Le mythe rationnel : cadre théorique (4). Commentaires

 

Reprenant un modèle emprunté à la théorie des systèmes, Pierre Fraser avance que  » le mythe rationnel est un système classique immergé dans un environnement et ancré à ce dernier par des points d’interface. La relation d’un individu avec ces points d’interface s’effectue par le truchement d’autres systèmes, eux-mêmes des entités complexes irréductibles — sens, conscience, plan représentationnel, langage — ; ce sont les interactions externes. Ces systèmes sont eux-mêmes des intrants pour le plan du mythe qui, lui-même, possède ces propres interactions internes. Les mécanismes de régulation permettent au système qu’est le mythe rationnel non seulement de maintenir son équilibre, mais de déterminer sa finalité. »

Il ajoute :  » Le mythe rationnel permet d’offrir à l’homme une vision cohérente de son monde basée sur des données scientifiques à partir de deux objets différenciés : 1°notre aversion à la variabilité et à l’incertitude ; 2° notre désir d’ordre et de contrôle. Ces deux objets, loin de s’opposer, représentent les deux pôles d’un même processus : la domestication de l’incertitude. »

Le concept d’incertitude mérite d’être examiné de près, tout autant que l’emploi qui en est fait ici.

L’incertitude, dans son usage usuel, est le contraire de la certitude, c’est-à-dire le fait de ne pas être sûr de quelque chose. Le terme peut être relié aux notions suivantes :
• En physique et en chimie, l’incertitude désigne la marge d’imprécision sur la valeur de la mesure d’une grandeur physique. Le concept est relié à celui d’erreur, qui est l’écart entre la valeur mesurée et la vraie valeur, en essence inconnue, seulement estimée.
• En gestion du risque, l’incertitude est liée au fait qu’on s’intéresse à l’avenir, et on cherche à la mesurer par un risque, du fait notamment de l’absence de statistiques passées fiables permettant de définir des probabilités des évènements futurs redoutés.
• En sport, l’incertitude événementielle concerne le caractère imprévisible du comportement adverse (quantités d’actions dont l’adversaire peut faire preuve.
• En psychologie, l’aversion à l’incertitude est la crainte assez répandue qu’en cas d’incertitude (situation pourtant générale dans la vie et dans la société comme dans tout système dynamique), il y ait plus à perdre qu’à gagner, d’où les efforts en vue de maintenir le statu quo.

C’est plutôt ce dernier point qui me semble inspirer la pensée de Pierre Fraser, au-delà du modèle systémique.

Parlons d’abord de science et d’incertitude.

Une première conception vient à l’esprit pour peu qu’on ait, comme moi, étudié la logique ! C’est le principe d’incertitude de Heisenberg.

Le principe d’incertitude

Le principe d’incertitude théorisé par Werner Karl Heisenberg en 1927, stipule que l’univers n’est ni prévisible ni déterministe. [1] On ne peut observer quelque chose qu’en l’éclairant avec de la lumière. Or à l’échelle de l’infiniment petit, cela pose problème. Le moindre photon qui interagit avec un électron va modifier la trajectoire initiale de ce dernier ou le faire changer d’orbitale. Le photon devient un projectile qui pourra déterminer la position de l’électron, mais qui aura en même temps modifié sa vitesse et sa trajectoire; celle ci ne pourra donc pas être connue en même temps. La moindre mesure interfère avec l’objet de la mesure. et la change!
La longueur d’onde de l’onde associée à une particule est inversement proportionnelle à l’énergie de la particule.

Lorsque cette longueur d’onde est de l’ordre des dimensions des « objets » qui interviennent dans le phénomène, alors la nature corpusculaire de la particule est prépondérante. Inversement, si cette longueur d’onde est supérieure aux dimensions des « objets » impliqués, la nature ondulatoire de la particule va être observée. Or, la longueur d’onde est courte pour des particules très énergétiques. On en conclut que les phénomènes se produisant à hautes énergies mettront en évidence un comportement corpusculaire des particules alors que, les phénomènes à basses énergies seront plutôt de nature ondulatoire.

