Du mythe au mythe rationnel : 4. Langage et mythe

« Trouver le sens de quelque chose […], [1] c’est découvrir où et comment on veut et on peut arrêter ce dans quoi quelque chose est ce qu’il est. » Cela signifie que toute chose est prise dans un réseau de signification qui vaut pour chacun de nous ou pour d’autres comme un signe. Toute chose est déjà prise dans un sens, celui qu’elle donne et celui qu’elle reçoit. A nous, à chaque fois, de sélectionner, de choisir un sens plutôt qu’un autre aux choses. « Sens et signification se croisent : les significations sont questions de signes, de règles et d’usages ; le sens est question d’être et de compréhension, de choix. » [2]

Dès lors, il est apparaît bien que le langage est un intermédiaire entre le sensible et l’intelligible. Il est le lieu de passage obligé par lequel s’expriment nos impressions. Nos pensées ? Le langage porte en lui la puissance de ce qu’il dit et cette puissance vient agir sur le monde. C’est toute la force du symbolique, et qui fait la parenté du langage avec le mythe.

C’est grâce au mythe, nous dit Cassirer, qu’une vision cohérente du monde a été élaborée. [3] Le mythe permet une structuration du monde. Cassirer postule dans le langage l’existence de deux concepts fondamentaux qui auraient des traductions dans l’univers mythico-religieux : le concept d’être et le concept de moi. C’est par l’intermédiaire de ces deux concepts que l’on passe de l’univers mythique à l’univers religieux, qui en émane mais ne se confond pas avec lui. Le concept d’être permet de réunir en une unité tous les attributs d’une divinité : « L’être est non seulement prédicat, mais devient, à une certaine étape de son développement, le prédicat des prédicats : l’expression qui permet de réunir tous les attributs singuliers en un seul, toutes les propriétés de la divinité en une seule. »

Le rapport entre la forme symbolique qu’est le langage et la forme symbolique qu’est le mythe n’est donc pas un rapport extérieur : c’est en approfondissant la nature du langage que l’on rencontre les notions de mythe et de religion. De ce point de vue, on pourrait dire qu’il n’y a qu’une seule forme symbolique (une fonction) dont on exprimerait les différentes facettes par approfondissements successifs.

La proposition de Cassirer est la suivante : « Au lieu de mesurer le contenu, le sens, la vérité des formes de l’esprit à autre chose qui se reflète indirectement en elles, nous devons découvrir dans ces formes elles-mêmes l’échelle et le critère de leur vérité, de leur signification interne. De ce point de vue, le mythe comme l’art, le langage et la connaissance deviennent des symboles : non pas en ce sens qu’ils désignent une réalité préexistante sous la forme de l’image, de l’allégorie qui indique ou interprète, mais dans la mesure où chacun d’eux crée un univers de sens à partir de lui-même. » [4]

« S’il s’agit par exemple du langage, on peut se demander si la désignation des choses a précédé celle des processus et des activités ou si, à l’inverse, la pensée linguistique a d’abord appréhendé les choses ou les processus […]. Mais cette façon de poser le problème devient caduque dès que l’on a compris que la distinction qui est présupposée ici, la séparation du monde en choses et en processus, en choses durables et choses périssables, en objets et en procès, n’est pas antérieure à la formation du langage, et que c’est au contraire le langage lui-même qui amène cette séparation […]. C’est lui seul qui produit cette scission entre les deux, qui crée la grande crise de l’esprit au cours de laquelle la permanence s’oppose au changement, l’être au devenir. »

Ainsi le virtuel subsume le « réel ». Il est inhérent au langage – à la fois être et devenir -, surévaluant ainsi le « réel », l’amplifiant : « La virtualisation n’est pas une déréalisation (la transformation d’une réalité en un ensemble de possibles), mais une mutation d’identité, un déplacement ontologique de l’objet considéré. » [5]

[1] Garcia, Tristan, Forme et Objet, Paris, PUF, 130.

[2] Garcia, op.cit., 132.

[3] Cassirer, Ernst, La philosophie des formes symboliques (1923), Paris, Minuit, 1972.

[4] Cassirer, Ernest, Langage et mythe. A propos des noms des dieux (1925), Paris, Minuit; 1973.

[5] Vignaux, Georges, Du signe au virtuel, Paris, Le Seuil, 2003, 103.

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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