans un “camp d’aventure geek” où le réseautage tient lieu de scolarité. [1]

La SU a été cofondée par Peter Diamandis, qui lancé la fondation X-prize à l’origine du lancement du premier vol spatial habité privé et l’université spatiale internationale à Strasbourg (qui vise à former les futurs dirigeants des agences spatiales) et par le futuriste Raymond Kurtzweill, l’auteur du concept de Singularité, qui soutient que l’accélération des découvertes technologiques va conduire l’humanité à des améliorations exponentielles de la vie humaine.

Le principe de la SU consiste à élargir l’horizon des étudiants. Au lieu d’apprendre une spécialité, ils sont invités à imaginer l’avenir du monde entier à travers une variété de sujets. Le programme est simple. Il commence par cinq semaines de conférences et de visites sur le terrain. Exemples de visites : un laboratoire de robotique, les usines de Tesla, où se construit la voiture électrique pour milliardaires, le système robotique de chirurgie d’Intuitive Surgical et un trajet dans un simulateur de haut vol de la Nasa.

Au cours des cinq dernières semaines, les étudiants s’organisent en groupes pour développer un plan pour résoudre l’un des cinq grands problèmes auxquels l’humanité est confrontée : l’eau, la nourriture, l’énergie, l’espace et l’upcycle (c’est-à-dire l’idée de transformer les déchets en quelque chose d’utile). Leur mission consiste à “exploiter la puissance exponentielle des technologies et arriver à un plan – commercial ou à but non lucratif – qui permettra d’améliorer la vie de 1 milliard de personnes dans une dizaine d’années.”

Sur 1600 étudiants qui ont demandé à faire le cursus, le programme en 2010-2011, en a retenu 78, provenant de 35 pays différents. Les organisateurs espèrent que la SU produira les présidents, prix Nobel et cadres dirigeants de demain !

Une manière d’évaluer la SU consiste à examiner les projets qui en sortent. L’une des start-ups qui est sortie du programme, GetAround, est une société de partage de voitures, consistant à permettre aux gens de louer leurs voitures quand elles ne sont pas utilisées. Devin Fidler, inspiré par les imprimantes 3D, a lancé le projet Acasa, qui vise à utiliser la technologie du béton-extrusion pour “imprimer” des maisons dans le monde en développement. Son projet prévoit de construire des maisons simples en un jour et demi pour 4000 dollars. D’autres projets prévoient de développer l’agriculture urbaine hydroponique (la culture de plantes sans sol) et les aliments génétiquement modifiés (agropolisfarm.com).

La société est-elle soluble dans la technologie ?

Pour le futurologue Jamais Cascio, qui n’est pas impliqué dans la SU, les discussions non technologiques ne semblent pas être pour les organisateurs de la SU au coeur des problèmes de la société : les séances sur l’économie s’intéressent surtout à la finance, celles sur la politique à comment éviter les obstacles au développement technologique. Comme si tous les problèmes du monde pouvaient se résoudre par le seul miracle de la technologie, sans que la légitimité de celle-ci ne soit remise en cause …

Des gens qui n’ont jamais manqué de rien doivent imaginer répondre à des problèmes humains majeurs qu’ils ne connaissent que de loin, estiment d’autres critiques. On va résoudre le problème du vieillissement de la population, sans jamais être entré dans une maison de retraite ou un service de gérontologie. Sans même s’intéresser à l’utilisateur final…
Cette démarche n’est pas propre à la SU. Beaucoup de solutions “technologiques” s’imaginent ainsi. Peut-être même de plus en plus. A trop baigner dans la technologie, on a tendance à tout observer par son prisme. On va résoudre les problèmes de comportement des gens en installant des caméras de surveillance pour les surveiller, plutôt que de résoudre ce qui leur cause un problème de comportement !

On peut certes imaginer par exemple, que dans le futur, grâce à des capteurs que nous porterons sur nous, nous suivrons notre état de santé en temps réel, et que les crises cardiaques seront annoncées par des indicateurs entre 2 et 24 heures à l’avance, lors d’une modification du flux sanguin. Mais ce qu’on constate surtout, c’est un rejet des technologies de surveillance, d’autant plus si on est malade, parce que celles-ci sont essentiellement conçues sans bénéfices pour l’utilisateur.[2] L’histoire des technologies est parsemée d’inventions qui visaient à faire le bonheur des autres contre leur gré. Or elles ont toujours apporté avec elles leurs problèmes, leurs complexités…

La technologie : une solution ou un problème ?

On sait pourtant que les solutions technologiques ont tendance à créer de nouveaux problèmes, de nouvelles résistances à mesure qu’on les déploie ? Peut-on sérieusement penser que le monde qui nous entoure sera demain bardé de capteurs qui enverront des informations (lesquelles ? à qui ?) sur nous et notre environnement depuis n’importe quel coin du globe ? Peut-on réellement croire à un monde de capteurs omniprésents, comme on le présente souvent, alors que pour beaucoup déjà, un monde de vidéosurveillance ne va pas de soi ? Un monde où tout est commuté est-il possible ? Et si c’était le cas, que risque-t-on de détruire plus que de construire ? Richard Sennett dans Les tyrannies de l’intimité nous explique que cela risque surtout de déconstruire notre responsabilité… [3]

Quand la technologie s’empare du problème climatique, elle invente la géoingénierie. Il n’est pas sûr que ce soit la perspective adéquate pour répondre au défi climatique, ni que ce soit la meilleure manière de changer nos comportements. Nombreux, même parmi ses défenseurs, pensent que la géoingenierie est inaboutie et dangereuse, mais peut-on croire pour autant que le réchauffement climatique se résoudra par un changement de comportement ou quelques décisions politiques qui tardent à venir ?

Notre croyance en la technologie repose beaucoup sur la complexité et l’échec des autres solutions. La technologie semble une réponse simple et claire à nos difficultés. Attention à ce que ce ne soit pas une réponse trop facile.

Ce que la technologie veut

Les défenseurs de la technologie adhèrent à deux postulats. Le premier est que la technologie est un puissant facteur de changement de nos mentalités et de nos sociétés. Son pouvoir n’est pas de rationaliser ou d’optimiser la société comme on le croit souvent, mais c’est avant tout un pouvoir déstabilisateur (du règne précédent) et complexifiant (il introduit toujours de nouvelles possibilités).

Le second est de savoir si la technologie détermine la culture et le comportement ou l’inverse… A l’échelle des civilisations, Jared Diamond dans Effondrement démontre que le déterminisme technique a une influence prépondérante mais, à l’échelle des pratiques, on constate plutôt qu’on a tendance à reproduire des comportements de classe, de culture, de niveau social quelles que soient les technologies qu’on utilise. [4]

La technologie ne repose pas sur des solutions toutes faites, mais au contraire, sur le fait qu’elle nous pousse toujours à apprendre. La leçon de la technologie n’est pas dans ce qu’elle permet de faire, mais dans le processus. Apprendre à apprendre, remettre en cause nos certitudes… C’est le processus de production et d’appropriation de la technologie qui est certainement plus important que le résultat.

[1] Hubert Guillaud, InternetActu.net, 28/10/10.
[2] Rivière, Carole-Anne, Brugière, Amandine, La fabrique des possibles, FYP éditions, 2010.
[3] Sennett, Richard, Les tyrannies de l’intimité, Paris, Seuil, 1995.
[4] Diamond, Jared, Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Paris, Gallimard, Folio Essais, 2009.

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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