Du mythe au mythe rationnel : 7. Le cerveau, objet technologique?

L’hypothèse de Pierre Fraser est que le mythe rationnel n’est pas gouverné par l’imaginaire comme c’est le cas pour le mythe traditionnel. Ce dernier englobe et fournit explication (souvent légendaire) de notre place dans l’univers tandis que le mythe rationnel, à vocation pragmatique, ne fournirait qu’une vision de l’homme dans une société dominée par la technoscience. C’est faire bon marché cependant, des cosmologies délirantes qu’on voit de plus en plus fleurir sous couvert de science et dont l’ambition n’est rien moins que se substituer aux anciens mythes. Tel est le cas des digressions plus ou moins contrôlées que favorisent les recherches actuelles sur le cerveau.

Comprendre ainsi le fonctionnement du cerveau est l’un des enjeux majeurs aujourd’hui, à la fois parce qu’il est devenu un objet de technologie, mais également parce l’étude de ses fonctionnements permet d’envisager des technologies visant à dépasser ses limites. [1]

Dans la perspective d’une convergence des nouvelles technologies dans ce qu’on appelle les NBIC (nanosciences, biotechnologies, informatique et cognition), [2] la cognition plus que jamais demeure mystérieuse. Il est facile de saisir l’aspect technologique des nanotechnologies, de la biotechnologie ou, de l’informatique. Mais la cognition n’est-elle pas quelque chose de plus fondamental ?

Regarder le fonctionnement du cerveau sous son aspect technologique est certainement le changement de paradigme le plus troublant de ces dernières années : avec la cognition, c’est-à-dire l’étude des processus mentaux, l’esprit humain a perdu ses derniers restes de sacralité. Comme la matière, il se manipule, devient prétexte à des expérimentations de toutes sortes.
Ce rapport technologique au cerveau, on peut le décliner d’au moins trois façons.

La plus spectaculaire, « high-tech » : Le cerveau devient objet de technologie. Autrement dit, on multiplie les interfaces, les produits chimiques destinés à modifier son fonctionnement. On l’augmente, on l’améliore, on le rend toujours plus perfectible. C’est le rêve du cyborg.

La seconde manière est plus philosophique : elle avance que l’esprit n’est jamais absent de la technologie. C’est-à-dire que comprendre le fonctionnement de notre cerveau peut nous aider à trouver des technologies qui permettront de dépasser ses limites.

Comprendre le fonctionnement de l’esprit est donc nécessaire pour maitriser la nouvelle révolution technologique. C’est ce qu’affirme William Wallace, dans le fameux rapport NIBC de la NSA: ce qui peut être pensé peut être réalisé.[2] Mais qu’en est-il de ce qui ne peut pas être pensé ? Comment penser ce qui n’a jamais été pensé ? On peut peut être y arriver en « boostant » les capacités du cerveau, mais aussi en construisant de nouveaux cerveaux, débarrassés des limites cognitives de notre organe biologique. Cette attitude est celle prônée par certains futuristes « singularitariens » qui considèrent l’architecture de notre cerveau comme trop obsolète pour être sauvée.

Une troisième vision, peut-être la plus importante, se situe au niveau des mentalités. Le cerveau peut être vu comme un objet technologique en lui même : un nouveau modèle d’ordinateur dont chaque possesseur doit, chacun à sa manière, acquérir la maitrise.

C’est peut-être le point le plus important des technologies NBIC : si pour beaucoup elles représentent de nouveaux et inquiétants moyens de contrôle par les États et les institutions, elles possèdent toutes la promesse de devenir, entre les mains de l’individu ordinaire, des outils susceptibles de l’aider à prendre en main sa destinée.

Du coup, entre le scientifique pur et le technicien professionnel apparaît maintenant un troisième type de chercheur : le hacker, celui qui cherche à comprendre comment marche la machine et à l’utiliser à son profit. On a vu comment cette attitude commençait à pénétrer la biologie, que ce soit sous la forme de l’expérimentation des techniques de longévité, ou de la génomique personnelle. Existe-t-il un mouvement analogue dans le domaine de la cognition ? Pas officiellement encore.

