Du mythe au mythe rationnel : 11. Retour au mythe

Nous vivons dans une culture qui pense avoir dépassé le stade du mythe : la représentation objective de la science moderne nous en aurait débarrassé. Claude Lévi-Strauss écrit dans ce sens : pendant des millénaires, le mythe a été un certain mode de construction intellectuelle… Mais, dans notre civilisation, à une époque qui se situe vers le XVII ème, avec le début de la pensée scientifique – Bacon, Descartes et quelques autres -, le mythe est mort ou, à tout le moins, il a passé à l’arrière-plan comme type de construction intellectuelle. [1]

Est-ce si sûr? Nos mythes sont peut-être seulement différents des mythes anciens, cela ne veut pas dire que le mythe ait perdu sa place. Prenons par exemple ces mythes recréés par l’imaginaire contemporain. Par exemple le mythe de la « belle époque » désigne les années 1900. Alfred Sauvy le dit de manière abrupte : « Après la guerre, a été créé le mythe réactionnaire et bêtifiant de la « Belle époque ». Les jeunes ont été incités à croire que ce fut un temps de fêtes, autour de la place Pigalle. Il n’était pas question des 100 000 vagabonds ou mendiants qui traînaient dans Paris, de la mortalité infantile 6 fois plus forte que l’actuelle, de la semaine de 60 heures, sans congés, sans sécurité sociale, non plus que du taudis et de l’expulsion avec saisie des meubles (sauf le lit, par mesure… d’humanité).» [2] Il est facile de reconstruire le passé sous une forme mythique. C’est ce à quoi s’emploie le cinéma.

Alors : La science et la philosophie excluent-elle vraiment une représentation mythique du monde? N’y a-t-il pas une mythologie issue de la science, comme le montrent ici nos différents textes ?

La représentation mythique

Un mythe est un récit qui met en scène les forces de la Nature, sous la forme de dieux ou de héros. Le mythe se situe dans une dimension intemporelle, celle de l’Origine des choses, avant la naissance du temps historique. Le mythe n’est pas construit pour aller vers une morale à recevoir, il reste ouvert à toute interprétation. Mircéa Eliade en donne cette définition : « Le mythe raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des commencements. Autrement dit, le mythe raconte comment, grâce aux exploits des Êtres Surnaturels, une réalité est venue à l’existence … C’est donc toujours le récit d’une création : on rapporte comment quelque chose a été produit, a commencé à être ». [3]

Cependant, le sens originel du mythe s’est modifié à l’époque moderne. On a fini par appeler mythe toute construction imaginaire ayant le support de la conscience collective et servant de référence pour penser ses idéaux et se reconnaître elle-même. C’est ce qu’on peut nommer : le mythe sociologique. On a construit le « mythe de la belle époque » disions-nous pour qualifier une période de l’histoire qui sert de refuge à l’imagination : « en ce temps là, il y avait de belles voitures, les femmes fumaient des cigarettes avec un porte cigarette, on dansait au rythme du charleston »… ! De la même manière on a construit le « mythe du miracle grec » en idéalisant une période de la Grèce antique. De nos jours, il suffit qu’une célébrité ait un destin tragique pour qu’elle soit transformée en mythe. Ainsi la vie historique d’un homme ou d’une femme, devient légende, et de légende, entre dans le mythe. Ce n’est plus un homme ou une femme, c’est un héros, un archétype, un modèle. Sa vie devient symbolique de ce que nous pouvons reconnaître en elle à titre d’idéaux et de valeurs.

L’analyse du mythe nous renvoie à l’imaginaire collectif. Le mythe est une fresque imaginative. Il a les qualités qui tiennent aux splendeurs de l’imaginaire : il est coloré, pathétique, il frappe l’imagination ; il délivre des réponses à des questions de sens et il accrédite des opinions arrêtées. Le mythe séduit car il se range dans l’opinion ; et une pensée qui en reste à l’opinion se contente d’explications arrêtées, sans se poser de questions.

Ainsi du mythe de la Genèse. Il y est raconté qu’Adam et Eve, tentés par le démon, commettent le péché de goûter aux fruits de l’arbre de la connaissance. Le serpent parvient à tenter Eve et celle-ci persuade Adam de goûter aux fruits. Dieu se met en colère. C’est La Faute. Adam et Eve sont châtiés, ainsi que tous leurs descendants humains. Le châtiment sera pour l’homme de travailler à la sueur de son front et pour la femme d’enfanter dans la douleur.

