Du mythe au mythe rationnel : 22. L’amortalité

 

Deux nouveaux essais nous parlent du vieillissement et des possibilités offertes par la médecine génomique d’intervenir sur les processus s de la sénescence : « Au-delà de nos limites biologiques » du généticien Miroslav Radman et « La mort de la mort. Comment la biomédecine va bouleverser l’humanité » du fondateur de Doctissimo, le docteur Laurent Alexandre. Allons-nous vivre bientôt – demain – 120 ans comme l’annoncent ces auteurs ? Probablement : le nombre de centenaires s’accroît chaque année, la médecine de confort et prophylactique fait des progrès considérables, et la recherche sur le vieillissement commence à identifier pourquoi nos cellules vieillissent ? Alors, allons-nous tous devenir des « amortels », des créatures qui refusent de vieillir, équipés de pacemakers et truffés de nanorobots ? [1]

Les Amortels, ceux qui veulent ignorer le vieillissement et la mort

Les Amortels ne veulent pas vieillir. Ils ont changé les aliments en alicaments, transformé la diététique en éthique et l’éthique en esthétique. Ils se font combler les rides à l’acide hyaluronique, enlever les taches brunes, dresser les seins, affiner la silhouette. Les Amortels connaissent la médecine réparatrice, la cosmétique anti-âge, prennent les toniques sexuels. Ils sont amortels : ils ignorent la mort… Le concept a été lancé par la journaliste Catherine Meyer dans le Time. «La première caractéristique des Amortels, écrit-elle, consiste à vivre selon le même scénario, en réalisant les mêmes activités et consommant les mêmes produits de la fin de l’adolescence jusqu’à la lisière de la mort.» Les Amortels veulent être jeunes à perpétuité. Ils s’entretiennent durement. À la retraite, ils continuent : bénévolats, associations, voyages.

L’Amortel s’adapte à notre société jeuniste. Il est contemporain des générations élevées dans l’obligation de rester jeune pour plaire aux employeurs, des retraités de demain affolés de leurs maigres pensions : « Travaillez 70 ans, sinon la faillite » a titré en Une The Economist d’avril 2011. L’Amortel est un lutteur qui brave le destin, croit au combat individuel. « L’amortalité provient d’une nouvelle et puissante alchimie, continue Catherine Meyer, au croisement de l’augmentation généralisée de l’espérance de vie et de la réduction de l’influence de la religion. » Les icônes amortelles s’appelle Woody Allen, 76 ans, un film chaque année, Madonna, 52 ans, et toutes ces femmes « cougars » qui semblent n’avoir plus d’âge, Johnny Halliday et Mick Jagger, 67 ans, rockers indétrônables, sans oublier les philosophes Stephen Hessel et Edgar Morin, 92 ans et 86 ans, qui publient encore.

Edgar Morin… En 1951, dans « L’homme et la mort » (Seuil, 1970), il expliquait comment « l’accroissement statistique continu de la durée moyenne de la vie humaine » nous apporte un « sursis sans cesse reporté », qui nous rend « amortel ». Il ajoutait, prophétiquement, que les espoirs apportés par le génie génétique vont « ouvrir des possibilités techniques sans doute plus fabuleuses, émerveillantes et terrifiantes que la maîtrise de l’énergie atomique (…) Elles permettraient, dans le cas où la mort serait incluse dans le message héréditaire, d’agir sur son processus et peut-être même de le tarir à sa source». C’est là le rêve secret des Amortels. Reculer les limites humaines. L’Amortel veut croire que la sénescence est une pathologie dont on guérit. Il sait que l’homme occidental guérit de la plupart des maladies, gagne trois mois de vie nouvelle par an, l’espérance de vie moyenne a doublé en deux siècles, les centenaires prolifèrent : 1545 en 1980, 15983 en 2005, 50000 attendus en 2025.

