Du mythe au mythe rationnel : 12. L’irrationnel et la rationalité

Hegel considérait que: « Tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui réel est rationnel ». [1] Ce qui tombait en dehors de la raison était de l’ordre de l’inexistant, de l’illusoire. Il est dans la logique du rationalisme dogmatique de choisir ainsi le parti de chasser l’irrationnel en dehors de la réalité et de n’accorder réalité qu’à ce que la Raison peut expliquer. Le rationnel, c’est tout ce qui a été expliqué ou maîtrisé par la raison qui se voit alors chargée de la tâche de pourchasser l’irrationalité. [2]
Pascal pense différemment. Dans les Pensées il nous dit que « la dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent ; elle n’est que faible si elle ne va jusqu’à connaître cela ». [3] Accepter qu’il puisse y avoir de l’irrationnel, c’est être rationnel. Il est rationnel de reconnaître les limites de la raison. Cette position s’allie aisément avec la foi. Les vérités de la foi sont supérieures à celles de la raison.
Y a-t-il à une contradiction ? La raison doit-elle s’occuper de l’irrationnel ?
L’irrationnel et la science
Poser un savoir comme rationnel implique de fournir une définition de l’irrationnel. Il est d’usage ici de penser en terme de rationnel/irrationnel, dans la logique de la dualité. Comment comprendre cette opposition ?
Une solution commode consiste à poser que le rationnel, c’est ce qui a le privilège d’une reconnaissance par le savoir scientifique, l’irrationnel étant du domaine de la pensée préscientifique. Si la science progresse, c’est en gagnant du terrain contre son contraire, l’irrationnel. La rationalité scientifique se définit alors comme une conquête contre l’irrationnel.
Tel est le débat inauguré par les Lumières, du combat de la Science contre l’ignorance, mais réactualisé sous la forme d’un combat contre l’irrationnel : 1) sur le plan de son modèle, comme paradigme mécaniste, contre les interprétations animistes de la Nature, l’anthropomorphisme et le finalisme etc. ; 2) sur le plan idéologique, pour faire valoir les acquisitions du savoir objectif contre tout ce qui n’en n’est pas : sagesses traditionnelles, philosophies subjectives, superstitions, croyance religieuse, pseudo-sciences, contre ce que les ultra-rationalistes ont appelés les pata-sciences comme l’alchimie, l’astrologie, la numérologie, etc.
Cependant, la critique ne suffit pas, il faut encore exprimer l’idéal scientifique de la rationalité que l’on revendique. La science, depuis ses débuts, a dû expliciter, démontrer et enseigner des paradigmes explicatifs. Elle a aussi dû combattre l’irrationnel en donnant des figures exemplaires de son idéal, montrer ce qu’est le scientifique.
C’est aux historiens des sciences qu’il incombe d’expliquer comment la pensée scientifique s’est formée, en s’émancipant des représentations irrationnelles qui ont pu la précéder. Ainsi peut-on attribuer à Roger Bacon, au moyen-âge, le mérite d’avoir été un des premiers génies scientifiques de la modernité. [4] Il aurait été le précurseur de la méthode expérimentale. On peut souligner chez lui, notamment la dénonciation de la magie pour sa nullité. Mais si on lit ses textes, on y trouve tout autre chose. Il y a chez Bacon quantité d’écrits qui feraient hurler notre rationalité moderne ! Il évoque par exemple des remèdes que les sages d’Ethiopie font avec les dragons pour lutter contre les maux de la vieillesse ! Il dénonce la magie, mais fait l’éloge de l’astrologie et de l’occultisme !
Autre exemple : Giordano Bruno (1548-1600), parce qu’il a soutenu qu’il existe une infinité de mondes analogues au nôtre, a été rangé dans les précurseurs de la science moderne. Il a été brûlé pour avoir contesté plusieurs dogmes de l’Eglise, en particulier parce qu’il avait affirmer l’infinité de l’univers. Le mythe du martyr de la science est né avec lui. Il est facile de projeter sur lui un idéal du scientifique moderne, en ne retenant que ce qui cadre avec notre interprétation actuelle de la rationalité scientifique. Mais quand on lit ses textes, que découvre-t-on ? Il ne croit pas aux mathématiques. Il est dans son orientation très loin de l’idéal scientifique moderne. C’est plutôt un philosophe de la Nature mû par un enthousiasme mystique. Il révère l’âme des astres et toute son œuvre est empreinte d’une vision lyrique. Giordano Bruno est l’exemple de ce que la religiosité cosmique constitue un ressort puissant de la recherche scientifique. Ce n’est pas vraiment un scientifique au sens que l’on donne à ce mot aujourd’hui.
