Du mythe au mythe rationnel : 5. Philologie

L’essence du mythe est d’abord celle de montrer pour ensuite mieux dire, mieux désigner. Le linguiste Emile Benveniste [1] a retracé la genèse indo-européenne des termes :

« A la notion de thémis fait pendant celle de diké. La première indique la justice qui s’exerce à l’intérieur du groupe familial ; l’autre celle qui règle les rapports entre les familles. […] thémis est dérive de dhë […]. diké est tiré de la racine deik […]. A la base de thémis, il y a une racine « poser, placer, établir » […], le sens pris par diké se développe autrement dans ses formes verbales et dans ses formes nominales. Il s’agit d’une racine deik- qui donne respectivement dis- en sanscrit, dis- en iranien, dico en latin, deiknumi en grec. Mais ces formes […] ne concordent pas dans leur sens, puisque gr. deiknumi signifie « montrer » et lat. dico « dire ».
« Si l’accord de l’indo-iranien et du grec donne le droit de considérer comme premier le sens de « montrer » par rapport à celui de « dire », il n’en résulte pas que la transition de « montrer » à « dire » soit aisée à restituer. […]
« 1) « montrer » de quelle manière ? avec le doigt ? C’est rarement le cas. En général, le sens est « montrer verbalement » par la parole. […], il y a en latin un composé … où deik- est conjoint à ius : c’est iu-dex où deik- représente un acte de parole.
« 2) « montrer » de quelle manière ? […] Le composé latin iu-dex implique le fait de montrer avec autorité. […] Toute l’histoire de lat. dicere met en lumière un mécanisme d’autorité : seul le juge peut dicere ius. […]
« 3) « montrer » mais quoi ? […] Voici le dernier trait de la signification de deik- : c’est montrer ce qui doit être, une prescription… » [2]

Ainsi de la monstration physique en vient-on au dire. Du mythe, de l’exemple [3] on extrait ce qui a valeur d’autorité et va fonder la justice, la loi entre familles, entre clans. La loi se montre d’abord, le mythe vaut par l’idée qu’on en tire et qui permet d’édicter. Les sociétés se fondent sur des histoires, des récits fondateurs, des mythes qu’on exhibe (sous forme de textes, de rouleaux, d’objets, que le shaman, le prêtre désigne en certaines cérémonies) et qui prennent par la parole force de loi.

[1] Benveniste, Emile, Le vocabulaire des institutions indo-européennes, Paris, Minuit, 1969.
[2] Ibid., 107-110.
[3] Dans la description du bouclier d’Achille figure une scène de justice décrite en détail (Iliade, 18, 497 ss.).

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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