Un jeune biologiste qui fait vieillir de 30% les souris de laboratoire

Martin Holzenberger et son équipe ont allongé de 30% la vie d’une mus musculus, la souris commune, petit mammifère pas si éloigné de l’homme, physiologiquement. 30% en plus, cela mènerait où l’Homme ? À 122 ans ! Nous sommes à l’université Pierre et Marie Curie, à Paris. Martin Holzenberger répond aux questions. Existe-t-il une durée de vie indépassable ? «Non, l’âge maximum n’est pas écrit dans la pierre. Nous ne pensons plus en termes d’horloges biologiques et d’heure fatidique et constatons une grande variabilité d’âge chez les mammifères comme chez l’homme. Vivre longtemps dépend du fonds génétique mais aussi d’un environnement, des comportements et des avancées de la médecine…». Le vieillissement signifie-t-il l’arrivée des maladies ? «Non, vieillir n’est pas une maladie. Bien sûr, on connaît un déclin des performances physiques et des déficits de nos fonctions physiologiques. Les cellules cessent de se renouveler, l’ADN se répare moins bien, l’oxydation corrode les tissus. Ces dysfonctionnements peuvent entraîner des problèmes cardiovasculaires, l’ostéoporose, des cancers, l’Alzheimer. Mais on peut aussi vivre longtemps en pleine forme. » Guérit-on de vieillir ? « Non. Le fait même de respirer oxyde nos cellules, vivre nous fait mourir. Mais nous commençons à identifier les gènes responsables du vieillissement, à les faire muter, ce qui donne l’espoir de vivre encore plus longtemps. » Combien de temps ? « 120 ans est envisageable. » Plus ? « Pourquoi pas ? »

La science du vieillissement est jeune

Au début des années 1990, des équipes américaines s’intéressent à un minuscule ver au suicide cellulaire programmé, C. Elegans. Comment enrayer ce cycle fatal ? Les chercheurs finissent par constater que les Elegans vivent plus longtemps dès qu’on inhibe leur croissance. Des expériences sont tentées sur les mouches drosophiles puis les souris. Mêmes résultats : en bloquant les gènes récepteurs des hormones de croissance, les rongeurs gagnent en âge. Plus intéressant: l’oxydation des cellules et la dégénérescence neurologique reculent. Depuis, équipes de biologistes internationales et laboratoires pharmaceutiques, œuvrent en ce sens. Récemment, des confirmations sont tombées. On a découvert des souris très vieilles. Le MIT de Boston a favorisé la longévité des rongeurs par une restriction calorique inhibant leur croissance.

Et chez les hommes ? Une enquête menée auprès des centenaires d’Okinawa, trois plus nombreux qu’au Japon, a établi qu’ils ne mangeaient pas à satiété ; et beaucoup de poissons riches en oméga 3. « – Alors, professeur Holzenberger, les petits et les ascètes vivraient plus longtemps ? » – Des recherches iconographiques nous apprennent qu’autrefois les gens très vieux étaient petits… On a aussi observé une mutation des récepteurs des hormones de croissance chez nombre de centenaires… Les hommes grandissent et vivent plus longtemps depuis qu’ils mangent mieux… »

C’est compliqué le vieillissement. Un biologiste américain, Ray Walford, espérant vivre 100 ans, s’est imposé un régime de souris de laboratoire : il est mort à 79 ans, l’âge moyen. Les recherches sur la restriction calorique, l’inhibition du système de croissance et le vieillissement débutent. « Ces recherches, précise Martin Holzenberger, ont surtout permis d’identifier un pool de gènes responsables du vieillissement. C’est une avancée importante». Pourrions-nous un jour paralyser le processus biologique ? Le chercheur demeure circonspect: «Il faudra des centaines d’années, pour identifier et traiter les milliers de gènes impliqués. Cela ne nous empêchera pas de nous user, d’être agressés par l’environnement, d’avoir des accidents. Nos souris vieillissent en vase clos, protégé, en dehors du réel. Qui voudrait vivre ainsi ? En fait, l’espèce est immortelle, pas l’individu. C’est l’espèce humaine, l’organisme qui se renouvelle sans cesse. Voilà pourquoi nous faisons des enfants…»

La « biologie de la robustesse »

« Vivre deux fois. Au-delà de nos limites biologiques » est le titre de l’ouvrage de Miroslav Radman, membre de l’Académie des Sciences. [2] Dans son laboratoire « Biologie de la robustesse » de l’université Paris-Descartes, il précise : « Je pense qu’en conservant les protéines de nos cellules en bon état, et en entraînant le cerveau toute sa vie, nous pourrions vivre alertes jusqu’à 150 ans… » Miroslav Radman s’est fait connaître par plusieurs découvertes en biologie moléculaire, l’autoréparation de l’ADN, le rôle de la mutation dans l’apparition du cancer, comment une bactérie résiste aux antibiotiques. Depuis 2004, il s’intéresse au lent vieillissement des créatures « robustes ». « La robustesse est un élément fondamental du vivant. Je cherche à en élucider la base moléculaire, faire des recherches sur la jeunesse éternelle…».