En réalité, la tentative d’améliorer notre capacité mentale date de temps immémoriaux : drogues, exercices mentaux de type yoga, psychothérapies en tout genre, le hacking du cerveau n’a pas attendu les NBIC pour exister. Une différence cependant : les méthodes utilisées par le passé reposaient toutes sur une croyance sur la nature de l’esprit auquel l’adepte se conformait : le yogi cherchait à atteindre la libération du cycle des naissances, l’usager de drogues adoptait un matérialisme extrême (ou, au contraire, vénérait les esprits des plantes), les partisans de la psychanalyse se divisaient sur la nature de l’inconscient entre freudiens, jungiens, adleriens ou lacaniens… Ce qui caractérise le hacker mental d’aujourd’hui, c’est l’absence d’une vision intégrée et unique de l’esprit. Ce qui domine, c’est l’attitude du « truc »: on prend ce qui marche, quelle que soit la méthode, chimique, psychologique ou même culturelle : on prend les bonnes molécules, on fait des exercices, on s’investit dans des activités culturelles comme la musique, on pratique la méditation non par conviction, mais parce que ses bienfaits sur les neurones se confirment de jour en jour (du moins parait-il)…
Un article paru dans Wired est très significatif de cette attitude. [3] Un journaliste de la revue, Joshua Green, se donna quatre semaines pour améliorer le fonctionnement de son cerveau !

Pour ce faire, il a attaqué le problème sous plusieurs angles. Il a tout d’abord changé son petit déjeuner : selon des nutritionnistes, un mélange de protéines et de vitamines est la meilleure combinaison pour le matin, suivi d’un repas à base de toast et de haricots. Notre expérimentateur s’est ensuite assuré de dormir 8 heures minimum, puis s’est attaqué à un usage productif de la caféine. Le meilleur moyen de consommer de la caféine serait ainsi de la prendre sous la forme de petites doses fréquentes, plutôt qu’une grosse quantité en une fois. Mieux vaut plusieurs coupes de thé vert prises à une heure d’intervalle qu’un double expresso avalé d’un seul coup. On peut éventuellement combiner avec du jus de pamplemousse, ou plus banalement, avec du sucre pour optimiser les effets.

Notre cobaye s’est ensuite lancé dans des activités plus bizarres glanées ça et là dans l’actualité insolite des neurosciences : ainsi, il s’est mis à prendre ses douches les yeux fermés (il parait que ça augmente les capacités proprioceptives) et à écouter du Mozart, puisque les partisans de « l’effet Mozart » affirment en effet qu’écouter le musicien autrichien contribuerait à améliorer notre cognition.

Résultat : une sensation de mieux être, nous affirme Joshua Green. Quelle est la part de l’effet placebo et de l’effet réel dans ce sentiment ? On ne le saura jamais, mais cette façon d’expérimenter sur soi-même est certainement promise à un avenir.

En effet, ce genre de pratique tend à se répandre, notamment dans les milieux proches de la haute technologie et des sciences : 30% des scientifiques, selon la revue Nature [3] reconnaissent utiliser de la ritaline, du provigil ou des beta bloquants pour faciliter leur travail.

Mais ce type de bricolage se heurte à des complications nombreuses. Le cerveau n’est pas un ordinateur au sens traditionnel du terme, même si on a créé les ordinateurs dans l’espoir d’imiter les cerveaux. Il est donc nécessaire à notre « cognhacker » de savoir où les réflexes qu’il a acquis dans sa pratique de l’informatique risquent de nuire à sa compréhension.

[1] Rémi Sussan, Internet Actu, « Le cerveau, objet technologique » (1/8) 28.10. 2011. Optimiser son cerveau, FYP Editions, 2009.
[2] Gordjin, Bert,  » Technologies for improving human performance : A critical assessment of the novelty and prospects of the project »? Journal of Law, Medicine, and Ethics, 2006, 34, 4, 726-732.
[3] Green, Joshua, « My 4-Week Quest: Be Smarter », Wired, 15.01.2007.
[4] John Timmer, Nature, Apr 9, 2008.

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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