Du mythe au mythe rationnel : 8. la fausse analogie cerveau-ordinateur

 

On imagine souvent le cerveau comme l’organe central supervisant le corps entier. Un organe enfermé dans une boite (crânienne), recevant des nouvelles du monde via les sens et communiquant ses dictats au corps (qui n’est pour lui qu’un appendice secondaire, mais bien utile) pour effectuer des actions. Dans une perspective informatique, le cerveau serait le processeur capable à tout moment de consulter sa mémoire, tandis que les organes sensoriels seraient les périphériques d’entrée et le corps dans son ensemble, le périphérique de sortie.

Qu’est-ce qui, dans cette description, correspond à la réalité biologique ? Rien.
Comme l’explique Francisco Varela dans L’inscription corporelle de l’esprit : »Voir des objets ne consiste pas à en extraire des traits visuels, mais à guider visuellement l’action dirigée vers eux. »

Un autre exemple éclairant est issu des recherches d’Umberto Castiello, professeur de psychologie à l’université de Padoue. [3] Celui-ci a démontré que nous avons tendance à esquisser les gestes de préhension d’un objet situé dans notre champ visuel, même si nous n’avons pas l’intention de le prendre dans nos mains. Pour cela, l’équipe de recherche a examiné la manière dont on prend une cerise sur une table, puis ensuite comment on prend une pomme. De façon évidente, l’écart entre les doigts de la main est plus large lorsqu’on saisit la pomme que la cerise ! Mais là où les choses deviennent bizarres, c’est lorsque la pomme et la cerise se trouvent toutes les deux sur une table et qu’on demande au sujet de prendre la cerise. L’écart entre ses doigts sera alors plus large que nécessaire, comme si la seule présence de la pomme obligeait les doigts à s’écarter. Comme si « l’action nécessaire pour saisir la cerise interfère avec mon action d’attraper la pomme. »

Les exemples de ce genre sont nombreux. Ils montrent que la différence entre les « entrées » et les « sorties » est loin d’être aussi claire qu’on pourrait le penser. Dans l’expérience précédente, « l’entrée » perturbe la « sortie » (le mouvement des doigts).

Ces constats ouvrent la porte à de nouvelles méthodes d’éducation. Susan Goldin-Meadow, professeur de psychologie à l’université de Chicago, a découvert que les enfants ayant des problèmes mathématiques s’en tiraient mieux s’ils réfléchissaient en gesticulant. [4] De même, un acteur se remémorera mieux le texte qu’il doit apprendre s’il le fait en bougeant.

Comme Angeline Lillard, professeur de psychologie à l’université de Virginie, l’a expliqué, un tel type de recherche validerait les méthodes d’une pédagogue comme Maria Montessori, où les enfants apprennent la lecture, l’écriture ou les mathématiques par la manipulation systématique d’objets : « nos cerveaux ont évolué pour nous aider à vivre dans un environnement dynamique, à y naviguer, y trouver la nourriture et échapper aux prédateurs. Il n’a pas évolué pour nous aider à écouter quelqu’un, assis sur une chaise dans une salle de classe, puis à régurgiter l’information. » [5]
On peut se demander cependant si les enfants qui ont des capacités manuelles limitées ou des problèmes visio-spatiaux ne se trouveraient pas, eux, handicapés par un tel type d’enseignement. Sans doute n’existe-t-il pas de méthode « universelle »? C’est une question qui pose le problème de la neurodiversité.

[1] http://internetactu.blog.lemonde.fr/2011/10/31.
Internet Actu : le blog d’Hubert Guillaud, Xavier de la Porte et Rémi Sussan
[2] Varela, Francisco, Thompson, Evan Rosch, Eleanor, L’inscription corporelle de l’esprit, Paris, Seuil, 1999.
[3] Castiello, Umberto, The Neuroscience of Grasping, Nature, 2005, 6, 726.
[4] Jana M. Iverson1 and Susan Goldin-Meadow, « Gesture Paves the Way for Language Development », Psychological Science, 2005, 16, n° 5.
[5] Lillard, A.S., « Inside/outside: Where children from different cultural contexts focus their explanations for behavior ». In Antonietti A., Liverta-Sempio O., and Marchetti A. (Eds.), Theory of mind and language in different developmental contexts. Amsterdam: Wolters Kluwer, 2005.

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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