Nous vieillissons pour des raisons multifactorielles. Ainsi les cellules de nos tissus se trouvent incapables de se renouveler plus de soixante fois. À chaque division, elles perdent une bribe d’ADN (appelée « télomère ») et se délitent comme une peau de chagrin. Quand en 2009, le prix Nobel de Médecine a récompensé la découverte de la « télomérase », l’enzyme naturelle capable de réparer nos cellules, hélas inhibée en fin de parcours de vie, les journaux ont parlé de « la protéine de l’immortalité ». Depuis, des recherches acharnées ont permis de cultiver des cellules fraîches pleines de télomérase en vue de les injecter à des sujets diabétiques – et demain, pourquoi pas, à tous les hommes vieillissant ? Mais une équipe anglaise à montré que la télomérase développait des cellules cancéreuses – immortelles en effet. Miroslav reprend : « Ces recherches montrent qu’un jour, nous pourrons utiliser ces enzymes pour arrêter l’usure cellulaire. Nous pourrons intervenir sur le vieillissement au niveau moléculaire. »

Nous vieillissons encore du fait de la disparition de nos « cellules souches ». Présentes dans tous nos tissus, elles sont capables de se renouveler et réparer les dégâts de la vie. Mais avec l’âge, leur stock s’épuise. En décembre 2007, des équipes américaines et japonaises ont réussi à reprogrammer des cellules de peau humaine en cellules souches capable de régénérer n’importe quel tissu – dites « totipotentes ». Le retentissement fut énorme. De nouveaux traitements pour reconstituer les grands brûlés, s’attaquer aux cancers, à l’usure cellulaire devenaient envisageables. Mais certaines cellules souches réinjectées ont généré des tumeurs.

Miroslav Radman pense avoir fait une percée décisive en travaillant sur les espèces robustes. Ainsi la palourde américaine vit 200 ans, la tortue étoilée 190, la baleine arctique 150, l’éléphant d’Afrique 70. Et bien des arbres ignorent la sénescence, le séquoia atteint 3000 ans, un houx royal de Tasmanie vit depuis 43 000 ans. Quant à la bactérie Deinococcus Radiodurans, avec sa coque résistant à des radiations dix mille fois mortelles pour l’homme, elle survit au desséchement, à l’acide, au froid, aux hautes températures, au vide, à la famine, des centaines d’années. Elle est amortelle. Le biologiste en conserve depuis 28 ans dans un sac de sable desséché. Il suffit d’y mettre une goutte d’eau pour qu’aussitôt Deinococcus reprennent vie. Comment défie-t-elle le temps ? « Elle contient des molécules qui protègent la machinerie cellulaire des dégâts de la corrosion. Or, nous avons découvert qu’elles pourraient protéger aussi bien les espèces non robustes. Nous pensons raisonnablement élaborer un jour un cocktail protégeant les cellules humaines… »

Le mouvement « transhumaniste » et les partisans de l’humanité augmentée

« Le premier homme qui vivra mille ans est peut-être déjà né. » Le docteur Laurent Alexandre n’hésite pas dans « La mort de la mort » sorti au printemps. Co-fondateur en 2000 du site Doctissimo, il dirige aujourd’hui la société biotech DNAvision, grand prix de l’« entreprise innovante » en Wallonie. Laurent Alexandre explique : « Un enfant qui aura 90 ans au début du XXIIe siècle atteindra des espérances de vie très longues grâce aux biotechnologies, combinées à des ordinateurs surpuissants capables de simuler un corps humain. En même temps, la médecine génomique aura fait des progrès considérables. Regardez l’accélération des performances dans le séquençage intégral du génome humain. […] Une nouvelle médecine personnalisée va apparaître, vous pensez bien ! On pourra se prévenir contre les maladies auxquelles nous sommes prédisposés en décryptant l’ADN de chacun. »