De façon imagée, on peut dire qu’une particule ayant une onde avec une grande longueur d’onde n’est pas bien localisée et donc son comportement est plutôt celui d’une onde (une onde est un phénomène non localisé). Lorsque la longueur d’onde se raccourcit, la particule apparaît de plus en plus localisée et se comporte de plus en plus comme un corpuscule. Werner Heisenberg a étudié de près cette question et en a déduit des relations liant la précision que l’on peut obtenir de la vitesse et de la position d’une particule d’une part, et la précision de la mesure de son énergie en fonction de la durée de la mesure d’autre part. Ces relations sont connues sous le nom de relations d’incertitude d’Heisenberg.

En 1927, Heisenberg formule une propriété fondamentale (parfois aussi nommée principe d’incertitude) de la mécanique quantique qui dit qu’il est impossible de mesurer à la fois la position d’une particule EN MÊME TEMPS que sa vitesse de façon exacte. Plus l’on détermine avec précision l’un, moins on saura de chose sur l’autre. C’est ce que l’on a appelé le principe d’incertitude de Heisenberg.

Ce que disent en résumé les relations établies par Heisenberg, c’est que :
• Si l’on connaît parfaitement la position d’une particule, on ne peut en connaître la vitesse et inversement,
• Sur de très courtes durées l’incertitude sur la mesure de l’énergie est très grande, c’est-à-dire que l’énergie peut fluctuer considérablement sur de très courtes durées !

Cela implique que le comportement de la matière à l’échelle de l’infiniment petit n’est pas déterminé ou prévisible. Les mesures que l’on peut effectuer sur la vitesse et la position de particules subatomiques expriment, non pas des certitudes, mais seulement des probabilités.

Les bases mêmes de la mécanique sont sérieusement ébranlées par ces relations d’incertitude!!! Et sans doute, par extension, notre vision de la science.

La vision de la science

La vision classique de la science, et notamment de la science qui a pour objet d’étude la nature, se caractérise par le déterminisme et la certitude. Selon I. Prigogine, [1] cette idée de certitude a été ébranlée pour la première fois, par Descartes.

Prigogine suit le philosophe américain Stephen Toulmin, qui situe l’origine de l’idée de certitude au moment des guerres de religion. [2] C’était un moment tragique de l’histoire européenne, marqué par la guerre entre catholiques et protestants. Chacun des deux groupes défendait sa ’vérité’. Chacun avait sa certitude. Le propos de

Descartes apparaît alors comme celui de concevoir une certitude que tout le monde pourrait partager et qui serait un élément de paix, de concorde possible entre les hommes. Cette idée de certitude, porteuse de paix, serait véhiculée par les sciences (en exigeant qu’elles doivent s’inspirer des mathématiques, de l’arithmétique et de la géométrie), et par la philosophie (avec l’idée de cogito).

L’idée de certitude apparaît ainsi comme un moyen de dépasser le tragique de l’histoire. Ce projet de paix proposé a travers l’idée de certitude constitue plutôt qu’une résolution des conflits, une façon d’en échapper. Le prix à payer de ce projet de paix est celui d’un dualisme fondamental entre un univers naturel, qui répond à des lois universelles et atemporelles, et un univers humain, traversé par l’incertitude et le conflit. Selon Prigogine, cet idéal de la science associé à la certitude, se retrouve chez Einstein, qui cherchait les secrets de l’harmonie naturelle et qui assimilait la vocation scientifique au « désir ardent qui attire le citadin hors de son milieu bruyant et confus vers les régions paisibles des hautes montagnes ».

Einstein a vécu, lui aussi, une époque tragique de l’histoire humaine, celle du nazisme, de l’antisémitisme et des deux guerres mondiales. La physique était pour lui une façon d’échapper au tragique de l’existence. Cette vision de la science associée à la certitude et opposée à l’imprévisible et au tragique de l’histoire, commence pourtant à évoluer. Prigogine annonce la ’fin des certitudes’ et défend l’idée d’une ’science des possibles’, c’est-à-dire une science qui intègre le temps et donc l’incertitude, l’imprévisible et donc l’avènement du nouveau, les pertes irréversibles et donc le tragique de l’histoire humaine. Il s’oppose à la vision d’une science désincarnée et à l’idée d’un scientifique qui défend la vision d’une science comme entreprise contribuant à rendre la vie en société plus humaine. De ce fait, Prigogine propose implicitement un nouveau concept de la paix : celle-ci ne serait plus assimilée à la certitude, à la stabilité et à l’harmonie éternelle, mais à l’incertitude dépassée au quotidien, à la contradiction qui permet de construire une nouvelle synthèse voire au conflit qui débouche sur une nouvelle cohérence.