Quel est l’effet de cette représentation sur la conscience commune? Le mythe fournit une justification, une explication simple. Il justifie la fatalité du travail, la fatalité de la douleur de l’enfantement, le mal. Il donne un sens définitif à une nécessité, celle du travail, celle de la douleur, à la présence du mal. D’une certaine manière, le mythe donne la satisfaction de savoir pourquoi les choses sont ainsi et depuis toujours. Il rassure en posant que l’ordre des choses est éternel : « c’est comme cela, on ne peut rien y changer ». « Depuis l’Origine Dieu a voulu que ». Les hommes sont fautifs depuis le Péché originel, le travail doit les racheter. La femme est fautive par le Péché. Elle paye par la douleur de l’enfantement. « C’est comme çà » ! Cela ne se discute pas. Le mythe remplit une fonction dans la conscience collective. Il est là pour donner des réponses définitives à des questions qui restent sans réponse. Il donne la parole à des croyances pour répondre aux questions les plus graves : la présence du mal, de la souffrance, la mort, le sens de la Vie, l’existence et la nature de Dieu etc.

Le mythe donne une interprétation de la réalité qui va de soi pour celui qui y croit. Il permet d’éviter de se poser des questions. Il supprime l’étonnement devant ce qui est. Un esprit soumis à une interprétation mythique du monde est enclin au fatalisme. Il vit dans la répétition du rite, il ne peut envisager un changement créateur. Il est confiné dans l’immobilisme de la tradition. Il ne conçoit pas de révolution : il conçoit le Temps comme une répétition indéfinie du Même. Si la pensée mythique tend à confiner l’intelligence dans l’opinion traditionnelle, elle nourrit aussi la croyance, elle entretient de soi-disant évidences qu’il suffit de répéter. Il n’y a plus rien à expliquer, rien à démontrer : le mythe raconte ce que l’opinion affirme. L’opinion confine la pensée dans ce que la tradition raconte. Le mythe nourrit la soumission. Il n’y a pour la pensée plus rien à chercher. Il suffit de croire.

Mais une conscience qui vit sous l’empire d’une représentation mythique du monde ne peut se suffire à elle-même. Elle a besoin d’aller au-delà de ses limites et d’entrer en dialogue avec des mythes différents : on peut voir par exemple que dans des cultures différentes de la nôtre, le travail et la souffrance n’ont pas été vus de la même manière que dans la culture judéo-chrétienne. Il est indispensable que la représentation mythique soit en dialogue avec un point de vue qui est celui de l’intelligence qui ne fait confiance qu’à la force de l’évidence et au poids des raisons.

Ce qui explique pourquoi la pensée Moderne a considéré l’interprétation mythique du monde comme un « stade archaïque» de l’humanité. Le mythe, vu sous cet angle, est une élaboration de la pensée qui reste élémentaire. Il doit être dépassé. Ce dépassement n’est possible que si la pensée est éduquée dans une culture dont le fondement est philosophique et scientifique. Ainsi, l’idéologie des Lumières a combattu la superstition en faisant référence à un Idéal du savoir fondé non pas sur la religion, mais sur les conquêtes de la Raison. C’est aussi pourquoi justement nous restons fasciné par les Grecs :- nous avons même inventé le mythe du miracle grec -, car les Grecs ont accompli cette transition extraordinaire depuis une représentation mythique du Monde, vers une représentation philosophique et une représentation scientifique du Monde. La naissance de la philosophie en Grèce, marquerait ainsi le début de la pensée scientifique. La pensée grecque aurait donc brillamment illustré la conquête de la représentation par la raison, contre l’interprétation mythique traditionnelle.

Mythe et science

Le mythe du miracle grec ne fait plus recette. Jean Pierre Vernant estime dans Mythe et pensée ches les Grecs que la crise des fondements de la science physique a porté un rude coup à nos certitudes. [4] D’autre part, l’anthropologie moderne nous à obligés à relativiser notre propre civilisation. Le contact avec les grandes civilisations différentes de la nôtre, comme l’Inde et la Chine, a brisé le cadre de l’humanisme traditionnel. L’Occident ne peut plus prendre sa pensée pour la pensée.

Peut-on encore penser que le savoir scientifique exclut toute représentation mythique ?