Dans un article de Science Translational Medecine, le Dr. Dennis Lo de l’université de Hongkong explique qu’il à séquencé le génome d’un fœtus humain à partir d’une simple prise de sang de la mère. Publié en décembre 2010, l’expérience a fait grand bruit. Bientôt, un seul prélèvement sanguin permettra un diagnostic prénatal d’affections génétiques graves comme la trisomie 21, la myopathie, la mucoviscidose et les maladies métaboliques. Les parents pourront alors décider de garder ou non l’enfant. Pour Laurent Alexandre, cette découverte constitue une « véritable bombe éthique et technologique passée inaperçue » Pourquoi ? « Elle révèle qu’aujourd’hui la société accepte que nous supprimions les « débiles » de notre monde. C’est une forme d’eugénisme, il faut avoir le courage de le reconnaître. Ce n’est que le début…» Que se passera-t-il quand, demain, suite à un séquençage intégral, des parents apprendront que leur enfant présente des prédispositions à avoir un cancer, un infarctus, une maladie cardiovasculaire ou le diabète de son père? « Ils n’en voudront pas. Ou alors ils demanderont que la médecine intervienne en amont. Ils réclameront des enfants améliorés, capables de vivre plus longtemps. C’est irréversible… »

La société DNAVision qu’il dirige entend anticiper cette vague génomique. Elle propose déjà un séquençage intégral d’ADN assorti d’« une médecine personnalisée » et va lancer le site persomedecine.com. Elle commercialisera bientôt un test de diagnostic de prédisposition au cancer du sein. À Paris, déjà, la Société Française de Génétique Humaine met en garde le public sur le fructueux commerce de la peur héréditaire, sans compter les risques de diagnostic erroné, qui s’annoncent avec la multiplication des sociétés de tests génétiques.

Sans entrer plus loin dans le débat éthique – électrique – sur l’eugénisme, les enfants à la carte et les énormes doutes sur l’origine toute génétique de maladies multifactorielles comme le cancer– où l’environnement, les comportements, « l’épigénétique » jouent beaucoup – on comprend vite que Laurent Alexandre fait siennes les thèses « transhumanistes ». A savoir le courant prospectif appelant à un homme « amélioré » inauguré par une petite constellation d’ingénieurs, biologistes, futuristes et philosophes, surtout américains. On y croise des experts reconnus de l’intelligence artificielle (Marvin Minsky et Ray Kurzweil), des spécialistes de la robotique et des nanotechnologies (Hans Moravec le futurologue, Eric Drexler l’écrivain de S.F, des biologistes du vieillissement (Vladimir Skoulatchev à Moscou, Aubrey de Grey de la Mathusalem Foundation), des philosophes (Nick Bostrom, l’hédoniste David Pierce). Selon le transhumanisme, l’homme moderne a commencé d’échapper aux lois du déterminisme biologique depuis qu’il a inventé le bébé-éprouvette, la pilule, le pacemaker, le séquençage de l’ADN et la génomique. Il vit assisté technologiquement, déjà capable de prouesses et a dépassé la science-fiction du XXe siècle. Dans les décennies à venir, il va connaître une révolution technologique sans précédent, qui va décupler ses capacités, transformer jusqu’à sa corporalité et le rendre amortel. Cela, grâce au nouveaux champs de recherche prospérant à la croisée des Nanotechnologies, la Biologie génétique, l’Informatique et les sciences Cognitives : appelé « la convergence NBIC ».

La NBIC

Depuis un rapport fameux, publié en 2002 par la National Science Fondation américaine, les porte-parole de la NBIC écrivent les discours scientistes optimistes du XXIe siècle. Récusant la pensée « post-moderne » et la critique écologique et éthique de la fin du XXe – qui dénonce les dangers du progrès -, le transhumanisme annonce pour les décennies à venir un programme décousu de perfectionnement de l’espèce humaine. On y trouve des ordinateurs capables d’effectuer un milliard de milliards d’opérations secondes et de simuler un corps humain intégral, des capteurs surveillant en permanence notre condition physique, des nanorobots nettoyant artères et organes, des injections de cellules souches régénératrices au niveau germinal prévenant nos fragilités héréditaires, des drogues de synthèse évitant toutes souffrances, la fin de la grossesse et l’accouchement devenus extérieurs, des interfaces directes cerveau-machine, etc. La nature même de l’homme, l’anthropologie, en sera transformée. Bientôt, nous attendrons le stade de la « Singularité technologique » annoncée par le pionnier de l’informatique John Von Neumann et par Ray Kurzweil : l’homme abandonnera définitivement son état de nature, entretenu et surdimensionné par la robotique et l’intelligence artificielle. Il deviendra un cyborg amortel.

[1] Frederic Joignot, « Mauvais Esprit », blog Le Monde, 25.06.2011.
[2] Radman, Miroslav, Au-delà de nos limites biologiques, Paris, Plon, 2011.
[3] Alexandre, Laurent, La mort de la mort, Paris, J.C.Lattès, 2011.

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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