Newton (1643-1727) passe pour un Père fondateur de la Science moderne. Il est connu pour ses Principes mathématiques d’une philosophie de la Nature et sa célèbre théorie de l’attraction gravitationnelle. C’est à lui que l’on se réfère pour dire que le savant doit seulement induire les hypothèse de l’observation. La forme géométrique de sa présentation des Principes est aussi un modèle que l’on admire pour son application rigoureuse de l’idéal de la mathésis universalis.. Newton est non seulement une autorité, mais il devenu un mythe de la science moderne. Au point que la majorité des historiens font l’impasse sur le reste de son œuvre. A peine ose-t-on dire que Newton s’est « un peu » intéressé à l’alchimie et qu’il faisait aussi de la théologie ! Or Newton a beaucoup écrit sur l’alchimie. Il connaissait très bien les alchimistes du Moyen-Age. Il a même été chercher confirmation de ses propres vues dans la philosophie de Pythagore et sa mystique des nombres. Étrange scientifique !
On pourrait trouver quantité d’autres exemples, mais le cas Newton montre bien qu’il est illusoire de vouloir opposer la rationalité scientifique à une interprétation préscientifique, animiste de la Nature. Ce n’est même pas une question d’histoire. A-t-on jamais rencontré un « pur » scientifique ? La coupure n’existe pas entre un âge préscientifique et un âge scientifique, elle est verticale et non temporelle. La rationalité scientifique plonge ses racines dans l’irrationnel. Il ne faut pas se laisser abuser par la rigueur trompeuse des Principia mathematica philosophiae naturalis. Cette présentation peut laisser penser que Newton avait conduit une œuvre objective et rationnelle, mais ce n’est là qu’une méthode d’exposition. Selon les historiens contemporains, même ses expérimentations ne lui ont peut-être pas servi à faire des découvertes, mais seulement à vérifier ce qu’il savait déjà.
L’erreur est de croire que la science est de part en part rationnelle. Non seulement on ne peut pas opposer strictement le rationnel et l’irrationnel, mais le rationnel naît sur le terrain de l’irrationnel. Sans l’alchimie, il n’y aurait pas eu de chimie, sans l’astrologie, il n’y aurait pas eu d’astronomie, sans les sciences « occultes », il n’y aurait pas eu de science « positive ». Seul le puritanisme rationaliste peut encore croire que la science est purement rationnelle, or tabler sur cette croyance, c’est prendre une position idéologique.
Le dogme de la raison
Il peut y avoir dans ce débat deux attitudes doctrinales :
1) celle du dogmatisme rationaliste qui prend le parti de la raison comme on s’engage en religion. En d’autres termes, il fait du combat de la raison un enjeu idéologique majeur. C’est un thème constant dans l’histoire. L’attachement à la méthode cartésienne nous a appris à n’accorder de valeur qu’aux idées claires et à nous méfier des idées obscures. Mais comment définir « l’obscur » sans faire intervenir un changement de paradigme? Depuis les Lumières, on a souvent présenté les théories obscures, comme ce qui tombait hors de la rationalité. Newton a été considéré comme un auteur obscur. Einstein aussi. Ce langage du rationalisme militant prend un tour idéologique quand le rationaliste se voit investi d’une mission : dresser un rempart pour protéger la science et repousser l’irrationnel!