C’est ce que la pensée scientiste du XIXème a effectivement cru. Au XIXème siècle, on pensait détenir avec l’approche objective de la science, la seule démarche valide du savoir. Le modèle d’objectivité de la physique était devenu l’idéal d’une connaissance achevée. On pensait qu’il serait possible d’élever toutes les sciences au rang de la physique. Du coup, on regardait la pensée traditionnelle comme un mélange confus d’animisme, de mythes et de superstitions d’une humanité encore dans l’enfance, et qu’il fallait amener à l’âge adulte. Ainsi est né le mythe du progrès entretenu par le positivisme. La science, devenue l’idéologie nouvelle, devait remplacer la représentation mythique.

Dans le Discours sur l’Esprit positif Auguste Comte soutient une doctrine selon laquelle l’humanité dans son développement devrait passer par trois stades : le stade théologique, le stade métaphysique, le stade positif. [5] Le premier état est celui dans lequel la pensée « manifeste une prédilection caractéristique pour les questions les plus insolubles, sur les sujets les plus inaccessibles à toute investigation décisive ». Le tort de la pensée archaïque serait ainsi de poser des questions insolubles, ces questions elles-mêmes devant être chassées de toute investigation scientifique. Le recourt du mythe à des représentations supposant des divinités de la Nature semble à Auguste Comte un délire de l’imagination. Le second état est encore un stade grégaire de la pensée. C’est l’état dans lequel succède à la représentation religieuse, la vision métaphysique. En gros, ce schéma traduirait le passage en Grèce des poètes présocratique à l’ère inaugurée par Socrate, Platon et Aristote. Pour Comte, la métaphysique pose elle aussi de mauvaises questions, notamment la question du « pourquoi ?» des choses, alors que la science selon lui ne doit s’intéresser qu’à la question du « comment ?». D’où des remarques du genre : « On peut donc finalement envisager l’état métaphysique comme une sorte de maladie chronique naturellement inhérente à notre évolution mentale, individuelle et collective, entre l’enfance et la virilité ». Où donc se situe la « virilité de l’intelligence » ? Seulement dans le troisième état appelé « positif », celui de la Science, répond Comte. La représentation scientifique du monde suit un modèle, celui de la physique, et elle se doit de chercher les lois qui existent dans la liaison des phénomènes physiques. « la révolution fondamentale qui caractérise la virilité de notre intelligence consiste essentiellement à substituer partout, à l’inaccessible détermination des causes proprement dites, la simple recherches des lois ». D’où la tendance dans les différentes variétés du positivisme à rejeter la valeur de la représentation mythique du monde et en même temps l’importance de l’interrogation métaphysique. Or ce qui est étrange, c’est qu’Auguste Comte, pressentant que la représentation scientifique ne se suffisait pas à elle-même, a éprouvé aussi le besoin de fonder une religion intellectuelle : la religion de l’humanité!

Alors, qu’en est-il des rapports entre mythe et science ? Il est exact qu’en Occident, l’avancée du savoir opérée par la science moderne a fait reculer la représentation mythique du monde issue de la tradition judéo-chrétienne. Galilée installe la représentation d’un Univers dont le centre n’est plus la Terre. Du géocentrisme du mythe de la genèse on passe à l’héliocentrisme. Du fixisme qui tend à dire que l’homme est apparu d’un seul tenant, par l’acte de la Création de Dieu, on passe à l’évolutionnisme de Darwin qui montre que l’homme est le produit d’une longue évolution biologique. Les théories modernes d’astrophysique, de l’expansion de l’Univers, du big bang, suivi, de manière cyclique, d’un big crunch attaquent la notion même de création ex-nihilo véhiculée par la tradition judéo-chrétienne. Mais est-il pertinent de penser que la représentation scientifique s’affirme contre la représentation mythique du monde ? Il faudrait que les mythes expriment une vision du monde unique et cohérente que l’on pourrait opposer à la représentation scientifique. Ce qui n’est pas le cas. Les oppositions entre mythe et science sont très contrastées d’un univers culturel à un autre.

Non seulement la science n’a pas aboli la pensée mythique, mais l’approche objective du savoir ne peut pas la chasser pour plusieurs raisons. D’abord parce que le savoir scientifique est par nature limité, fragmentaire et provisoire. Il ne peut délivrer des réponses aux questions portant sur le Sens de la vie. La force du mythe au contraire, c’est de présenter d’emblée une vision du monde riche, unifiée qui donne des réponses aux interrogations de l’esprit humain.

C’est d’ailleurs ce qu’un scientifique comme François Jacob concède :
« C’est probablement une exigence de l’esprit humain d’avoir une représentation du monde qui soit unifiée et cohérente. Faute de quoi apparaissent anxiété et schizophrénie. Et il faut bien reconnaître qu’en matière d’unité et de cohérence, l’explication mythique l’emporte de loin sur la scientifique. Car la science ne vise pas d’emblée à une explication complète et définitive de l’univers. Elle n’opère que localement. Elle procède par une expérimentation détaillée sur des phénomènes qu’elle parvient à circonscrire et définir. Elle se contente de réponses partielles et provisoires ».