Une telle conception ne s’oppose en rien cependant avec cet idéal de stabilité qui perdure dans les relations humaines et dans l’histoire. Cet idéal a même inspiré récemment la conception du principe de précaution.

Le principe de précaution

Le principe de précaution est formulé pour la première fois en 1992 dans le Principe 15 de la Déclaration de Rio : « En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement. ».

En France, la loi Barnier de 1995 précise que « l’absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l’adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l’environnement à un coût économiquement acceptable ». La France a ajouté à la définition de Rio les notions de réaction proportionnée et de coût économiquement acceptable.

L’interprétation du principe est difficile et controversée. Au sens juridique du terme, le principe de précaution provient du droit de l’environnement et du droit de la santé.

Ce principe existait à différents degrés dans les chartes et les conventions internationales comme dans certaines lois nationales. C’est dans le domaine de la santé environnementale (par exemple la question du réchauffement climatique ou des zoonoses ou maladies émergentes) qui fournissent l’essentiel des sujets d’inquiétudes « graves » et « irréversibles », et donc de la matière d’application de ce principe, mais la crise économique a aussi reposé la question de la précaution dans la gouvernance de l’économie, des bourses et des banques.

En France, une application récente de ce principe est demeurée célèbre tant elle suscita de controverses. Ce fut, suite aux rumeurs en 2009 (entretenues par les laboratoires?), l’aberrante campagne de vaccination massive Grippe A, et la commande projetée en janvier 2010, de 50 millions de vaccins H1N1 par le ministère de la Santé.
Tout cela pour répondre à une pseudo-pandémie de grippe A. L’enquête établie par le Conseil de l’Europe sur l’O.M.S. afin d’y mesurer l’influence des lobbys pharmaceutique et dans le cas présent, Roselyne Bachelot, ministre de la Santé du territoire français de Polynésie, eut pour conséquence d’assigner la ministre en référé le 4 Janvier 2010 au Tribunal de Grande Instance.

Néanmoins, la Campagne de Vaccination Massive continua en Polynésie française ! En témoigna la vaccination des Pompiers et des Policiers de Teva i Uta (Commune de la Presqu’île de Tahiti). Heureusement, nombre de médecins locaux et autres personnels de santé surent prévenir discrètement leurs patients du côté obscur des vaccins H1N1. En France, la campagne de promotion du vaccin fut un échec ! Voilà qui témoigne des aléas coûteux du principe de précaution ! Surtout en pleine incertitude. Et c’est sur ces questions de santé où règne souvent le flou, que je rejoins Pierre Fraser lorsqu’il évoque le mythe de l’obésité.

Le mythe de l’obésité

Fraser déclare :  » L’obésité comme mythe rationnel a décrété que la graisse était une condition pathologique, alors que la graisse a été, au cours de l’évolution de l’espèce humaine, un facteur de survie[4] : la capacité d’emmagasiner de l’énergie sous forme de graisse et récupérable au cours des périodes de disette.

Essentiellement, ce que le mythe de l’obésité remet en cause, c’est le trop-plein de graisse. Vue sous cet angle, la personne grasse ou obèse est une personne qui refuse d’assumer sa santé, qui se laisse aller et manque de volonté, alors qu’elle est tout simplement « victime » de l’expression génétique que lui a léguée l’évolution.

Conséquemment, l’individu qui n’adhère pas aux valeurs prônées par le mythe de l’obésité, qui cherche à faire de chaque individu une personne au physique optimal, est dès lors considéré comme en dehors du mythe. Il est involontairement exclu de la tendance à laquelle adhère une certaine portion de la société : être gras ou obèse n’est pas la condition idéale pour un individu ; c’est même une tare sociale. »

Une conséquence du mythe en matière de certitude est bien la discrimination classique entre beaux et laids, gros et minces, rationnels et non rationnels ! Nul n’y échappe ! Mais comme si les causes de l’obésité demeurent floues, la porte est ouverte à toutes les prescriptions, à tous les régimes même les plus farfelues. Belle tirelire ! Tel que l’Ordre des Médecins croyait annihiler en l’excluant, continue de plus en plus en vendant sa farine de son dans toutes les épiceries du coin. Molière lui-même n’y aurait point songé ! je veux dire aux nouveaux gogos!