Paul Feyerabend n’a ainsi aucune difficulté à montrer à quels enjeux conduisent les luttes idéologiques. Il explique que le colonialisme s’est donné cette justification, quand il s’agissait d’éduquer les peuples en montrant les mérites d’une civilisation fondée sur la raison. Curieusement, l’activité missionnaire chargée de convertir les païens à la religion catholique, a coïncidé avec la mission consistant à répandre les lueurs de la science sur des peuples « «encore dans l’enfance de la raison ». Les deux entreprises se conjuguaient pour détruire la validité des cultures traditionnelles condamnées pour leur « paganisme ». C’est cet impérialisme de la raison que Feyerabend dénonce dans Adieu la Raison. La rationalité scientifique est une vision du monde, et non pas la seule possible. Qu’elle ait assuré son empire sur le savoir en Occident, puis sur la Terre entière ne prouve aucunement qu’elle soit la seule forme de culture ou de savoir. [5]
2) Si, maintenant on tient à maintenir une opposition systématique vis-à-vis de « l’irrationnel », tout en se gardant bien de préciser ce qu’il faut entendre par « rationnel », il ne reste que le repli dans le scepticisme critique.
La revendication de la rationalité peut se satisfaire d’une attitude purement critique, de la position du refus opposée à toute explication nouvelle. C’est une attitude qui amène à définir la philosophie seulement comme démarche critique. Le scepticisme est dans l’air du temps, puisque nous sommes dans un temps des incertitudes. Comme il est très difficile de dire ce sur quoi les hommes peuvent s’entendre, de formuler un canon précis de la rationalité, il reste que l’on peut prendre en commun l’exigence critique. Il est possible alors de dénoncer les errances de la théorie quantique, les dangers de l’écologie, les irruptions de la morale au sein de la science, etc. On peut définir le modèle dont s’inspire le dogmatisme rationaliste, celui de la science mécaniste, par contre, le sceptique est insaisissable. Qu’y gagnons-nous au fond ? La critique pour la critique fait-elle réellement progresser la connaissance ?
Pour une rationalité « compréhensive »
La rationalité est une manière de mettre en forme le savoir de manière systématique. Un savoir est dit rationnel quand il s’ordonne dans un discours logique que la raison élabore. La rationalité scientifique ajoute une exigence de modeler le savoir sur des paradigmes, acceptés par la communauté scientifique.
1) Contrairement à ce que le dogmatisme rationaliste laisse croire, la rationalité n’a pas de contenu définitif. La raison est avant tout une exigence intellectuelle. De là suit que la raison n’est pas une idéologie et aucune idéologie ne peut se prévaloir d’être « rationnelle ». L’état de nos connaissance à une époque, commande la conception que nous nous faisons de la rationalité. Personne ne peut dans l’absolu décréter qu’une théorie ne deviendra pas demain une forme admise de la rationalité. La rationalité, comme la science, est en devenir. La notion « d’obscurité » attachée à une théorie est une notion relative. Pour dénoncer de l’irrationnel, il faut d’abord mettre à jour ce que nous appelons le rationnel.
Le paradigme mécaniste n’est qu’un paradigme pour penser le réel. Son succès depuis le XVIIe siècle tient à ce qu’il s’accorde avec une interprétation matérialiste de l’existence qui recueille une adhésion facile dans nos esprits. Mais qu’adviendrait-il si nous devions effectuer une radicale remise en cause du mécanisme ? Cela mettrait notre vision de la science en crise. Jacques Monod dans le hasard et la nécessité, Jean Pierre Changeux dans l’homme neuronal, se situent entièrement à l’intérieur du paradigme mécaniste qu’ils ne mettent pas en cause et dans lequel ils voient un modèle de rationalité. En revanche, Bernard d’Espagnat, Fritjof Capra et d’autres tenants de la nouvelle physique, entreprennent de remettre en cause le mécanisme classique. On-ils pour autant pris un parti pris irrationnel ? [6] [7]
A quoi sert d’ailleurs de vouloir répartir des clans opposés ? Qu’adviendrait si au lieu de marquer une opposition, nous marquions une continuité ? Le réel, n’est-ce pas la totalité rationnel-irrationnel ? Dit autrement : le réel est a-rationnel. C’est le mental qui découpe en zones distinctes, ce qui n’est pas divisé. Il est rationnel d’admettre que nos modèles sont toujours limités. Il ne faut pas confondre la rationalisation et la raison. La rationalisation est la tentative de tout soumettre à une logique. « La rationalisation, c’est une logique close et démentielle qui croit pouvoir s’appliquer sur le réel et, quand le réel refuse de s’appliquer à cette logique, on le nie ou bien on lui met les forceps »… La raison, bien comprise, doit être ouverte. « elle reconnaît dans l’univers la présence du non-rationalisable , c’est-à-dire la part de l’inconnu et la part de mystère ». [8]
2) Laisser la porte ouverte à l’inconnu est l’humilité de la raison.