Il y aura donc toujours place pour la représentation mythique de l’univers à côté de l’explication scientifique de l’univers. C’est que le mythe correspond à un besoin de l’esprit, à un besoin de donner un Sens aux choses et pas seulement, comme le fait la science, de les expliquer dans des observations limitées. « Le mythe donne une réponse… aux questions de l’homme curieux de connaître la raison des choses. Il s’agit donc d’un phénomène purement intellectuel. La mythologie comme la science est donc un produit de l’intellect… Ce qui la distingue de la science, c’est qu’elle donne infiniment plus de poids à l’imagination et pas assez à l’observation. » [6]

Mythe et philosophie

Nous ne pourrons jamais prétendre en avoir fini avec le mythe. Pourquoi ? Parce que la relation de la pensée au mythe n’est pas dans une progression historique. Il n’y a pas d’abord une « pensée mythique », et puis ensuite une « pensée rationnelle » dans une succession historique nécessaire. La relation de la pensée au mythe est verticale et non pas horizontale. La pensée mythique est à la pensée rationnelle ce que l’image est au concept. La représentation mythique est une représentation plus imagée que conceptuelle, mais c’est aussi une construction mentale de la pensée.

Le « miracle grec » de la naissance de la philosophie est un mythe. Les philosophes grecs n’ont pas eu à inventer un système d’explication du monde, ils l’on trouvé tout fait à l’intérieur des mythes de leur culture. Ce qui est par contre remarquable, c’est l’élan de la pensée spéculative à partir des mythes. Cet élan que l’on trouve d’Hésiode, d’Homère, vers Platon, Aristote ; il s’est aussi produit ailleurs. Il y a le même schéma en Inde entre la poésie mythique du Rig Veda et l’élan spéculatif des Upanishads. Quelle est donc le prolongement philosophique de la représentation mythique ? Dans la philosophie, le mythe est rationalisé. Il s’insère dans une analyse cohérente, logique du monde et surtout, le philosophe pose les problèmes que le mythe résout rapidement sans les expliciter.

Quand Platon évoque le mythe de Prométhée, le regarde-t-il comme une fable, ou une illustration servant une thèse ? [7] L’histoire de Prométhée fait partie d’une argumentation de Protagoras, soutenant qu’il y a des sujets sur lesquels tout homme a droit à la parole, parce qu’ils concernent tous les hommes de la Cité, et pas seulement quelques uns qui seraient des spécialistes. Il va justifier le fait en faisant un détour par un mythe.

Le texte débute par une formule typique du mythe : «Il fut jadis un temps où les dieux existaient, mais non les espèces mortelles »…

C’est le temps de la proto-création, la création en deçà du temps, avant que la création temporelle ne prenne place faisant apparaître les mortels. Sur ce plan, la création est comparable à l’acte du potier qui met en forme l’argile et cette mise en forme porte sur les Eléments : Terre, Eau, Feu, Ether, Vent. …

La Matière est là et les formes sont apparues, reste à les doter de qualités correspondantes. C’est là que les dieux chargent Prométhée et son frère Épiméthée « d’attribuer à chacun des qualités appropriées ». Épiméthée se met donc au travail est distribue aux prototypes d’animaux les qualités dont il disposait : «il attribua aux uns la force sans la vitesse, aux autres la vitesse sans la force, ; il donna des armes à ceux-ci et les refusa à ceux-là, mais imagina pour eux d’autres moyens de conservation… ». Ensuite viennent les dispositions telles que chaussures de corne, ou de peau, couverture de poils ou carapace et enfin, la nourriture correspondante.

Prométhée revient et voit le travail de son frère. Il constate que celui-ci a tout dépensé et qu’il ne reste plus rien pour l’homme. « il voit les animaux bien pourvus, mais l’homme nu, sans chaussure, ni couverture, ni armes, et le jour fixé approchait où il fallait l’amener du sein de la terre vers la lumière ».

