La guerre sainte

 

L’Allemagne nazie a eu la LTI (Lingua Tertii Imperii); la Russie soviétique, la TFT (toufta); le communisme, la novlangue; les organisations socialistes ou autres, la langue de bois; la France a aujourd’hui sa NLF ou Nouvelle Langue Française, la langue écran ou camisole de force des bien pensants qui nous impose des mots frelatés.

Ainsi, comme la plupart des mots qui se rapportent à l’islam, l’expression guerre sainte, qui traduit souvent le nom arabe djihad du moins dans les dictionnaires modernes ou dans les éditions modernes du Dictionnaire de l’Académie française, est une expression truffée de tabous. [1]

Il n’en était pas ainsi autrefois. L’expression guerre sainte est définie dès la première édition de ce dictionnaire en 1694 : « On appelle ainsi la guerre qui s’est faite autrefois contre les infidèles pour reconquérir la Terre sainte ». La guerre sainte est un phénomène historique, relégué de la sorte dans les temps révolus de l’Histoire (« elle s’est faite autrefois »). C’est ce que les historiens modernes nomment croisades. Les académiciens prennent acte de la nature historique de la guerre sainte sans porter de jugement défavorable sur ce qu’elle a été : une guerre qui fut défensive, au sens où elle avait pour but de rendre aux fidèles des territoires conquis et soumis par la force. Cette même définition est répétée, sans modification aucune, dans les éditions suivantes et dans chacune de ces éditions, la guerre sainte est soigneusement distinguée de la ou des guerres de religion (« celles que les dissensions religieuses allument dans un pays », 1932-35).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend la distinction entre les guerres de religion (le mot est toujours au pluriel dans les dictionnaires) et la guerre sainte (toujours au singulier, elle), laquelle est propre à un passé lointain (« elle se faisait autrefois contre les infidèles »), mais à la différence des académiciens, le verbe reconquérir des définitions du DAF est remplacé par le verbe conquérir : « guerre qui se faisait autrefois contre les infidèles pour conquérir la terre sainte ». La différence entre conquérir et reconquérir a beau être infime, elle n’est pas mince. L’absence du préfixe re – est une prise de position. De toute évidence, Littré ne croit pas que la guerre sainte soit une guerre défensive, à moins qu’il n’ait supprimé le préfixe pour que l’expression guerre sainte puisse être appliquée aux guerres saintes menées dès le Xe siècle par les musulmans, arabes, seldjoukides, ottomans, circassiens, etc. pour conquérir au profit du seul islam la terre du Christ et des juifs.

Il est une édition du DAF dans laquelle le tabou relatif à la guerre sainte est levé, mais éphémèrement : c’est la huitième édition, celle qui a été publiée en 1932-35. L’expression, précisent les académiciens, a deux sens ou désigne deux phénomènes historiques distincts : une guerre défensive ou de reconquête, mais révolue, celle « qui s’est faite autrefois contre les infidèles pour reconquérir la Terre sainte », et une guerre offensive, de haine ou d’extermination, propre à l’islam : « guerre sainte désigne aussi le soulèvement religieux ordonné contre les chrétiens par les chefs de l’Islam » (proclamer la guerre sainte).

Cette lucidité a sans doute été jugée imprudemment insolente, puisque, dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, cette distinction, pertinente, est supprimée. Il n’est plus fait référence aux croisades de l’Europe historique, mais au seul présent. Ce qui définit la guerre sainte, c’est que l’on y appelle « les peuples à la défense de leur religion, des lieux, des personnes, des symboles qui lui sont attachés ». Autrement dit, quand les musulmans d’Afrique ou d’Asie déclarent la guerre à la France et aux Français sur leur propre sol, à l’Espagne et aux Espagnols dans leur pays, au Royaume-Uni et aux Britanniques sur leur territoire, etc. ils défendraient leur religion, leurs mosquées, leur Coran. Bizarre !!!

[1] Cf. http://nouvellelanguefrancaise.hautetfort.com/archive/2012/01/13/guerre-sainte.html

Georges Vignaux, 2012

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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