Du mythe au mythe rationnel : 19. Technologie et progrès

De nombreuses mythologies liées au progrès technique ont surgi ces dernières années. Kentaro Toyama, professeur à l’école d’information de Berkeley, résume ainsi le phénomène: “Ces histoires ont suscité de grands espoirs pour les télécentres : l’enseignement à distance permettra à chaque enfant de devenir savant, la télémédecine pourra soigner les dysfonctionnements des systèmes de santé ruraux, les citoyens pourront développer des services locaux sans passer par des fonctionnaires corrompus… Ashok Jhunjhunwala, un membre du Conseil des sciences consultatif du premier ministre indien a même suggéré que les télécentres pourraient doubler les revenus dans les villages ruraux. L’agronome Monkombu Swaminathan, le père de la “Révolution verte” en Inde, a appelé à ce que se crée un télécentre dans chacun des 640 000 villages du pays. D’autres pays ont emboîté le pas, en lançant leurs propres programmes nationaux de télécentres.” [1]

“A l’époque, Nicholas Negroponte, fondateur du projet One Laptop Per Child (un ordinateur portable par enfant : OLPC), un projet d’ordinateurs portables bon marché pour les enfants pauvres, a avancé la revendication : “Les enfants dans le monde en développement ont besoin des nouvelles technologies, spécialement de matériel robuste et de logiciels innovants.” Kofi Annan a soutenu le projet. Edward Friedman, directeur du Centre pour le management de la technologie pour le développement global, a écrit : “Il y a un besoin pressant d’employer la technologie d’information pour les soins de santé en milieu rural en Afrique subsaharienne.” Une enquête de la BBC a révélé que 79 % des 28 000 adultes interrogés, provenant principalement des pays riches, étaient d’accord avec l’affirmation que “l’accès à l’internet devrait être un droit fondamental de tous les peuples”.

En réalité, les succès ont été rares…

Pourtant, les succès ont été rares. A Retawadi, en Inde, le propriétaire du télécentre parvenait difficilement à se faire 20 dollars par mois de revenus, alors que les coûts de matériel, d’électricité, de connectivité et d’entretien se montaient au moins à 100 dollars.

“Les nouvelles technologies suscitent de l’optimisme et de l’exubérance qui sont souvent déçus par la réalité”, explique Kentaro Toyama. Les observateurs universitaires ont montré pourquoi les initiatives de télécentres de l’ICT4D (Programme Information and communication technologies for development) avaient échoué : le plus souvent, la conception n’est pas adaptée au contexte, elle a du mal à prendre en compte les carences du réseau électrique, à établir des relations avec les administrations locales, à offrir des services qui répondent aux besoins locaux…

La pénétration de la technologie n’est pas le progrès

L’ICT4D a mené des projets dans de nombreux domaines (éducation, microfinance, agriculture, santé) et avec différentes technologies (ordinateurs, téléphones mobiles, objets électroniques construits sur mesure…). “Dans chacun de nos projets, les effets d’une technologie sont complètement dépendants de l’intention et de la capacité des gens à la manipuler”, estime Kentaro Toyama. Le succès des projets d’ordinateurs dans les écoles reposait sur l’appui d’administrateurs et d’enseignants dévoués. Le processus de microcrédit via téléphones mobiles a fonctionné grâce à des organisations de microfinance efficaces. Les projets de l’ICT4D qui ont eu le plus de succès, ce sont les organisations partenaires qui ont fait le travail difficile d’un véritable développement, l’ICT4D se contentant d’aider et soutenir leurs efforts.

“Si je devais résumer tout ce que j’ai appris via l’ICT4D, ce serait : la technologie – peu importe sa conception, même si elle est brillante – magnifie les intentions et les capacités de l’homme. Elle n’est pas un substitut. Si vous avez une base de gens compétents et bien intentionnés, alors la technologie appropriée peut amplifier leur capacité et déboucher sur des réalisations étonnantes.” Dans les autres cas, la technologie ne sait pas renverser une situation difficile. L’arrivée d’internet dans les villages ne suffit pas à les transformer. […] La technologie a des effets positifs que dans la mesure où les gens sont prêts et capables de l’utiliser de manière positive.”