Au fil de cette histoire Platon est en train de décrire la condition humaine telle qu’elle est sortie des mains de la Nature : l’homme est le moins pourvu des animaux. Il n’a pas la carapace du crabe et ses pinces, il n’a pas la fourrure de l’ours, les ailes de l’aigle. Il est nu et fragile. Prométhée cherche donc les moyens de sa protection et fait un larcin pour l’homme : il va dans l’atelier des dieux et il vole le feu à Ephaïstos et les techniques d’Athéna pour en faire présent à l’homme. Le sens est clair : l’homme est peut-être faible dans une nature hostile, mais il saura tirer de son ingéniosité sa survie, il saura utiliser le feu et confectionner des outils. Mais attention, il s’agit bien d’un vol : « Prométhée fut, dit-on, puni du larcin qu’il avait commis par la faute d’Épiméthée ». Donner le feu et la technique, c’est en effet donner à l’homme un grand pouvoir sur la Nature, c’est un risque dangereux que prend donc Prométhée.

L’histoire ne se termine pas là. « Quand l’homme fut en possession de son lot divin, d’abord à cause de son affinité avec les dieux, il crut à leur existence, privilège qu’il a seul de tous les animaux, et il se mit à leur dresser des autels et des statues ; ensuite, il eut bientôt fait, grâce à sa science […], d’inventer les maisons, les habits, les chaussures, les lits et de tirer les aliments du sol ».

Toutes les sociétés que nous connaissons disposaient d’une religion. L’humain commence avec le déploiement de l’intelligence dans le langage. Il est aussi celui qui fabrique des choses utiles à la satisfaction de ses besoins et enfin, celui qui parvient à maîtriser l’agriculture. Platon a donc, sous couvert d’un mythe, réussi à ébaucher une anthropologie. Reste le dernier point. Les hommes étaient alors en bute à une nature dangereuse et ils durent se rassembler pour unir leurs force en fondant des Cités, donc passer d’un stade itinérant, plutôt solitaire, à un stade plus socialisé. Et c’est là que la difficulté surgit car ils n’ont pas reçu la sociabilité en partage ! Ils ne savent pas s’entendre. Zeus donc, « craignant que notre race ne fut anéantie, envoya Hermès porter aux hommes la pudeur et la justice, pour servir de règles aux cités et unir les hommes par les liens de l’amitié ». Hermès lui demande s’il faut procéder comme avec les qualités distribuées aux animaux, donc de manière inégale. Zeus répond non. Il faut que tout homme soit doté du sens de la justice et dirions nous du sens du respect de l’autre, la pudeur. En pratiquant la justice et le respect, les hommes seront disposés à construire des Cités fondées sur la concorde. Et la démonstration s’achève car Protagoras est parvenu à montrer qu’il y a des sujets sur lesquels tous les hommes de la cité sont compétents, car la disposition à les connaître est dans l’homme.

Platon ne prend donc pas le mythe au premier degré. Il s’en sert comme d’une image. Mais ce dont Platon se méfie, ce n’est pas du mythe en tant que tel, mais seulement du dogmatisme de la croyance dans le mythe. Le mythe garde toute sa valeur d’image, s’il est débarrassé de l’opinion. Le mythe donne à penser. Le mythe advient lorsque la pensée logique s’arrête devant ce qu’elle ne peut exprimer : le mythe devient alors instrument au service de la pensée , non pas comme récit qui aurait le dernier mot, mais comme logos conscient de lui-même. Et c’est la pensée elle-même qui convoque le mythe, quand il s’agit d’exprimer ce qui semble aller au-delà de la raison raisonnante, quand il s’agit d’évoquer ce qui touche au supra-rationnel.
La contradiction entre une représentation mythique du monde et une représentation scientifique n’est qu’apparente. Comme l’écrit Claude Lévi-Strauss : « Peut-être découvrirons-nous un jour que la même logique est à l’œuvre dans la pensée mythique et dans la pensée scientifique, et que l’homme a toujours pensé aussi bien. »

[1] http://sergecar.perso.neuf.fr/cours/sciencemyt.htm
[2] Sauvy, Alfred, Mythologie de notre temps, Paris, Petite Bibliothèque Payot (191) 1971.
[3] Mircea Eliade, Le Mythe de l’éternel retour. Archétypes et répétition, traduit du roumain par Jean Gouillard et Jacques Soucasse, Paris, Gallimard, « Les Essais », 1949 ; nouvelle édition revue et augmentée, « Idées », 1969.
[4] Vernant, Jean-Pierre, Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, La Découverte, 1990.
[5] Comte, Auguste, Discours sur l’esprit positif, Paris, Vrin, rééd. 2002.
[6] Jacob, François, Le jeu des possibles, Paris, Fayard 1981, 26-27.
[7] Platon, Protagoras, Paris, Belles Lettres, 2002.

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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