Du mythe au mythe rationnel : 13. La pensée magique

Pour un grand nombre de chercheurs en neurosciences, l’homme n’est pas un animal rationnel. [1] Tout un courant d’entre eux s’efforce d’approcher des origines biologiques et cognitives de la religion : un récent numéro de New Scientist a d’ailleurs fait sa couverture sur le sujet. [2] Matthew Hutson, journaliste scientifique spécialisé dans les sciences cognitives, prône les bienfaits de la superstition. Il vient de publier le livre : Les 7 lois de la pensée magique : comment nos croyances irrationnelles nous gardent heureux, en bonne santé et sains.

Les fondements cognitifs de la religion populaire

L’article le plus intéressant du dossier est celui de Robert McCauley, spécialiste de la science cognitive de la religion, qui a récemment popularisé ses idées dans un livre : Pourquoi la religion est naturelle alors que la science ne l’est pas. [3]

Pour MacCauley, il existe dans notre cerveau un certain nombre de « modules » déjà câblés nous permettant de reconnaître les visages, d’apprendre le langage, d’être capable d’éviter les dangers… Il emploie pour décrire ces fonctions le terme de « naturellement mature ». Autrement dit, elles font partie du développement cognitif « normal » et ne nécessitent pas d’efforts d’apprentissage. Ce sont aussi des systèmes rapides. C’est l’ensemble de ces systèmes qui nous rendent réceptifs à la pensée magique et religieuse, explique McCauley. Lorsqu’ils se combinent entre eux, ils sont capables de créer des « faux positifs » susceptibles de nous amener à croire à des phénomènes « contre-intuitifs ». Un exemple en est l’anthropomorphisme, qui consiste à attribuer une « théorie de l’esprit » à des objets qui en sont dépourvus. Dans le cadre d’un système rapide, l’anthropomorphisme a certainement une valeur adaptative. Il valait mieux, pour l’homme préhistorique, soupçonner une intention (un prédateur) derrière un mouvement de branchages qu’ignorer cette intention lorsqu’elle existait.

Tout cela crée un réseau de comportements et de pratiques (rituels, espaces et objets sacrés, etc.) qui fondent que McCauley appelle la « religion populaire, » un socle mental « par défaut » que nous avons tendance à développer naturellement. Ainsi, pas besoin d’imaginer une « zone du cerveau » consacrée à la religion. Celle-ci est une conséquence du développement cognitif normal de l’individu.

McCauley insiste sur la notion de « religion populaire », bien différente de la religion doctrinale qu’on peut revendiquer consciemment. S’il faut comparer la science à quelque chose, ajoute-t-il, ce n’est pas à la religion, mais plutôt à la théologie. Science et théologie sont les produits des fonctions les plus élevées, les plus rationnelles de notre cerveau.

Ce qu’il faut comprendre, selon ce chercheur, c’est que la théologie est finalement aussi éloignée de la religion populaire que cette dernière peut l’être de la science. Un croyant aura beau mettre en avant certaines des caractéristiques les plus élevées de la divinité (omniprésence, omnipotence, etc.) cela n’aura guère d’impact sur son comportement religieux: « Lorsqu’on leur demande, au cours d’expériences, de parler ou de penser aux actions de Dieu ou des dieux, les personnes religieuses abandonnent complètement et immédiatement les doctrines théologiquement correctes en faveur de la religion populaire – même s’ils viennent juste de revendiquer et affirmer ces doctrines. La façon dont ils pensent et parlent montre qu’ils considèrent plus Dieu comme une version de Superman que comme le maître omniscient omniprésent et omnipotent dans lequel ils affirment croire ».

Dans son livre, McCauley raconte ainsi que la plupart des croyants interrogés lors d’un test de mémoire (dans lequel ils devaient se remémorer une histoire où un enfant prie pour avoir rapidement la vie sauve alors que Dieu est en train de répondre à une autre prière), tendaient à réinterpréter des passages en laissant entendre que Dieu avait dû mettre un certain temps pour répondre à la prière, soit parce qu’il devait se relocaliser après avoir répondu à la prière précédente, soit parce qu’il n’avait pas fini d’exaucer cette dernière.