La techno-utopie, qui consiste à croire que la diffusion à grande échelle des technologies peut apporter des solutions à la pauvreté et aux autres problèmes sociaux, a tendance à assimiler la pénétration de la technologie au progrès. Ainsi, OLPC, remarque Kentaro Toyama, promeut son ordinateur, en évoquant l’auto-apprentissage et fait peu de cas de la pédagogie, de la réalité du corps enseignant, des programmes ou des systèmes scolaires où il se déploie. Et le même mythe se poursuit avec le téléphone mobile quand le New York Times titre : “Le téléphone mobile peut-il mettre fin à la pauvreté dans le monde ?”

La techno-utopie est plus facile à croire

En d’autres termes, il est moins compliqué d’acheter une centaine de milliers d’ordinateurs que de fournir une véritable éducation pour une centaine de milliers d’enfants. Il est plus facile de gérer une hotline de santé en messagerie texte que de convaincre les gens de faire bouillir l’eau avant de l’ingérer. Les estimations de dépenses annuelles des technologies pour le développement varient de centaines de millions à plusieurs dizaines de milliards de dollars estime Kentaro Toyama. Le coût de développement de l’OLPC correspond à peu près à la moitié du budget que l’Inde consacre à l’éducation de ses élèves. Quel sens peut avoir le cout d’un ordinateur alors que 0,5 $ par an et par élève pourrait servir à fournir des médicaments pour réduire l’incidence des parasites qui causent des maladies et augmenter la fréquentation scolaire de 25 % ? “Dans des conditions d’extrême pauvreté, les investissements pour fournir un large accès à l’internet entrent nécessairement en concurrence avec les dépenses en matière d’assainissement ou de transports”, rappelle avec bon sens Kentaro Toyama.

“Diffuser une technologie pourrait fonctionner en quelque sorte si la technologie fait plus pour les pauvres, peu scolarisés, qu’elle ne fait pour les riches bien éduqués et puissants. Mais c’est l’inverse qui se passe : la technologie aide les riches à s’enrichir en faisant peu pour les pauvres, creusant ainsi les écarts entre les nantis et les démunis.”

Pourquoi la technologie creuse-t-elle les écarts entre les riches et les pauvres ?

La technologie creuse l’écart entre riche et pauvre à cause de trois mécanismes, explique encore Kentaro Toyama :
• L’accès différentiel : la technologie est toujours plus accessible aux riches et aux puissants. Elle coûte de l’argent à acquérir, à exploiter, à entretenir et à mettre à niveau. Et cette fracture numérique persiste même lorsque la technologie est entièrement financée. Par exemple, la plupart des bibliothèques publiques des Etats-Unis offrent un accès gratuit à l’internet, mais les plus pauvres habitants ont moins de temps de loisir pour les visiter et plus de difficultés à les atteindre en raison des coûts de transports notamment.

• Sans compter que le matériel a tendance à être conçu pour les plus riches : les logiciels et le contenu sont écrits pour les personnes avec le plus grand revenu disponible. L’Inde a plus de vingt langues reconnues au niveau national, mais presque tous les logiciels en cours d’utilisation sont en anglais, ce qui rend difficile pour les personnes alphabétisées dans leurs langues locales d’utiliser les ordinateurs. Et cette tendance s’auto-renforce : “si une technologie n’est pas conçue pour une personne, elle ne l’achètera pas, et si elle ne l’achète pas, les producteurs ne développeront pas le design adapté”.

• Le différentiel social : même si l’accès différencié à la technologie pourrait être combattu en diffusant universellement la technologie, le différentiel des capacités en matière d’éducation, d’aptitudes sociales, ou de liens sociaux, demeure. “Avec une capacité limitée en matière d’alphabétisation, d’éducation, de liens sociaux, d’influence politique, la valeur de la technologie est elle-même limitée”.

• Le différentiel d’usage : un troisième mécanisme contribue à l’élargissement de l’écart entre les privilégiés et les exclus. Celui de savoir ce que les gens veulent faire de la technologie à laquelle ils ont accès ? “Beaucoup d’entre nous ont été surpris de constater que les pauvres ne se précipitent pas pour trouver en ligne des ressources éducatives, acquérir des pratiques de santé ou mettre à niveau leurs compétences professionnelles. Au lieu de cela, ils utilisent principalement la technologie pour se divertir. Dans les télécentres beaucoup de gens deviennent compétents pour télécharger des vidéos sur YouTube, plus que pour utiliser un logiciel de comptabilité ou accéder à un cours de langue. Même dans le monde développé, la technologie profite d’abord au jeu et au divertissement. Et cette tendance est encore plus accentuée parmi ceux qui ont grandi avec une faible confiance en soi et la connaissance de leur impuissance.  »

Quel progrès amène la technologie ?

