Du mythe au mythe rationnel : 9. Le test de Turing, ou la machine peut elle penser ?

 

Voici l’éternelle question qui hante l’intelligence artificielle. L’ordinateur peut il être l’égal de l’homme ? [1]
Ces questions avaient déjà été soulevées par le génie Alan Turing (1912-1954), qui fut à l’origine de l’invention de l’ordinateur. En 1950, Alan Turing, écrit un article dans la revue Mind, et développe ce qu’on appelle aujourd’hui, le “test de Turing”.[2]

L’article a bouleversé les conceptions de l’époque. Alan Turing y posait la fameuse question : “les machines peuvent-elles penser ?” Et donc : Qu’est-ce que penser ? Qu’est-ce qu’une machine ?
Pour répondre aux débats philosophiques, Alan Turing introduisit une reformulation de la question, sous la forme d’une problématique. Ce qu’il nomma “le jeu de l’imitation”.

Le jeu de l’imitation
Soit un jeu à trois : un homme (A) , une femme (B) , et un interrogateur (C).
L’objet du jeu pour l’interrogateur est de savoir lequel des deux est l’homme, l’autre la femme. Sans les voir, juste en posant des questions.
La finalité pour l’homme et de la femme est d’essayer d’induire en erreur l’interrogateur.
A la question ” les machines peuvent elles penser”, Alan Turing remplace la question “Qu’arriverait il si une machine prend la place de (A) dans le jeu ?”. ” L’interrogateur se trompera-t-il aussi souvent que s’il a affaire à l’homme ou à la femme ?”.

Avec ce test, simple, Alan Turing balaye toutes les théories, les opinions relatives à la pensée humaine versus la machine.
Alan Turing renvoie à plusieurs siècles de réflexions philosophiques sur ce qu’est l’homme, et ce qu’il n’est pas. De là, la modernité du test, et des commentaires qu’il associe.
Il va énumérer les objections usuelles qui affirment que la machine ne peut pas être l’égale de l’homme. Mais sans donner la réponse. A la machine de réussir le fameux test !

L’objection théologique
“Penser est une fonction de l’âme immortelle de l’homme. Dieu a donné une âme immortelle à tout homme ou femme, mais à aucun animal, ni aucune machine.”
A objection théologique, argumentation théologique. Dieu n’a pas donné d’âme à l’animal ou à la machine . “C’est une restriction de la toute puissance de Dieu”, que l’homme décide… “Dieu n’a-t- il pas la liberté de donner une âme à un chien si cela lui semble convenable ?”.
“En essayant de construire de telles machines, nous ne devrions pas plus usurper irréventiellement Ses pouvoirs de créer des âmes que nous ne le faisons en engendrant des enfants : nous sommes plutôt, dans les deux cas, des instruments de Sa volonté, fournissant des demeures aux âmes qu’Il crée”.
Les arguments théologiques ne tiennent pas. Alan Turing fait référence à la théorie Copernicienne qui a réfuté les textes sacrés vis à vis du mouvement des planètes.

L’objection de l’autruche
“Les conséquences du fait que les machines pensent seraient trop terribles. Il vaut mieux croire et espérer qu’elle ne peuvent pas le faire”. “Nous aimerions croire que l’Homme est de quelque subtile façon supérieur au reste de la création”. Alan Turing place ces arguments au même niveau que ceux de la théologie précédente.

L’objection mathématique
“De nombreux résultats de la logique mathématique peuvent être utilisées pour montrer qu’il y a des limites au pouvoir des machines : le plus connu de ces résultats est connu sous le nom du théorème de Gödel. Et montre que dans tout système logique suffisamment puissant, on peut formuler des affirmations qui ne peuvent ni être prouvées, ni être réfutées à l’intérieur du système”.
Alan Turing lui même définit le célèbre “théorème de Turing”, relatif aux machines. “Ce résultat établit qu’il y a certaines choses qu’une machine ne peut pas faire”.
“Si elle est programmée pour répondre à des questions, comme dans le jeu de l’imitation, il y aura certaines questions auxquelles soit elle donnera une réponse fausse, soit elle ne donnera pas de réponse du tout”.
A l’image de la machine, la pensée humaine est elle même soumise à contradiction et à des réponses fausses. Le paradoxe mis en évidence par le théorème de Turing et de Gödel s’applique également à l’esprit humain.

L’argument issu de la conscience
“Cet argument est très bien exprimé dans le discours Lister de 1949, du professeur Jefferson [3]: “Nous ne pourrons pas accepter l’idée que la machine égale le cerveau jusqu’à une machine puisse écrire un sonnet à partir de pensées ou émotions ressenties, et non pas en choisissant des symboles pris au hasard. Aucun mécanisme ne pourrait ressentir du plaisir quand il réussit, du chagrin quand il échoue”.
Pour Alan Turing, “Selon ce point de vue, la seule manière dont on pourrait s’assurer qu’une machine pense serait d’être la machine et de ressentir ce qu’on pense”. De même, la seule façon de savoir qu’un homme pense est d’être cet homme lui-même. C’est le point de vue solipsiste. “A” est enclin à croire que A pense, mais l’autre (B) ne pense pas. “Au lieu de discuter continuellement ce point, on utilise habituellement la convention polie stipulant que tout le monde pense”.
La position solipsiste relative à la machine est la même que celle avec l’homme. L’argument issu de la conscience ne tient donc pas.

