Du mythe au mythe rationnel : 2. La tragédie

La tragédie est née en Grèce au VIe siècle avant J.C. Elle est liée à la mythologie gréco-latine, et à l’idée de destin.

L’action que représente la tragédie est toujours pathétique, propre à émouvoir le spectateur, à susciter chez lui la pitié ou la terreur. Mais cette action a ceci de particulier qu’elle est toujours liée à la présence d’une puissance – généralement une divinité – qui domine le personnage tragique et sur laquelle celui-ci n’a pas de contrôle. Dans la tragédie, il n’est pas permis d’espérer, les jeux sont faits, tout est sous le signe de la fatalité.

La tragédie a connu son premier épanouissement au Ve siècle av. J.-C. La cité grecque en était alors à une période charnière de son histoire: de nouvelles formes de pensée (politique et sociale) s’affirmaient et étaient en train de remplacer les vieux mythes sur lesquels s’était fondée jusqu’alors l’existence individuelle et collective. La tragédie s’est ainsi chargée de représenter le conflit entre les traditions religieuses et mythiques et les nouvelles conceptions du monde. Elle a repris les héros légendaires, non pour en faire des modèles comme dans l’épopée, mais plutôt pour en faire des problèmes. Elle les a montrés déchirés entre les valeurs anciennes et les nouvelles valeurs de la cité. Ainsi, dans la tragédie grecque, l’univers mythique et le monde de la cité se trouvaient remis en question, devenaient problématiques.

L’époque classique en France (XVIIe s.) constitue un autre grand moment pour la tragédie. Contrairement à la tragédie grecque qui s’adressait au peuple, la tragédie classique avait pour public l’élite de la société. On y retrouve des personnages aux prises avec un conflit intérieur: ils sont déchirés entre leurs intérêts sociaux, politiques et leurs désirs, leurs aspirations intimes (conflit entre la morale et l’amour). Ils doivent faire un choix et sacrifier une part d’eux-mêmes. Cette idée de sacrifice illustre l’impossibilité pour l’individu d’accéder au bonheur, d’accéder à lui-même. La tragédie classique, par sa régularité et sa noblesse, était un reflet de l’idéal d’ordre et d’unité de la société française de l’époque.

Les origines de la tragédie n’ont pas encore été déterminées clairement. Ce que l’on sait, c’est qu’elle s’est développée à la faveur de concours dramatiques organisés dans le cadre des fêtes en l’honneur de Dionysos à Athènes. Cet épanouissement dans un contexte religieux et civique laisse supposer qu’elle serait issue des cérémonies cultuelles qui avaient été jusqu’alors au coeur des activités de la cité: les rites festifs en l’honneur de Dionysos (ex.: les dithyrambes), les cérémonies funéraires et le culte des héros. La tragédie aurait emprunté à ces cérémonies le langage symbolique (verbal et gestuel) qu’elles mettaient en scène, pour créer une nouvelle sorte de représentation dont l’objet n’est plus le divin, mais l’humain.

Son rôle politique a aussi été déterminant. Dans l’Athènes des citoyens, le vote devait être éclairé. Rassembler les électeurs en leur versant au besoin une journée de travail pour les libérer, c’était s’assurer qu’ils puissent réfléchir ensemble aux intérêts collectifs sous une forme assez imagée, avant de les amener à entendre des discours plus électoraux.

La tragédie, si elle a disparu définitivement au XXe siècle, n’a pas pour autant cessé de préoccuper écrivains et philosophes. Plusieurs tentatives ont été faites pour la ressusciter la tragédie, pour la moderniser en reprenant des personnages et des situations du théâtre antique (ex.: pièces de Cocteau). En vain. Cependant, la mort de la tragédie n’a pas empêché une nouvelle vision tragique du monde d’apparaître dans des oeuvres comme celles de Camus (absurdité du monde) et d’Ionesco (tragédie du langage).

Georges Vignaux

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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