L’Amérique du Nord, l’Europe occidentale, le Japon et plusieurs autres régions économiquement bénies ont atteint leur statut de puissances économiques bien avant les technologies numériques. Leur production de pointe et la consommation des technologies de l’information peuvent être interprétées davantage comme un résultat du progrès économique que comme une cause primaire, estime Kentaro Toyama.

Dans les années 60, Wilbur Schramm, le père des études sur la communication, décrivait dans L’information et le développement national, les espoirs que la télévision représentait pour l’éducation et le développement. Force est de constater que ces espoirs ne se sont pas concrétisés. “Quel que soit le potentiel de la télévision, celle-ci n’a pas réussi à favoriser le développement à grande échelle quand bien même elle s’est répandue partout”, que ce soit dans les pays développés comme dans les pays en voie de développement.

“La valeur d’une technologie reste contingente aux motivations et aux capacités des organisations cherchant à les utiliser” rappelle Kentaro Toyama : “Les villageois doivent être organisés, les contenus doivent être produits et les enseignants doivent être formés”. En d’autres termes, “la diffusion de la technologie est facile, mais entretenir les capacités humaines et les organisations qui ont permis ce bon usage est le point crucial”.

Après l’ordinateur, le mobile ?

“La technologie est seulement une loupe, pas seulement dans le cadre du développement d’ailleurs. Personne ne pense qu’on peut transformer une entreprise déficitaire simplement en injectant de nouveaux ordinateurs, mais les entreprises bien gérées peuvent bénéficier par exemple, de chaines d’approvisionnement informatisées. […] La technologie industrielle moderne augmente notre capacité à produire, mais amplifie également notre désir de consommer. Sur une planète aux ressources limitées, ce dernier pourrait d’ailleurs signer notre ruine. L’histoire montre aussi que les technologies de la démocratie peuvent être facilement détournées en l’absence d’éducation des citoyens : si ceux-ci ne sont pas prêts et aptes à mettre en oeuvre les contrôles et contrepouvoirs nécessaires. Les ordinateurs, les armes, les usines et la démocratie sont des outils puissants, mais les forces qui déterminent comment ils sont utilisés en fin de compte relèvent des êtres humains.”

Actuellement, la communauté du développement international vit une histoire d’amour avec le téléphone mobile. Les travaux de Robert Jensen et Jenny C. Aker démontrent que les téléphones mobiles peuvent éliminer certains types d’inefficacités d’information sur les marchés du monde en développement. Encouragées par cette découverte et par la forte pénétration de la téléphonie mobile, les Fondations pour le développement ont formé des groupes de travail et encouragent le développement de services entiers consacrés au mobile.

“La loupe technologique suggère cependant qu’il s’agit d’une vision unilatérale de la téléphonie mobile. Car ce ne sont pas seulement les intentions de production qui sont amplifiées par la téléphonie mobile. Quand un tireur de rickshaw qui gagne un dollar par jour paye son opérateur pour avoir le privilège de changer de sonnerie, a-t-il généré un avantage net pour lui-même ou pour la société ?” Kathleen Diga de l’université de KwaZulu Natal a observé que certains ménages en Ouganda donnaient la priorité au temps de conversation sur mobile plutôt qu’à la nutrition ou à l’achat d’eau propre. La sociologue Jenna Burrell a constaté que les téléphones mobiles exacerbent les relations de domination entre les sexes : les hommes se servant des téléphones mobiles comme des outils d’échange sexuel.

Alors que le téléphone mobile est devenu la technologie électronique la plus répandue, devant la télévision et la radio avec 4,5 milliards de comptes actifs touchant 80 % de la population mondiale, on pourrait croire que ces chiffres indiquent qu’il n’y a plus de fracture numérique pour la communication temps réel. Pourtant, les études montrent que les non-usagers sont d’abord des pauvres, isolés, des femmes et des gens “politiquement muets”, conclut Kentaro Toyama. “Quoiqu’il en soit, si la propagation des téléphones mobiles est suffisante pour abolir la pauvreté, nous n’allons pas tarder à la savoir”, ironise le chercheur. “Mais si elle ne l’est pas, devrons-nous alors à nouveau reporter nos espoirs sur le prochain gadget flambant neuf que nous proposerons au monde en développement ?”

[1] Hubert Guillaud, http://www.internetactu.net/2010/11/19/la-technologie-peut-elle-eliminer-la-pauvrete

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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