Les autres articles du New Scientist concordent. Un premier nous informe que les enfants sont « naturellement religieux », qu’ils ont tendance à voir dans les événements aléatoires l’expression de la volonté d’agents. Un second insiste sur le rôle fondamental des religions dans la naissance des civilisations. La religion accroitrait l »‘esprit de coopération, et faciliterait les comportements sociaux en donnant à chacun l’impression d’être surveillé par des êtres surnaturels.

La superstition, un bienfait ?

Reste à savoir que faire de cette pensée « rapide », si prompte à encourager le développement de toutes sortes de croyances diverses. C’est là que le livre de Matthew Hutson apporte un éclairage. [4] Selon Hutson, « nous sommes tous des mystiques », à un certain degré. Il va plus loin en affirmant que « la pensée magique est la pensée par défaut ». Autrement dit, nous sommes tous spontanément conduits à former des raisonnements « superstitieux ».

Bien des « lois psychologiques » énoncées par Hutson retrouvent les aspects de la religion populaire selon McCauley : comme celle qui consiste à voir, même dans des événements aléatoires, l’expression d’un dessein caché. Parmi les « 7 lois » formulées par Hutson, on mentionnera le fait que « les objets ont une essence », ce qui implique la multitude des objets sacrés, des talismans, des amulettes. Ou encore, l’importance des symboles : ainsi, un mariage un jour d’orage, peut être vu comme le signe de difficultés conjugales à venir. Bref autant d’attitudes magiques qui servent de soubassement à la religion populaire. Par bien des côtés, tout cela n’est pas nouveau pour les anthropologues, qui reconnaitront dans ces « lois » des phénomènes déjà décrits depuis longtemps par James Frazer ou Levy-Bruhl, et d’autres. La nouveauté, c’est de postuler que ces processus mentaux ne sont pas seulement des croyances induites par la culture ou qui participent d’une mentalité « primitive », mais qu’ils constituent la base de notre structure mentale. Et surtout, qu’ils peuvent se montrer avantageux.

Hutson se base sur diverses expérimentations pour asseoir son argumentation. Parmi elles, celles réalisées par Lysann Damisch et son équipe à l’université de Cologne. [5] La première expérience demandait aux sujets d’effectuer une épreuve dans laquelle certains disposaient d’une « balle de golf chanceuse ». Résultat, ceux qui ont utilisé la balle « porte-bonheur » (ou plutôt qu’ils croyaient telle) ont obtenu de meilleures performances que ceux qui se sont servis d’une balle présentée comme « neutre » – un prétest avait établi que 80% des sujets croyaient aux pouvoirs des porte-bonheur. Cette expérience montre que les gens superstitieux sont plus enclins à réussir certaines tâches en fonction de leur croyance, mais pas que des personnes sceptiques puissent se retrouver inconsciemment sous l’influence d’une superstition…

L’équipe s’est aussi essayée à comprendre les mécanismes psychologiques qui amenaient une augmentation de performance chez les sujets superstitieux. Il s’est avéré que, amenés à résoudre une énigme en présence de leurs amulettes, ceux-ci tendaient à essayer plus longtemps et plaçaient la barre plus haut. Ils augmentaient ainsi leurs chances de réussir.

La « nouvelle magie » de Hutson connaitra-t-elle un effet de mode comme le neuromarketing ? Peut-être. The Investor publiait récemment un article basé sur les thèses de Hutson pour donner des conseils aux hommes d’affaires. [6] Il est intéressant de remarquer que les idées de Hutson entrent déjà dans le logiciel d’une profession qui, avec son armée de coachs et de « méthodes de réussite », repose plus souvent sur l’ancien chamanisme que sur la rationalité.

[1] Rémi Sussan, Internet Actu Le Monde Blogs, 18 mai 2012.
[2] New Scientist, 10 mai 2012.
[3] McCauley, Robert, Why Religion is Natural and Science is Not, Oxford University Press USA, 2011.
[4] Hutson, Matthew, The 7 Laws of Magical Thinking: How Irrational Beliefs Keep Us Happy, Healthy, and Sane, Hudson Street Press, 2012.
[5] Lysann Damisch, Barbara Stoberock, and Thomas Mussweiler
University of Cologne, « Keep Your Fingers Crossed! How Superstition Improves Performance », Psychological Science, 2010, 21(7) 1014–1020
[6] Mink, Michael, « Incorporate Self-Motivation In Your Business And In Life », http://news.investors.com/article/608042/201204171411/practice-self-motivation-in-business-and-life.htm

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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