Les arguments des incapacités
Généralement ces affirmations sont le fruit d’expériences sur ce que peuvent faire les premières machines inventées : inefficaces, limitées. On procède alors au principe d’induction scientifique : par expérience, je sais que les machines sont laides et inefficaces. Comme l’enfant qui se brûlant la première fois ne touchera plus le feu. Il fait une induction, une généralisation sur une expérience qu’il a vécue, sans connaître la loi scientifique (la radiation d’énergie ). La plupart des limitations de la machine sont liées à la faible capacité de mémoire. Faire une généralité d’un constat est une erreur.

L’objection de Lady Lovelace
Lady Lovelace est la fille de Lord Byron. Elle était l’amie de Charles Babbage : celui-ci a conçu la “Machine Analytique”, l’ancêtre direct du premier ordinateur. Elle note : “La Machine Analytique ne peut jamais rien faire de nouveau”.
Alan Turing répond : “L’incertitude vis-à-vis de l’impossibilité créatrice de la machine est la même que celle de la pensée humaine ! La raison principale de la nouveauté que je vois comme un fait est que je n’ai pas à l’avance fait des calculs suffisants qui auraient pu me permettre de déterminer que ce n’était pas une nouveauté. Mais un manque de calcul, de réflexion. Et Dieu sait que l’homme ne réfléchit pas avant à tout ce qu’il produit ! Pour la machine, j’ai établi des règles, des algorithmes, des calculs pré-établis, aussi je ne suis pas surpris des résultats de la machine. »

L’argument de la continuité dans le système nerveux
“Le système nerveux n’est certainement pas une machine à états discrets. Une petite erreur de l’information, à peu près de la taille d’une impulsion nerveuse heurtant un neurone, peut beaucoup changer la taille de l’impulsion de sortie”. Bien différent d’un machine à états discrets.
“On peut dire que s’il en est ainsi, il ne faut pas s’attendre à pouvoir imiter le comportement du système nerveux humain”.
Alan Turing reprend alors le jeu de l’imitation, décrit plus haut. Et de s’attacher aux résultats du jeu: d’une machine discrète, ou continue, comme l’esprit humain, le résultat est le même, et ne peut être distingué. Peu importe ce qu’il y a dans la “boîte noire”.

L’argument de l’informalité du comportement
“Il n’est pas possible de créer un ensemble de règles qui ont la prétention de décrire ce qu’un homme devrait faire dans tout ensemble concevable de circonstances. On devrait par exemple établir une règle définissant qu’on doive s’arrêter quand on voit un feu rouge , et passer quand on voit un feu vert. Mais que se passe-t-il si par suite d’une erreur, les deux couleurs apparaissent.. Il parait impossible de parer à toutes les éventualités…”
Alain Turing distingue les règles de conduite des lois de comportement, qui rendent les choses confuses. Par loi de comportement, il entend les lois qui s’appliquent au corps humain. Par exemple, “si vous le pincez, il criera”.
Si pour les règles de conduite, elles sont structurantes, et simples, il est possible de les rentrer dans un programme ; les lois du comportement nous semblent impossibles. Mais impossible, à la vue de la connaissance technique, scientifique d’aujourd’hui. Alan Turing a lui-même programmé une machine, la machine Manchester, dont il est tout aussi impossible d’établir la règle qui la définit. Par les résultats que la machine produit, impossible d’en établir la règle. De la même façon que pour les lois du comportements.

L’argument de la perception extra-sensorielle
Alan Turing évoque la télépathie, la clairvoyance, l’intuition. Ces concepts n’ont toujours pas de réalité concrète aujourd’hui, ni de réponse dans notre humain. L’argument est clos.

Conclusion
En conclusion, le génie de Turing a été de bousculer les préjugés philosophiques, ontologiques, théologiques et scientifiques quant à la place de l’homme et de la machine.
Devant la “boite noire” qu’est la machine, Alan Turing a replacé les contradictions similaires de l’homme. La machine nous parait un objet étrange, froide, et rigide.
Pour Alan Turing cette rigidité n’est pas si différente de l’homme : ne sommes nous pas une longue séquence d’ADN pré-déterminée qui nous conditionne. Et pourtant foisonnante, et surprenante ?
Le concepteur d’un programme de jeux d’échecs, qui a tout prévu, est lui-même surpris de sa machine… quand il découvre un coup qu’il n’avait pas prévu. [4]

[1] http://zeboute.wordpress.com/2012/01/13/
[2] Alan Turing, Jean-Yves Girard, La machine de Turing : traduction en français de deux articles de Turing, On Computable Numbers with an Application to the Entscheidungsproblem (1936) et Computing machinery and intelligence (1950), avec une introduction et des articles sur les mêmes sujets de Jean-Yves Girard.
[3] Hodges, Andrew, « Alan Turing : One of the Great Philosophers », http://www.turing.org.uk/philosophy/ex9.html.
[4] Ross Anderson, Alan, Pensée et machine, Champ Vallon, 1993.

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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