Du mythe au mythe rationnel : 3. Qu’est-ce qu’un mythe ?

Un mythe n’est pas n’importe quel récit fabuleux. C’est un récit tenu pour vrai, inséré dans un système de croyances déterminées, et en apparence opposé au discours rationnel. Le mythe apparaît comme l’expression d’une pensée symbolique, en relation avec l’histoire et les préoccupations communes des hommes.

« Pour comprendre ce qu’est un mythe, n’avons-nous donc le choix qu’entre la platitude et le sophisme ?
Certains prétendent que chaque société exprime, dans ses mythes, des sentiments fondamentaux tels que l’amour, la haine ou la vengeance, qui sont communs à l’humanité tout entière.
Pour d’autres, les mythes constituent des tentatives d’explication de phénomènes difficilement compréhensibles; astronomiques, météorologiques, etc. Quelle que soit la situation réelle, une dialectique qui gagne à tous coups trouvera le moyen d’atteindre à la signification. » [1]

Le mythe est essentiellement un récit que les gens sentent dans un rapport régulier ou régulateur avec un aspect positif ou négatif de la vie. Le mythe du héros est le plus répandu, et représente l’individu qui s’efforce de découvrir ses pouvoirs qui sont en lui et d’affirmer sa personnalité.

Quelques exemples de mythes :

– La légende de Jason et des argonautes, sur le pouvoir et les épreuves pour l’atteindre.

– le mythe d’Œdipe, dont Cl. Lévi-Strauss lui-même donne une remarquable analyse. Œdipe tua son père et devint l’amant de sa mère.

– un mythe amérindien sur l’origine des femmes : « Les hommes vivaient sans femmes. Un jour, on leur vola de la nourriture. Les hommes chargèrent un oiseau de surveiller leurs provisions. L’oiseau vit des femmes qui descendaient du ciel le long d’une corde. De son bec, il coupa la corde. Les femmes, ne pouvant remonter, restèrent avec les hommes. » (ibid.)

– un mythe actuel : le mythe du progrès…

Les constantes de la pensée mythique

– les mythes entretiennent les uns avec les autres, à l’intérieur d’une même culture, ou d’une culture à une autre, des relations complexes (correspondances, filiations, parallélismes, convergences, etc.);
– ils révèlent des préoccupations communes : recherche du sens de l’existence, souci d’expliquer la création du monde (cosmogonies), les origines de la vie ou de l’humanité, désirs d’amour, de gloire, de puissance, de protection, angoisses des hommes devant une nature hostile, la maladie, la souffrance, la mort et un au-delà de la mort, la fuite hors du monde ou hors du temps,la communion avec le divin, etc.

– ils manifestent l’attrait des hommes pour le surnaturel, le merveilleux.

L’interprétation du mythe
Du point de vue de l’ethnologue, le mythe apparaît comme un message par l’intermédiaire duquel une collectivité transmet de génération en génération ce qu’elle garde en mémoire de ce qu’elle considère comme son passé, dont le point de départ se confond avec l’origine des dieux et qui a pour limite inférieure une époque assez éloignée pour que le narrateur se trouve dans l’impossibilité de vérifier la validité du discours qu’il tient, soit qu’il ait été témoin des événements qu’il rapporte, soit qu’il fonde ses dires sur ce que lui a rapporté quelqu’un qui en a été le témoin.

Aucun philosophe ne fut aussi radical que Platon, qui condamna les mythes traditionnels sans appel, en refusant tout recours à l’interprétation allégorique. Paradoxalement toutefois, la pensée philosophique de Platon pousse ses racines dans les mythes, même si ces mythes ne sont pas les mythes traditionnels. La doctrine des formes trouve son fondement dans la réminiscence qui, dans le Ménon, est explicitement rattachée à une croyance religieuse.
Tout le domaine de l’âme relève du mythe, et amène Platon à fabriquer de nouveaux mythes eschatologiques, à la fin du Gorgias et de La République dans le Phèdre et les Lois. Enfin, lorsqu’il veut évoquer l’origine de l’Univers, de l’homme et de la société, Platon a recours au mythe, par exemple dans le Timée et dans le Critias. Tout compte fait, lorsqu’il veut parler de l’âme et de l’Univers, Platon n’a pas le choix,
il lui faut raconter un mythe.

Mais, à partir du ler siècle av. J. -C., un courant exégétique nouveau se développa selon l’argumentation suivante: les mythes et les mystères sont deux moyens complémentaires utilisés par la divinité pour révéler la véracité aux âmes religieuses. Les mythes apportent cette révélation enveloppée dans des écrits légendaires, alors que les mystères la présentent sous forme de tableaux vivants. Dans ce contexte, les mythes se retrouvent dans les religions, la philosophie et la poésie, mais il faut être un initié pour savoir les interpréter.

A notre époque, on décortique encore les mythes :
– on peut y voir l’expression d’une « pensée sauvage », une affabulation naïve, fondée sur une forme de pensée
allégorique (laquelle se distingue de la pensée symbolique par l’absence de toute signification à valeur psychologique), ou simplement confuse et embryonnaire.
– on peut y voir l’expression d’une pensée « à l’état sauvage », prélogique ou « autrement logique », rationnelle,
abstraite et fondée sur l’intuition, l’analogie, et s’exprimant par le symbole.
– les structuralistes (C. Lévi-Strauss) considèrent que les mythes sont déterminés les uns par les autres et trouvent en eux-mêmes leur vérité, bien davantage que par leur contexte; l’interprétation du mythe suppose alors une « mytho-logique » (ex.: division en mythèmes = unités constitutives du mythe, éléments mythiques).

Les postulats sur lesquels Cl. Lévi-Strauss fonde l’analyse structurale des mythes sont les suivants:
1) « si les mythes ont un sens, celui-ci ne peut tenir aux éléments qui entrent dans leur composition,
mais à la manière dont ces éléments se trouvent combinés;

2) le mythe relève de l’ordre du langage, il en fait partie intégrante; néanmoins, le langage, tel qu’il est utilisé
dans le mythe, manifeste des propriétés spécifiques;

3) ces propriétés ne peuvent être cherchées qu’au-dessus du niveau habituel de l’expression linguistique;
autrement dit, elles sont de nature plus complexe que celles qu’on rencontre dans une expression linguistique
de type quelconque.

Conclusions

– le mythe apparaît comme un récit signifiant autre chose que lui-même.

– il concerne tous les aspects de l’existence et de la pensée humaines, avec lesquels il peut être mis en rapport ; on pourra alors l’envisager sous l’aspect d’un conditionnement de la pensée (par sa fonction religieuse), ou d’une aide à la vie.

– toute pensée, toute culture, toute époque, a ses mythes ; le mythe exprimerait plus fondamentalement un besoin de sacralisation de l’Autre, qui ne serait pas propre aux sociétés traditionnelles.

[1] Cl. Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Plon, p.228.

*webduweb.free.fr/mythe.htm

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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