Dans ce contexte de forte incertitude scientifique, il est vrai que le traitement de l’obésité est très difficile : il n’existe aucun médicament efficace et dénué d’effets secondaires. Dans 95% des cas, les approches diététiques sont inefficaces au-delà de deux ou trois ans. Elles entrainent des désordres alimentaires, des complications psychologiques et surtout finissent le plus souvent pas aggraver le surpoids. Les méthodes chirurgicales sont lourdes de conséquences, et de risques et ne peuvent être proposées qu’aux obésités les plus sévères. Bref, il vaut mieux vaut prévenir l’obésité que d’avoir à la soigner.

Si les causes de l’obésité sont encore mal connues, il en est qui sont parfaitement établies. Parmi elles, certaines sont de la responsabilité des médecins. Il s’agit des régimes amaigrissants ou des comportements de restriction et de la stigmatisation de l’obésité. L’un conduisant d’ailleurs souvent à l’autre.

Les régimes amaigrissants présentent des risques graves
Il est évident que personne n’attend des médecins qu’ils aggravent la maladie qu’on leur demande de soigner. C’est pourtant bien ce qu’ils font aujourd’hui en prescrivant des régimes amaigrissants. Aucun régime, équilibré ou non, ne permet une perte de poids durable. Tous les régimes présentent des risques de déstructuration du comportement alimentaire et l’aggravation du surpoids. Tous les régimes aboutissent à une diabolisation des aliments dont ils prétendent vouloir contrôler la consommation.
Et quand les émotions s’en mêlent…

Dans 80% des cas, ces personnes déclarent manger souvent sans faim sous l’effet de leurs émotions dont par ordre décroissant l’ennui, l’anxiété ou le stress, le sentiment de solitude, la colère ou l’énervement, la fatigue, le sentiment de se sentir dépassé ou confus, la culpabilité. Dans la majorité des cas, l’arrêt des repas n’est plus motivé par la satiété. La fin du repas est marquée par un arrière-goût de culpabilité (19,47%), sentiment d’échec (13,81%) et absence de volonté (13,56%), honte (11,60%), désespoir 9,56%), impuissance (8,05%) ou angoisse (5,38%).

Au final, les candidats à la perte de poids sont pour la plupart des habitués des régimes et de la reprise de poids. Ils en ont hérité une dégradation de l’estime de soi, avec un sentiment d’échec personnel et de manque de volonté. Ils pensent pouvoir restaurer cette estime de soi en perdant enfin du poids. Les aliments sont pour eux à la fois une source de réconfort et une source de stress supplémentaire. Ils souffrent autant de leur surpoids que de la relation qu’ils entretiennent avec la nourriture qu’ils décrivent comme leur meilleure ennemie. Leurs attentes concernent donc autant la perte de poids qu’une relation apaisée avec les aliments.

Il y a donc des mythes bien plus dangereux qu’on ne croit. D’autant qu’ils s’entrecroisent au travers d’images suaves ou diaboliques : à la minceur-beauté s’oppose la graisse-laideur, à la minceur-volonté répond la grosseur-faiblesse ! Le pactole est trop grand pour que cela s’arrête!

[1] http://quark.chez.tiscali.fr/quantic2.php
http://time.space.free.fr/index.php3?Link=QUANT_Physique&Group=Quantique
http://www.lal.in2p3.fr/CPEP/unc_vir.php
[2] Prigogine, Ilya, La fin des certitudes, Paris, Odile Jacob, 1996.
[3] En France, on appelle guerres de religion une série de huit conflits, qui ont ravagé le royaume de France dans la seconde moitié du XVIe siècle et où se sont opposés catholiques et protestants, appelés aussi huguenots.
[4] « Extra dietary energy in the form of fat or carbohydrate is needed regardless of when or where fat is deposited. All mammals can store extra carbohydrate energy as glycogen and, to a limited extent, as amino acids in protein. In the absence of food intake, glycogen stores last only approximately 1 day. Protein stores last longer but, to be released, require degradation of muscle protein, a process only intended for short-term relief or extreme situations. » (CUNNANEA Stephen, CRAWFORD Michael A., « Survival of the fattest: fat babies were the key to evolution of the large human brain », in Comparative Biochemistry and Physiology, Part A, 136, p. 17–26, 2003.)

Georges Vignaux

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