Si la raison est une faculté de synthèse capable d’ordonner notre vison du monde, la déraison se manifeste comme un discours sans ordre, qui reste dans la confusion ou le délire. C’est ce qui relève de la démence, des pulsions, de la bestialité. C’est cet aspect de l’irrationnel qui nous inquiète quand nous voyons quelqu’un que l’on croyait équilibré, rationnel dans sa vie, tuer autrui ou se tuer lui-même dans un accès de colère ou de folie. Il y a dans les tendances inconscientes une obscurité qui effraie. Nous ne pouvons pas nous cacher que nos émotions parfois éclatent et que nous perdons notre contrôle. Dans la psychanalyse, l’infra-rationnel se situe dans l’inconscient, que Freud appelle le ça, dans lequel il trouve la pulsion de mort. C’est aussi à une attirance pour l’infra-rationnel que l’on peut repérer quand on voit proliférer une curiosité pour l’occultisme des tables tournantes, des esprits frappeurs, de la magie noire, de la possession et des rituels obscurs etc.
Le supra-rationnel est ce qui se situe au dessus de la raison. C’est exactement ce que veut dire Pascal dans les Pensées. Admettre qu’il y a une réalité au-dessus de la raison, ce n’est pas aller contre la raison.
Il y a dans l’inspiration artistique un mystère que l’on ne peut pas ramener simplement à une production rationnelle. Là où un artiste est le meilleur, c’est aussi là où il semble toucher un plan presque surhumain d’harmonie, un ordre qui dépasse les constructions rigides de la raison. Dans ce qu’il a de plus élevé, l’art n’est pas « rationnel », ce qui ne veut pas dire qu’il soit pour autant bestial. Dans l’ordre de la mystique, ou de l’expérience spirituelle il y a aussi une forme d’expérience que l’on ne peut ni ramener à un ordre rationnel, ni réduire à un sous-produit de tendances inconscientes.
Ce qui est ne se laisse pas facilement découper en catégories tranchées et les choses sont souvent mêlées. Les œuvres poétiques par exemple contiennent une inspiration qui peut osciller entre les deux sources, ou, dans un certain académisme de la forme, relever d’une mise en forme très rationnelle. On en dira autant de toute production humaine, des actes humains et même de nos pensées. Qui peut prétendre posséder sur ses pensées un empire rationnel qui soit constant ? Chaque nuit, quand nous dormons, notre pensée est livrée à elle-même et aux rêves.
Aucun système conceptuel ne peut enfermer la réalité dans toute sa complexité. L’intelligence elle-même se tient entre des extrêmes. Ce qui la concerne vraiment c’est le désir constant de comprendre et le refus de s’en tenir à des explications toutes faites. La complexité du réel est un défi qui laisse place à un étonnement renouvelé. Pouvoir s’étonner, c’est laisser ouverte notre curiosité pour apprendre, c’est laisser la porte ouverte à l’Inconnu.

[1] Maurice Merleau-Ponty, Sens et Non-sens, Paris, Nagel, « Pensées », 1948, 109-110.
[2] http://sergecar.perso.neuf.fr/cours/raison1.htm
[3] Pascal, Pensées, Le Livre de Poche, 1974.
[4] Bacon, Roger, Lettre Sur Les Prodiges: de La Nature et de L’Art, Kessinger Publishing, 2010.
[5] Feyerabend, Paul, Adieu la raison, Paris, Seuil, 1998.
[6] D’Espagnat, Bernard, A la recherche du réel, Paris, Gauthier-Villars, 1979.
[7] Capra, Fritjof, Léonard de Vinci : Homme des sciences, Actes Sud, 2010.
[8] Morin, Edgar, Science avec conscience, Paris, Seuil, 1990.

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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